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Les
très riches heures du papier à rouler :
regards
sur une collection
Présentation
Avec l'invention de la cigarette au début du 19e siècle, une
nouvelle catégorie d'industriels propose au consommateur des carnets
contenant des feuilles de papier mince et combustible pour y rouler
du tabac. Le cahier de papier à rouler devient, en France, à
partir de 1850, un produit de consommation courante. Les producteurs vont
faire preuve d'imagination pour créer des cahiers dont le nom de
marque (3 500 marques déposées entre 1858 et 1950) et la couverture
seront visuellement attrayantes pour séduire le client.
Les techniques de fabrication du papier et de façonnage des cahiers
font appel à des savoir-faire spécifiques : jusqu'en 1935,
les industriels français fournissent près de 80% du papier
à rouler dans le monde.
Dans une perspective de logique commerciale, la publicité a donné
lieu à une créativité graphique et stylistique abondante.
En se raréfiant, le produit utilitaire est devenu objet de collection
et l'esthétique des publicités incite le collectionneur à
porter un regard historique et sociologique pour mieux comprendre une période
(1850-1950) durant laquelle un secteur d'activité a été
très fécond en matière de communication
1)
Le cahier de papier à rouler, miroir de son temps
A / Les livrets espagnols
L'usage de rouler du
tabac dans une mince feuille de papier est apparu dans le sud de la France
(Languedoc) vers 1825. Ce serait les soldats des armées napoléoniennes
en campagne en Espagne qui auraient découvert cette nouvelle façon
de fumer (moins risquée que la pipe). De fait les espagnols
utilisaient, dès la fin du 18e siècle, du papier fin (papel
florete de hilo) pour fabriquer des cigarritos.
Ce papier était fabriqué artisanalement, à la forme,
dans les régions de Valence et de Barcelone. Il était collé
(ajout de gélatine dans la pâte) ce qui lui procurait une certaine
âcreté.
Les livrets
espagnols étaient composés d'une couverture pliée du
côté de la largeur et d'une trentaine de feuilles au format
7cm x 4 cm.
B / Les premiers cahiers en France
Entre 1825 et 1849,
les premières manufactures de papier à cigarettes s'établissent
dans le Sud-Est de la France. Jusqu'alors, le papier à rouler était
livré sous forme de grandes feuilles que l'usager découpait
à sa guise. Le livret espagnol devient en France un cahier
ou carnet vers 1850
La couverture est faite avec un papier
épais, elle porte le nom de la marque et éventuellement une
illustration et le nom du fabricant.
Les premiers cahiers français connus sont ceux de Jean Bardou et
ceux de son fils Joseph Bardou ; tous deux créent un atelier de façonnage
en 1849 à Perpignan. Jean Bardou dépose un brevet pour un
cahier qui porte ses initiales J B séparées par un
petit losange emprunté aux armes de la ville de Perpignan. À
la lecture, l'utilisateur comprend JOB. Joseph Bardou propose notamment
le Papier Bardou. Certains modèles (le Bardou illustré,
L'Illustration, le Papier illustré, le Papier des
Dieux) comportent des illustrations en chromolithographie suggérant
déjà au consommateur l'envie de collectionner
Avec la loi du 23 juin 1857 sur les marques de fabrique et de commerce,
les cahiers proposés sont mieux connus. Entre 1858 et 1860, 150 marques
sont déposées par une quarantaine de fabricants. Les noms
de ces marques sont évocateurs et donnent le ton aux tendances commerciales
qui sont destinées à servir d'accroche au consommateur : L'Universel,
Le Sans-Souci, Papier de santé, Le Pèlerin, La France illustrée,
Papier Marengo, Aux armes du Roussillon, Papier Jean-Bart,
etc.
Le cahier de papier à rouler devient un produit de consommation courante.
C/ et le RIZ arriva
À partir de 1860,
les techniques de fabrication et de façonnage sont au point. Dès
lors, le nombre de producteurs augmente et de nombreuses marques sont distribuées
sur le marché, tant en France qu'à l'étranger.
Parmi les façonniers, citons Léonide Lacroix, issu d'une famille
papetière d'Angoulême, qui propose, en 1860, le Papier Tabac.
Entre 1863 et 1867, il reprend une appellation (déjà utilisée
en 1859) pour évoquer une matière première susceptible
d'entrer dans la composition du papier à rouler, le riz (plus exactement
la paille de riz) et il crée plusieurs marques : le RIZ cartonné
(car la couverture est en carton), le RIZ de Chine, le RIZ d'Arabie
et le RIZ LA + (1867). Le succès de ce concept (riz) a inspiré
une cinquantaine de fabricants qui ont créé plus de 150 marques
différentes contenant le mot riz
D/ Diversité, profusion et éclectisme
Le cahier de papier
à rouler est destiné à être utilisé par
toutes les catégories sociales aussi, la couverture (l'emballage)
peut, doit faire apparaître un message qui marquera plus particulièrement
le destinataire.
L'analyse sémiologique des marques et des graphismes utilisés
révèle l'impact social, économique et culturel des
produits proposés.
L'ingéniosité pour attirer l'attention autant que l'éclectisme
des présentations révèlent une volonté d'originalité
dans la banalité !
L'histoire (sous tous ses aspects), l'événementiel, un fait
de société, l'orientalisme, l'exotisme, l'imagerie populaire,
les sports, les animaux, le patriotisme, les valeurs morales, la vie culturelle,
les jeux, les professions,
etc. sont autant de sujets ayant fait l'objet
de noms de marques.
2 ) Aspects techniques
Fabrication
du papier
Le rapport de l'Exposition Universelle de 1855 (Paris) révèle
les qualités des produits de Joseph Bardou (le jury lui a décerné
une mention honorable) : papiers à fumer faits à la cuve,
très minces, sans colle, parfumés et non parfumés.
Ce papier destiné à être fumé de même que
le tabac, est pur ; il ne renferme aucune substance qui donne un mauvais
goût. On n'emploie pour le faire que des chiffons de fil biens lavés,
exempts de blanchiment au chlore ; il est souple, d'un blanc naturel et
d'une fabrication régulière.
À partir de 1860, les processus industriels de fabrication du papier
(dont le grammage doit varier, selon l'usage qui en sera fait, entre 7g/m2
et 30g/m2) sont parfaitement mis au point
: préparation des matières premières, (chiffons ou
déchets de lin et de chanvre), cuisson dans les lessiveurs, défilage
et raffinage de la pâte dans les piles à cylindre avec adjonction
de charges (carbonate de chaux, magnésie.) pour améliorer
la combustibilité et fabrication du papier sur la machine. Les bobines
de papiers sont alors débitées selon la demande des utilisateurs.
Les qualités requises pour un bon papier à cigarettes sont
la résistance à la traction, à la déchirure
et au froissement, une bonne opacité et un épair (aspect du
papier vu par transparence) parfaitement homogène et enfin une excellente
combustibilité : il doit se consumer uniformément et la fumée
doit être sans odeur.
Le papier peut être filigrané, luxe extraordinaire alors qu'il
était destiné à partir en fumée et à
être réduit en cendres
Façonnage
Les opérations
de transformation du papier en cahiers se déroulent en plusieurs
étapes. Les rames ou les bobines sont découpées au
format (7 cm x 4 cm). Les feuilles sont assemblées (selon les types
de cahiers leur nombre est variable) et insérées dans la couverture.
Celles-ci ont été préalablement imprimées (lithographie).
Enfin, un cordon ou un élastique pour fermer le cahier peut être
éventuellement ajouté.
La plupart de ces opérations ont été mécanisées
vers 1875.
Avant d'être façonné, le papier peut être gommé
(ajout d'un mince filet de colle sur la feuille). Ce procédé
qui date de 1858 s'est généralisé une vingtaine d'années
plus tard. Une machine applique la gomme arabique sur le bord de la feuille.
Innovations
À partir de
1860, les producteurs de papier à rouler cherchent à diversifier
les qualités. Après le papier de riz, ce sont des ingrédients
qui sont ajoutés pour rendre les papiers hygiéniques
(c'est-à-dire bon pour la santé
). Ainsi, une centaine
de marques font état de cette volonté des producteurs d'innover
: l'anis, l'ambroisie, le camphre, la sève de pin ou les bourgeons
de sapin, le miel, le thé, la guimauve, le sulfate de fer, le baume
de Tolu (d'origine colombienne), la quinine, l'eucalyptus et la verveine
sont autant d'ingrédients aux vertus hygiéniques qui entrent
dans la composition du papier pour la santé du consommateur.
En 1893, L. Chambon (constructeur de machines à Paris) et les frères
Braunstein (fabricants depuis 1879) déposent un brevet d'invention
pour un appareil à enchevêtrer les feuilles de papier à
cigarettes. Cette machine plie les feuilles de papier à cigarettes
et réalise un assemblage qui permet, lorsqu'on prend une feuille,
de présenter automatiquement la suivante. Cette invention donne naissance,
en 1894, au cahier automatique Zig-Zag. Ce nouveau procédé
sera jalousement gardé pendant plus de 20 ans.
3) La publicité
Dans une perspective
de logique commerciale, les fabricants de cahiers ont cherché à
diffuser leurs produits par le biais de la publicité.
L'affiche, le cartonnage et le calendrier ont été les principaux
moyens de communication. Mais d'autres supports ont été utilisés
: images (chromo), cartes postales, buvards, protège-cahier,
cendriers, jeux de cartes, tapis et jetons de jeu, boîtes métalliques,
porte-clefs, briquets, ramasse-monnaie, présentoirs, plaques de propreté,
thermomètres
etc.
Les créations publicitaires réalisées par les artistes
apparaissent durant le dernier quart du 19e siècle, période
où la concurrence entre producteurs s'exacerbe et où l'art
de la rue prend de l'importance
L'esthétique adoptée par les publicitaires des grandes marques
fait appel à des référents visuels très variés.
De la scène de la vie quotidienne à l'Orient, tout est bon
pour vanter un produit.
Iconographie féminine
L'image de la femme
est un argument visuel et les artistes l'ont largement utilisé.
Par exemple, la marque JOB a commandité entre 1895 et 1907 une vingtaine
d'affiches dont dix-huit représentent des femmes fumant une cigarette
Elles ont été composées par des artistes célèbres,
à l'époque : A. Asti, J. Atche, Bouisset, Casas, J. Chéret,
Duvocelle, P. Gervais, L. Graner, D. Hernandez, C. Léandre, G. Maurice,
Maxence, G. Meunier, A. Mucha et Villa.
D'autres regards sur la femme ont été portés, ainsi
celles en habits de toréador (évoquant sans doute les origines
espagnoles) proposées par Le Nil et RIZ LA +, ou encore celle du
Suez dans un décor et un style art nouveau.
L'exotisme
L'orientalisme est un
thème qui a été développé sous différentes
formes.
Parmi les premiers cartons répertoriés, vers 1870,
celui du Papier Persan (Hatterer, Paris) représente une scène
persane et précise qu'il est fournisseur breveté de la cour
de S.M.I. le Schah de Perse.
La marque Le Nil, eu égard au nom, a largement utilisé l'égyptomanie
sous toutes ses formes, imaginant même que l'éléphant
pouvait se rencontrer sur les bords du fleuve
L'animal emblématique
de ce produit était, à ses débuts (vers 1890) chaussé
de bottes, il évoluait dans un décor pseudo-égyptien
(palmiers, sphinx et pyramides).Quelques années plus tard il a perdu
ses bottes
Puis, en 1912, Leonetto Cappiello l'a remodelé :
il gambade joyeusement, la gueule ouverte et la trompe en l'air et porte
sur son dos une grande cape rouge, le fond de l'affiche est uniformément
vert foncé.
Universalité
La diversité
des consommateurs est différemment interprétée par
les publicistes. Certains montrent les différentes classes sociales
en train d'utiliser telle ou telle marque de papier.
Pour traduire la diffusion des produits dans le monde entier, les créateurs
ont usé d'arguments différents : les quatre races sont, pour
Eugène Ogé un raccourci évident alors que Albert Guillaume
montre le globe terrestre et ses habitants qui, dans leur langue respective,
ne fument que Le Nil.