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La
navigation en Océanie
1- L'apparition de la navigation dans l'espace Asie-Pacifique
Les
plus anciennes preuves de l'existence de la navigation dans l'espace Asie-Pacifique
datent de 800 000 ans environ. A cette époque, la configuration d'une
partie de l'Asie du Sud-Est et du monde Océanien est différente.
Le niveau de la mer étant beaucoup plus bas, les principales îles
indonésiennes actuelles (Java, Sumatra, Bornéo) sont rattachées
au continent sud-est asiatique tandis que l'Australie et la Nouvelle-Guinée
appartiennent au même sous-continent nommé Sahul. Il existe
cependant un zone intermédiaire encastrée entre Java et Bornéo
d'une part et la Nouvelle-Guinée d'autre part, qui reste parsemée
d'îles. Or, des récentes découvertes archéologiques
ont révélé que Homo erectus a pu atteindre ces
îles, il y a 800 000 à 900 000 ans. L'accès à
l'île de Florès notamment, exigea l'utilisation d'embarcations
sans doute rudimentaires. On peut également penser que vers 30 000
ans avant J.C, la maîtrise de la navigation par l'homme moderne a
favorisé la colonisation des îles de Mélanésie
orientale, telles que la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Bretagne, la
Nouvelle-Irlande jusqu'à l'île Buka (archipel des Salomon).
Mais une véritable
aventure maritime débute en Asie-Pacifique, il y a environ 7 000
ans. Les recherches archéologiques et linguistiques démontrent
qu'une expansion de populations parlant des langues appartenant à
la famille austronésienne, a été réalisée
en Asie du Sud-Est insulaire et ponctuellement sur le continent (Vietnam),
dans toute l'Océanie, à l'est et jusqu'à Madagascar
à l'ouest. Cette aventure débutée dans le sud de la
Chine se termine au plus tard vers le XIIIe siècle de
notre ère en Nouvelle-Zélande, après avoir atteint
la Polynésie orientale (île de Pâques et Hawaï)
entre 500 et 1 000 après J.C.
Outre une famille
de langues et des conceptions communes ainsi qu'une culture matérielle
très proche (herminette, poterie etc.), ces populations sont aussi
à l'origine de l'invention des multicoques utilisés encore
de nos jours dans toutes ces régions. En effet, l'accès aux
îles sud-est asiatiques puis de Mélanésie orientale
a pu s'effectuer sur des pirogues peu complexes dans la mesure où
les bras de mer sont relativement restreints. En revanche, les îles
polynésiennes à l'est et micronésiennes, au nord, étant
plus éparpillées, le développement d'une navigation
hauturière de pointe, basée sur la pirogue à double
coque, plate-forme et voile, devint nécessaire.
2- Découverte de la technologie nautique des multicoques par les
Européens
Lors
des premiers voyages européens en Océanie (dès 1521),
l'expansion austronésienne est achevée. La technologie nautique
des Océaniens s'oriente désormais vers des embarcations destinées
aux voyages inter-insulaires, à la pêche mais aussi à
la guerre.
Néanmoins,
le procédé technique des multicoques tout à fait novateur
pour des esprits occidentaux fait l'objet de nombreux commentaires admiratifs
qu'illustrent des dessins.
Le hollandais Willem Schouten écrit au XVIIe siècle, à propos des tongiaki tongiennes que " le gréement des vaisseaux est si excellent, et ils vont si bien à la voile qu'il y a peu de bateaux en Hollande qui pourraient les dépasser ".
Ce qui surprend sans doute les Européens c'est la stabilité des pirogues qui est assurée soit par les flotteurs pour les pirogues à balancier soit par la coque double parallèle. Dumont D'Urville fut plus particulièrement séduit par la construction navale des îles Fidji qui rayonna aux îles Tonga et Samoa : " les pirogues vitiennes [fidjiennes] sont de beaucoup supérieures à toutes celles qui se fabriquent dans l'Océanie. Une grande légèreté, une grande finesse dans les formes, leur acquiert une supériorité de vitesse sur tout ce que nous avons vu dans ce genre ; des voiles immenses, mais qui se serrent avec facilité, en rendent le maniement facile. " (Voyage au pôle sud et dans l'Océanie sur les corvettes L'Astrolabe et la Zélée, T.IV, Dumont d'Urville, ed. Gide, Paris, 1842, p.259).
3- Diversité des embarcations
Nos connaissances sur les embarcations anciennes d'Océanie reposent sur les descriptions des explorateurs européens, sur quelques mythes océaniens mais aussi sur les maquettes de pirogues que conserve un certain nombre de musées. La fonction exacte de ces objets n'est pas clairement établie, mais on peut penser qu'il s'agissait de modèles réduits réalisés par des artisans spécialisés à la demande des Européens. Bien que la fidélité de ces reproductions doive être relativisée, si l'on en croit l'ajout de coquillages décoratifs ou la présence de voile, ligatures ou traverses non conformes, la diversité des multicoques est assez bien traduite.
Quatre grandes catégories de pirogues (pirogue à balancier et à pagaie, pirogue à balancier et à voile, pirogue à balancier double et pirogue double avec ou sans voile) ont servi au transport (de marchandises et de personnes) ou à la pêche en Océanie.
Parmi les pirogues
de transport figurent notamment les grandes embarcations des voyages hauturiers,
sans doute utilisées au moment de l'expansion austronésienne.
Malheureusement, lors des premiers contacts avec les Européens, elles
sont déjà remplacées par des multicoques de transport
inter-insulaire. Les descriptions des navigateurs font état de pirogues
double, longues d'une vingtaine de mètres, qui pouvaient transporter,
selon James Cook, jusqu'à 100 passagers. Manuvrées par
deux pagaies-gouvernails, elles permettaient de parcourir environ 240 km
par jour. A l'image de la tongiaki tongienne, elles étaient
constituées de deux coques en bois, distantes de 1,5 à 2 m
et reliées par des traverses portant une plate-forme centrale, un
mât, une voile et parfois un abri. Elles pouvaient également
prendre la forme de la kalia, pirogue double dont la plus petite
coque servait de balancier. Le transport de passagers pouvait également
être assuré par des pirogues à balancier simple et à
voile. La vaka hama tafua tongienne, réplique de la cama
kau fidjienne en est un exemple. Longue de 15 m par 9 m de large, elle
présentait également une plate-forme sur laquelle se trouve
un abri.
Plus modestes
étaient les pirogues utilisées pour le transport de marchandises
ou de passagers entre îles proches, voire à l'intérieur
d'un lagon. Il s'agissait en Nouvelle-Calédonie soit de la pirogue
à balancier simple pontée et à pagaie mesurant entre
3 et 8 m de long ; soit de la pirogue à balancier, à voile
et à plate-forme mesurant jusqu'à 9 m de long.
Quelle qu'ait
été la nature de ces pirogues de voyage, les navigateurs se
munissaient d'un certain nombre d'instruments, telles les pagaies servant
parfois de gouvernail, la conque d'appel ou encore l'écope.
La navigation
en haute mer s'effectuait par observation des étoiles, de la houle,
des vents, du comportement des oiseaux et de la faune marine. La position
des îles était repérée par rapport à l'étoile
zénithale. Hokule'a, par exemple était l'étoile
de Hawaï pour les Wallisiens (Guiot, 2 000). Des diagrammes d'orientation
étaient confectionnés à partir des nervures de palmes
de cocotier, de fils et de coquillages indiquant la position des îles,
les courants et les itinéraires.
Les pirogues
de pêche étaient souvent à balancier simple et propulsées
à la pagaie. Elles étaient indispensables aux habitants de
l'île de Niué qui est entourée par des récifs
sans lagon. De petite taille (7,5 m de long), elles permettaient à
quatre personnes environ de se déplacer et de pêcher. Les Tongiens
utilisaient, plus au large, la tafa'anga (pirogue à balancier
cousue et à pagaie) pour la pêche à la bonite. La pirogue
à balancier et à rames canaque, longue de 12 m et large de
7,5 m permettait d'embarquer jusqu'à huit pêcheurs. Sur l'île
Matty, la wa tamané était utilisée pour la pêche
nocturne aux requins. Deux hommes se positionnaient sur les planches transversales
de l'avant de la pirogue, l'un tenant un filet tandis que l'autre l'éclairait
à la torche. La pirogue double sans voile pouvait avoir également
cette fonction.
En dehors de
l'Océanie où la présence austronésienne est
avérée, les multicoques de pêche étaient des
pirogues à balancier et à voile nommées oruwa
au Sri Lanka (ex Ceylan) ou des pirogues balancier double et à voile,
à Madagascar.
La sélection
des matériaux constitutifs des pirogues ne s'est pas faite au hasard.
La construction navale étant affaire de spécialistes et d'initiés,
cette activité impliquait la maîtrise de nombreux savoir-faire
et connaissances abstraits. Hormis l'appréciation des qualités
intrinsèques des matériaux, des procédés techniques
et des outils, le charpentier devait être également en mesure
de gérer le contexte symbolique entourant les matières premières
et leur transformation.
Selon l'utilisation
de la pirogue, la nature du bois variait. La quille des pirogues double
destinées au voyage hauturier était dans un bois résistant.
A Wallis et Futuna, il s'agissait du toi (Alphitonia zizyphoides)
ou du feta'u (Calophyllum inophyllum) ; en Micronésie,
l'arbre à pain était parfois utilisé. En revanche,
pour les pirogues de lagons, le bois de la quille était plus tendre
(Elaeocarpus angristifolius à Wallis) (Guiot, 2000). Les traverses,
ligaturées aux balanciers au moyen de cordes en bourre de coco, étaient
réalisées dans un bois également souple et léger
comme l'Hibiscus tiliaceus. La voile était à l'origine
en feuille de pandanus (plus qu'en tapa), en raison de sa bonne conservation
au contact de l'eau de mer. Elle sera progressivement remplacée par
la voile en toile de coton lâche, en Micronésie notamment,
mais aussi dans l'île plus lointaine du Sri Lanka. L'ensemble était
calfatée par de la bourre de coco mélangée à
de la chaux.
4-
La navigation aujourd'hui en Océanie
Malgré
les colonisations, les Océaniens n'ont pas abandonné leur
moyen privilégié de transport inter-insulaire et de pêche.
La petite pirogue à balancier est souvent munie d'un moteur, mais
beaucoup d'entre elles conservent toujours leur mode de propulsion à
la pagaie.
Depuis les années 1960, un phénomène de réappropriation
des techniques ancestrales est apparu. Sur l'île des Pins en Nouvelle-Calédonie,
par exemple, les groupes ont repris la construction de pirogues de voyage
selon les coutumes et les croyances antérieures à la conversion
au Christianisme. Cette tendance trouva son expression la plus forte dans
le projet Hokule'a à Hawaï. En 1976, quelques navigateurs
entreprirent la traversée vers Tahiti selon les techniques de navigation
d'autrefois (voyage aux étoiles, observation de la houle
)
et à bord d'une pirogue double construite selon les méthodes
traditionnelles. Le succès de cette première expérience
inaugura la reprise des grands rassemblements de pirogues en Polynésie
en 1992. Aujourd'hui, les îles Cook, la Nouvelle-Zélande ou
encore Tahiti possèdent également leurs pirogues de voyage
traditionnelles.