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Comment
est née l'idée du projet en bordure de Charente ? Nous vous
avons proposé de réfléchir à un travail autour
du fleuve, cette Charente qui unit nos trois villes. Nous avions envie de
savoir comment un artiste contemporain voyait ces paysages si souvent représentés
depuis le XIXeme siècle, comment il pouvait aujourd'hui s'en emparer.
Vous nous avez immédiatement entraînés vers Courbet.
Pourquoi ?
Je ne sais pas qui a entraîné l'autre
Comme dans tout projet j'ai d'abord écouté les gens. Gustave
Courbet est un peintre que je respecte beaucoup, au travail parfois quasi
photographique.
Il opère une fracture dans l'histoire de l'art, il rompt avec la
peinture de bataille, la peinture historique ou la peinture mythologique,
pour parler de l'ordinaire, du quotidien. Manet va peindre une botte d'asperges,
Courbet, dès 1849, un enterrement à la campagne. Quel scandale
! C'est cette relation au vulgaire, le commun des hommes au sens latin du
terme que j'aime. Plus question de gens célèbres, de nymphes
ou de diables, mais de " gens de peu " selon la belle formule
de Pierre Sansot. En faisant poser les habitants d'Ornans, Courbet parle
de notre condition. Chacun peut reconnaître son voisin. Et, que l'on
le veuille ou non, il est utile de rappeler que la grande majorité
de la population vient de là. Certains ont tendance à l'oublier.
Ce que vous aimez chez Courbet, c'est que
" ça sent les pieds " ? Et pourtant chez vous
ce n'est pas le cas.
C'est vrai et ce n'est pas vrai. Si l'utilisation de l'outil photographique
oblige la distance, j'ai quand même presque toujours travaillé
sur des lieux sans importance, jamais nommés parce que, peut-être
pas nommables, des " lieux de peu " dont personne ne s'occupe.
Et croyez-moi, ceux-là, ils ne sont pas aseptisés.
Chez Courbet c'est aussi le caractère scandaleux du personnage,
son côté provocateur qui ne sont pas pour me déplaire.
J'ai toujours eu envie de brouiller les pistes. On n'a jamais su où
me classer : photographe, sculpteur, sculpteur pour la photographie, photographe
utilisant son laboratoire pour y remodeler la lumière comme il
le ferait de la terre, j'aime cet espace incertain. Je refuse les règles
établies, l'orthodoxie ; mais j'en connais aussi le prix.
Et puis Courbet avait aussi une relation très forte à la
matière de la peinture ; la même qu'il avait avec la nature,
avec tout d'ailleurs, avec la vie quoi. Il a même été
un grand chasseur, ce qui supposait chez lui une grande connaissance du
monde animal (je ne le suis pas pour ma part et ce serait peut-être
là mon seul point de désaccord. Je lui pardonne pourtant
car c'était dans un contexte culturel tellement différent).
C'est de cette confrontation à la matière, qu'elle soit
picturale ou végétale, au sein de la forêt dont je
me sens proche. Si l'acte photographique pourrait être qualifié
de conceptuel, puisqu'il faut toujours imaginer ce qui se passe sans pouvoir
le vérifier dans l'instant (c'est ultérieurement que le
photographe verra ce que ses multiples choix ont engendré sur l'image)
la sculpture permet une relation forte à la matière, vérifiable
dans l'instant. Je parle parfois de combat car les matériaux que
j'utilise vont rarement dans le sens que j'avais imaginé. Il y
a toujours ces résistances qui entraînent l'artiste ailleurs,
créant ces entre-deux que j'aime tant. Et puis chez Courbet j'aime
les cadrages. Certains sont somptueux. Je tiens certainement cette fascination
de ma longue pratique du dessin.
Dans le projet de Port-Berteau, non loin du site où il a travaillé
avec Corot et Auguin, je vais installer une longue succession de portes
de voiture, les unes derrière les autres, dans les deux sens de
la marche et placées à des hauteurs différentes.
Elles évoqueront le voyage tel que nous le pratiquons aujourd'hui,
bien loin de la façon dont Courbet se déplaçait pour
se rendre sur son site (" La Rencontre " ou " Bonjour Monsieur
Courbet " 1854). Ces portières étant elles-mêmes
des cadres, un certain nombre d'éléments paysage vont donc
y entrer, d'autres en constituer le hors-champ. Bien que montées
ou descendues à des hauteurs différentes à l'intérieur
des portes, les vitres devront constituer une ligne parfaite venant se
confondre avec celle de la rive d'en face. J'apposerai sur le verre des
couleurs transparentes très fines rappelant la couleur du fleuve
à un certain moment de la journée.
Un panoramique photographique en couleur de plusieurs images bord à
bord viendra enfin recomposer ce grand vitrail, cadrages dans les cadrages,
mon souhait le plus cher étant que ces écrans de couleur,
oubliant la ligne de partage, viennent à se confondre avec la réalité
colorée du fleuve lui-même. Je sais que le spectateur devra
attendre, longtemps peut-être, à l'écoute du lent
changement de la lumière.
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