fermer la fenêtre - revenir au sommaire du site
© Conseil des musées de Poitou-Charentes, www.alienor.org | plan | aide
Pierre Loti, les premiers décors
Le Petit musée et le Théâtre de Peau d'Âne, ces deux créations, intimement liées, sans cesse recommencées et parfois inabouties ont beaucoup accaparé l'imaginaire du jeune Julien Viaud. Loti affirme d'ailleurs que ce théâtre miniature a été la préfiguration de tous ses décors ultérieurs ; quant au Petit musée, il annonce aussi, par sa mise en scène, les étalages et la surabondance d'objets qui caractérisent sa maison, elle-même muée en un véritable musée au fil des ans.
Le Petit musée
Au début de son histoire,
le musée installé dans un petit galetas est une variante du cabinet
de curiosité à l'ancienne mode, au sein duquel seule la présentation
des coquilles répond à un ordre scientifique ; la collection s'agrandit
ensuite au fil des opportunités, mélangeant les fruits des collectes
locales de Julien et les cadeaux exotiques du grand-oncle collectionneur Henry
Tayeau, ancien chirurgien de Marine, et du frère aîné Gustave.
C'est aussi le lieu où Julien s'enferme pour rêver.
Sa fermeture qui précède le départ à Paris à
l'automne 1866 marque une étape décisive dans l'évolution
du musée ; de simple cabinet d'histoire naturelle-espace de rêveries,
il se transforme en véritable reliquaire dans lequel Loti ensevelit les
objets auxquels il tient le plus afin de les soustraire à la profanation
de l'intrusion de locataires dans la maison. Ce goût des reliques, paradoxal
chez cet homme d'éducation strictement protestante, trouve sa justification
comme il l'avoue à maintes reprises dans une nostalgie permanente et
dans sa peur de la mort.
Aidé de sa tante Claire qui a déjà joué un grand
rôle dans l'aménagement de la pièce, il sature complètement
l'espace en y enfouissant toutes les choses précieuses de son enfance.
Le musée conservera définitivement ce rôle de " saint
des saints " de sa réouverture au retour de Paris jusqu'à
la mort de l'écrivain, sorte de cur secret de la maison, vouée
par ailleurs à toutes les transformations.
Le Théâtre de Peau d'Âne
Autre grande aventure d'enfance,
le théâtre ne connut pas la pérennité du musée,
mais occupa Loti jusqu'à une période avancée de son adolescence
; ses composants rejoignent alors le Petit musée, témoins et symboles
parmi d'autres d'un passé révolu. Ses premiers développements
sont bien connus car relatés par le menu par Loti qui d'abord avec sa
voisine Jeanne, inspiratrice de l'affaire, puis seul, avec l'assistance de l'inévitable
tante Claire, devient un véritable entrepreneur de spectacles pour ses
proches. Avec les années, son ambition ne connaît plus de limites
et ses dernières créations restent inachevées. Cette évolution
est perceptible dans les différents éléments extraits des
cartons et boîtes où ils avaient été resserrés
vers 1865.
Le théâtre est constitué de décors, personnages et
accessoires en matériaux hétéroclites recourant d'abord
à des éléments manufacturés pour aboutir à
des créations complètes totalement affranchies de toutes contingences
techniques.
Les décors
Les plus petits ont une hauteur entre 16 et 17 cm pour un plan de fond atteignant 26 cm, s'y superpose un certain nombre de plans découpés qui donnent l'effet de profondeur à l'image d'un vrai théâtre. Des décors imprimés et rehaussés à l'aquarelle, parfois complétés d'éléments créés de toutes pièces, tels la Ferme et le Salon sont les plus anciens. À ce premier ensemble viennent s'ajouter des décors aux dimensions similaires mais entièrement dus cette fois à l'imagination de Julien et de Jeanne. Ces petits décors très savants et d'une grande habileté d'exécution, surprenante pour un si jeune garçon, montrent les talents de pédagogue de sa sur Marie, élève du peintre Coignet et préfigurent les grands décors plus tardifs. Aboutissement de la fièvre créatrice de Julien, leur sujet initial : Peau d'Âne est à la fin complètement oublié. Ils se caractérisent par des dimensions plus imposantes, autour de 50 par 50 cm et par une fragilité extrême car façonnés en matériaux mixtes, carton, papier, calque, gaze, lichen collés ou parfois cousus et montés sur des bâtis de bois ou de fil de fer. Les éléments qui les composent, parfois très découpés, sont nombreux et nécessitent un montage complexe. Certains décors, trop ambitieux, n'ont jamais pu être terminés. Un mauvais état de conservation lié à un inachèvement relatif explique qu'à la différence des petits modèles, il n'a pas été possible d'en remonter un seul, même le plus étonnant celui de la Fée des Ondes.
Les personnages
Ils suivent une évolution
analogue à celle des décors. Aux personnages tout faits à
habiller des premières tentatives, succèdent les figures à
la manière de Julien, composées suivant une fantaisie extrême.
Un astucieux système de montage sur des languettes de papier permet de
mouvoir les figurines, seules ou en procession. Les personnages manufacturés
en bois ou en porcelaine, dont la taille n'excède jamais les 6,5 cm,
sont vêtus et coiffés minutieusement vraisemblablement par tante
Claire dont le rôle, quoi qu'en dise Loti, ne devait pas se limiter aux
seules coiffures. De dimensions et d'allure analogues, mais entièrement
réalisée par Loti et son aide, figure une petite série
de dames de cour à la tête en noyau de cerise, aux bras et aux
jambes de papier roulé. Ultime raffinement, un ameublement en papier
peint et doré, sofa, fauteuil, trône, palanquin et traîneau,
complètent la mise en scène de cet univers charmant.
En revanche, tout un ensemble de figures s'affranchit de ces références
féeriques : ce sont les monstres en matériaux divers qu'on retrouve
sur des dessins contemporains représentant des scènes cauchemardesques
peuplées de grotesques concrétisations des peurs les plus morbides
et les plus secrètes de l'écrivain.
Tous ces ensembles témoignent
de l'extraordinaire inventivité et ingéniosité de Pierre
Loti capable de faire de l'effet, comme plus tard dans sa maison avec des mélanges
disparates et mettent aussi en évidence la profonde ambivalence de ce
créateur qui puise ses thèmes dans la féerie et dans la
terreur à l'instar de sa littérature de voyage où se côtoient
la beauté et l'atroce.