Proposition de restitution de claveau pour l'église Saint-Pierre d'Airvault.

Un Moyen Âge réinventé

Critique d'authenticité : l'exemple du chevet de Saint-Jouin-de-Marnes

Au lendemain du classement de l'abbatiale de Saint-Jouin-de-Marnes en tant que Monument historique, en 1862, des projets de restauration du chevet ont vu le jour. Ce chevet a fait l'objet de nombreuses transformations, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, et a été notamment marqué par les interventions de l'architecte Joseph-Henri Déverin. Ces travaux s'avérant nécessaires, ils ont largement transformé la silhouette orientale de l'édifice.

Le début de la mise en valeur du chevet

C'est dans un devis de l'architecte Déverin, daté du 1er mars 1888, que l'on trouve mention des premières velléités de restauration du chevet. Celles-ci se précisent dans une lettre du 12 décembre 1890, destinée au ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts, dans laquelle l'architecte indique son envie de commencer par dégager le soubassement des chapelles. Le 12 novembre 1895, M. et Mme Charbonneau, propriétaires du terrain longeant le côté sud du chevet, vendent cette parcelle à l'État. Les travaux commencent et permettent de dégager le soubassement des arcatures basses, d'atteindre probablement un niveau de sol inférieur au niveau ancien, et de reprendre certaines parties en mauvais état. Ces travaux donneront entre autres naissance à un mur, que l'on peut encore observer aujourd'hui, et qui contourne le chevet. Jusqu'en 1897, aucun document ne mentionne de restauration précise des chapelles ou de l'abside. On sait seulement que des fonds supplémentaires sont accordés par le ministère afin de poursuivre le dégagement de l'abbatiale, en cours depuis la fin de l'année 1895. Les démarches administratives entamées donneront lieu aux restaurations du début du XXe siècle.

Les grands travaux au début du XXe siècle

Outre un devis général concernant les travaux urgents nécessaires à la préservation du chevet, et daté du 20 juin 1900, l'architecte Déverin propose deux devis acceptés en 1904 et en 1906. Ils ont trait à la suppression des constructions dues au XIVe siècle, au rétablissement, sur les corniches anciennes, des couvertures en tuile canal, à la confection des charpentes de l'abside et des chapelles et, enfin, à la reprise générale des murs. On apprend encore dans ces devis qu'il est prévu de rénover les maçonneries des parties hautes du chevet, mais aussi des parties inférieures, après arrachement des pierres trop usées. Par ailleurs, on voit que les chapiteaux des baies, les parties hautes des murs et les arcs-boutants seront repris dès lors que certaines ouvertures du rond-point seront débouchées. La suppression de l' « œil-de-bœuf » est mentionnée, et l'architecte prévoit une « reconstruction des parties contiguës d'après les détails présents ». Il s'agit de restituer la baie d'axe et, à son revers, la série d'arcatures comme nous le montre son dessin fait en 1891 et 1905. Ces travaux commencent probablement un peu avant 1905 pour s'achever en 1908, avant les interventions de 1909 dans l'abside et le chœur.

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Les éléments du XIIe siècle et les falsifications

Les gravures et les dessins réalisés par l'architecte Déverin entre 1890 (avant les restaurations) et 1905 (au cours des travaux), ainsi que les dossiers de restauration, permettent d'observer les transformations qui ont atteint l'intégrité de l'abbatiale ou l'ont réhabilitée. La partie basse des chapelles et du mur du déambulatoire a été dégagée en dessous du niveau ancien. Déverin a créé un mur reliant les arcs-boutants et masqué les arcatures décorées. Par ailleurs, en déblayant le pourtour, le maître d'œuvre a été dans l'obligation de reconstituer une grande partie du décor mutilé. Même si la restauration des motifs est visible aujourd'hui, le décor sculpté médiéval reste relativement authentique dans la mesure où le restaurateur n'a pas modifié la composition d'ensemble. Il en est ainsi pour tous les chapiteaux présents de part et d'autre des baies et au sommet des contreforts-colonnes des chapelles et des arcs-boutants. Toutefois, toute l'élévation extérieure n'a pas eu cette chance.
Le chevet reste la partie de l'abbatiale qui a le plus souffert des restaurations de Déverin. On sait qu'à la fin du Moyen Âge et peut-être encore au début de l'ère moderne, Saint-Jouin-de-Marnes a été dotée de défenses militaires afin de protéger la communauté des pillages et des assauts. Des crénelages, encore visibles aujourd'hui sur le bras sud du transept, et plusieurs tours, munies d'échauguettes dans leur partie supérieure, sont alors ajoutées. Toutefois, les restaurations de la fin du XIXe siècle ont transformé ces ajouts. Déverin considère que ces constructions « inutilisables et inutilisées chargent les murs inférieurs et encombrent l'abside ». De même, l'inspecteur général des Monuments historiques, dans une lettre du 28 mars 1901 destinée au ministre et relative aux restaurations du chevet, évoque la « suppression de ces constructions parasites estimant qu'il serait regrettable de perpétuer, par une réfection des couvertures à leur hauteur actuelle, un état de chose nuisible à l'aspect et à la conservation du monument ». C'est dans cet esprit que l'architecte détruit les murets de fortification et l'élévation des échauguettes.
Le niveau des corniches des absidioles et du déambulatoire n'est pas respecté, même s'il reste bien visible de part et d'autre des contreforts-colonnes. Joseph-Henri Déverin décide en effet d'installer la corniche à un niveau plus élevé qu'à l'origine, peut-être pour faire une couverture sur charpente. Ainsi, toutes les corniches à modillons des chapelles et des murs du déambulatoire constituent une création du tout début du XXe siècle. Quant aux murs du déambulatoire, il ne faut pas tenir compte du niveau des trois arcatures aveugles au-dessus de chaque baie, qui s'inspire des vestiges conservés au sud, création du maître d'œuvre lors de ces travaux de « sauvetage ». Enfin, toute la partie supérieure de l'abside a été reprise puisque Déverin rouvre les fenêtres dont il invente un ébrasement et un nouvel appui, tronquant les arcatures intérieures, supprimant l'arc-boutant et remplaçant le grand œil-de-bœuf par une ouverture en plein cintre.

Les restaurations du chevet de Saint-Jouin-de-Marnes, réalisées par Joseph- Henri Déverin, permettent d'évoquer le sauvetage des monuments et leur transformation en relation avec les conceptions de l'époque, c'est-à-dire dans les premiers temps de la notion de Patrimoine régional. Les transformations opérées doivent être replacées dans la logique du XIXe siècle, période à laquelle on se livrait à des choix esthétiques souvent radicaux. Se manifestait la plupart du temps un souci d'unité de style, ces architectes souhaitant recréer au mieux la facette de l'âge roman sur laquelle ils travaillaient. Si l'on ne peut aujourd'hui que regretter la disparition d'éléments architecturaux importants, il faut souligner néanmoins que l'excellente documentation des restaurations permet d'analyser facilement les transformations du chevet.

Céline Peris

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Chapiteau représentant les quatre évangélistes : Matthieu, Marc, Luc et Jean