Proposition de restitution de claveau pour l'église Saint-Pierre d'Airvault.

Un Moyen Âge réinventé

Le chapiteau de la Dispute : un vestige des piliers de justice du bourg Saint-Hilaire de Poitiers

Cet impressionnant chapiteau historié a été mis au jour à Poitiers, en 1836, hors de son contexte archéologique, lors des travaux de fondation de l'hôtel de Cuissard, rue de la Tranchée, comme l'indique le registre d'inventaire du musée à la date du 3 mars 1836. Il fut aussitôt offert par son propriétaire à la Société des antiquaires de l'Ouest, et constitua une acquisition archéologique majeure pour son musée tout juste créé. Le chapiteau a été découvert dans un état de conservation tel qu'on peut penser qu'il a été préservé, bien avant la construction de l'hôtel de Cuissard, par son remploi dans quelque édifice du quartier (par exemple dans une maison de chanoine). La sculpture ne montre ni trace de mortier, ni usure, ni éraflures (à l'exception de quelques trous de scellement dans l'astragale), mais conserve d'importants restes de polychromie. Ce constat prouve qu'elle a toujours été respectée, sans doute remployée, ou simplement déposée, à une époque indéterminée, de manière à continuer d'être vue. Ce chapiteau provient du très ancien bourg Saint-Hilaire placé sous l'autorité de l'illustre collégiale.

La proximité de l'église Saint-Hilaire-le-Grand et le rapprochement avec quelques-uns de ses chapiteaux historiés ont incité très tôt le conservateur Alphonse La Touzé de Longuemar et ses successeurs à le rattacher à cet édifice. En dépit de la cohérence chronologique, Marie-Thérèse Camus a raison de considérer cette attribution avec scepticisme. Les inscriptions gravées sur l'astragale par deux ou trois personnes différentes, au milieu du XIIe siècle selon Robert Favreau, suggèrent d'ailleurs une certaine facilité d'accès, comme c'est le cas dans un cloître, une aumônerie ou tout autre édifice de faible élévation. Le siècle séparant la sculpture et les inscriptions permet d'affirmer que les noms et les mots gravés n'entretiennent pas de rapport immédiat avec le programme iconographique, même si elles y font sans doute écho.

J'avais proposé, il y a quelques années, guidée par la symbolique des scènes sculptées, de restituer cette œuvre au monument dénommé communément « les Trois-Piliers ». Le chapitre de Saint-Hilaire jouissait en effet du droit de haute, moyenne et basse justice sur toute l'étendue du bourg qui échappait de ce fait à toute autre juridiction. Une série d'actes conservés aux Archives Départementales de la Vienne, attestent, depuis 1215 au moins, que des Piliers de Gautier (Pilari Galteri), dont subsiste encore un vestige au no 37 de la rue Carnot, correspondaient au siège de cette juridiction et en marquaient la limite à l'endroit où la magna rua (rue de la Tranchée) très fréquentée, venant de Poitiers, pénétrait dans le bourg. Le nom « Trois-Piliers » n'apparaît qu'au XVe siècle, mais un acte du 29 juin 1433 relatif à une transaction entre les chapitres de Luçon et de Saint-Hilaire semble distinguer « un pillier du cousté devers Saint-Nicolas » et « deux derreniers pilliers du cousté devers Saint-Hillaire ». Cette appellation sera immortalisée (ou presque) par une hôtellerie qui le prit pour enseigne. Le vocable a perduré parce que le seul pilier encore visible aujourd'hui comporte trois demi-colonnes surmontées de trois chapiteaux. Les dépositions de témoins enregistrées lors d'une enquête en 1422 nous apprennent que, le plus souvent, « les officiers de justice de Saint-Hilaire tenaient leurs assises…devant les Piliers derrière lesquels se trouvait l'hôtel de l'évêque de Luçon », ou quelquefois, « dans celui de l'abbé de Bonnevaux, assis aux Arènes. […] Les Piliers et la pierre où avaient lieu les proclamations étaient de la censive dépendant de leur juridiction ».

Les thèmes déclinés sur le chapiteau conservé au musée semblaient parfaitement convenir à un lieu de justice comme les Piliers de Gautier. En proposant une lecture continue de droite à gauche, on peut y découvrir trois séquences d'une même histoire. Sur le côté droit, un homme jeune, muni d'une hache d'abattage, est en train de tailler un arbre, objet probable de litige. Au centre, deux hommes plus âgés s'affrontent face à face, se saisissant mutuellement par la barbe et se menaçant au moyen d'émondoirs, tandis que, derrière eux, deux femmes à l'allure déterminée (leurs compagnes sans doute) tentent de réprimer leur violence. Sur le côté gauche, les deux protagonistes, loin de sortir indemnes de la dispute, estropiés et les barbes raccourcies, s'abandonnent finalement à la réconciliation en une étreinte pacifique.

L'analyse attentive des deux ensembles, chapiteau de « La Dispute » et pilier conservé dans la ville, permet de confirmer aujourd'hui cette hypothèse, en se fondant sur des observations irréfutables. Les trois chapiteaux du pilier, installés au sommet de solides demi-colonnes constituées de tambours liés, présentent les mêmes proportions et dimensions que le chapiteau de « La Dispute ». Les quatre chapiteaux ont également en commun un large méplat laissé vierge à l'arrière de la corbeille sculptée. Cet aménagement permet leur encastrement au sommet des piédroits, mais aussi une bonne répartition des charges puisque les piliers étaient destinés à supporter la retombée de puissantes arcades. Enfin, des trous de quelques centimètres creusés sur l'un des chapiteaux très abîmé des Trois Piliers, de manière anarchique, sont tout à fait comparables à ceux que l'on peut voir sur l'astragale du chapiteau du musée. Sur nos deux supports, ces cavités conservent des restes métalliques qui évoquent un système d'accrochage improvisé. Ces marques, qui ne respectent ni le décor, ni l'inscription, pourraient être liées à la boucherie édifiée en ce lieu par les chanoines de Saint-Hilaire dès 1433, puis réaménagée en 1572. Il est précisé en effet que l'hôtel possédé dès le milieu du XIIIe siècle par l'évêque et le chapitre de Luçon, à la suite d'un don, était « contigu aux Piliers de Gautier et à la boucherie en dedans de ces Piliers ». Comme le confirme la transaction de 1433, « la boucherie on bourg dudict lieu de Saint-Hilaire, tenant d'une part au mur de l'ostel desdiz contre lequel mur est appuyé l'appentiz de ladicte boucherie, et par devant à la grant rue par laquelle l'on vait du marché veil audict lieu de Saint-Hilaire, et d'un des boutz au pillier… ».
Le pilier conservé rue Carnot a été dégagé en juillet 1940, à l'occasion de travaux exécutés dans l'hôtel des Trois Piliers soumis à la réglementation du nouvel alignement. François Eygun, inspecteur départemental de la Société française d'Archéologie, en assura la sauvegarde. À l'initiative du gérant de l'hôtel, Yves Breton, et sur avis de l'architecte M. Ursault, les vestiges furent déplacés au centre de la cour où on les voit encore aujourd'hui. Fr. Eygun déplore qu'ils aient été remontés suivant une orientation différente (mais la disposition des arcades fut préservée). Quelques photographies prises par Fr. Eygun et J. Salvini témoignent de leur situation avant leur déplacement. Sur la sollicitation de la Société des antiquaires de l'Ouest, ils furent protégés au titre de « Monuments historiques », le 11 mai 1945.

Redécouvrant ce monument, qui n'était plus visible depuis longtemps, mais était bien attesté par les sources historiques, Fr. Eygun le mit aussitôt en relation avec les vestiges encore en place au XVIIIe siècle, dessinés par Pierre de Beaumesnil, de passage à Poitiers en 1747 et 1750. On reconnaît dans le pilier conservé l'un de ceux qu'esquissa Beaumesnil, surmonté d'un chapiteau orné de sangliers pris au filet par un homme. Il ne comprit pas, en revanche, celui qui nous apparaît le mieux conservé, qui montre deux oiseaux face à face, becquetant chacun un renard (ou un loup) renversé sur le dos. Le troisième chapiteau en place dévoile une large feuille d'eau sans rapport avec les décors historiés. Dans les commentaires annexes à ses dessins, le voyageur s'alarme de l'état de dégradation du monument : chapiteaux abîmés, colonnes rongées, fracturées, avec de grands éclats [il croyait se trouver en présence de la première église Saint-Nicolas]. Il apporte, en revanche, quelques détails précieux, telle la distance de 2 à 3 toises (soit 6 à 7 mètres) séparant les différents piliers qui, alignés sur la rue, avaient leurs bases enfouies sous le pavement – observation confirmée par Fr. Eygun lors du déplacement de 1940.

Le chapiteau de « La Dispute » et le pilier sauvegardé sont les vestiges d'une imposante construction romane de plan rectangulaire qui s'élevait en bordure de rue, à l'entrée du bourg Saint-Hilaire. Les amorces d'arcs et de voûtes en berceau encore observables aujourd'hui sur le pilier de la rue Carnot permettent de l'imaginer comme un édifice ouvert au rez-de-chaussée par une série d'arcades, ou en un porche double à six piliers. C'est vraisemblablement l'une de ces arcades que M. Poirault observe en 1887 lors des réparations effectuées dans le mur de droite, sous le porche de l'hôtel des Trois Piliers. Il la décrit comme « une arcade à plein cintre de construction romane, mesurant en oeuvre 1,30 m de largeur et 3,50 m de hauteur », ce que confirme le relevé coté de Bélisaire Ledain, offert à la Société des antiquaires de l'Ouest. François Eygun précise par ailleurs que le nouvel alignement de l'hôtel coïncide complètement avec l'énorme mur « d'un bâtiment romain en blocage » (ou peut-être le stylobate des piliers romans ?) qui longeait déjà la magna rua se dirigeant vers Saintes et Bordeaux. Joseph Salvini, témoin avec François Eygun du dégagement du pilier en 1940, évoque, quant à lui, « le vestige d'une maison à arcades qui servit de prétoire à la justice du chapitre [de Saint-Hilaire], échantillon aussi rare que somptueux de l'architecture civile du XIIe siècle ».

Nous ne pouvons clore cette étude sans évoquer l'hypothèse récente présentée par une historienne de l'art américaine, Mickey S. Abel (Univ. du Nord Texas), qui propose d'inscrire le chapiteau de « La Dispute » – qu'elle croit issu de la collégiale Saint-Hilaire – dans le contexte plus vaste de violence aristocratique des Xe - XIe siècles et de le mettre en relation directe avec le mouvement de la « Paix de Dieu » qui lui répondit, porté par l'Église et les masses paysannes, bientôt rejointes par les princes. Même si l'ensemble de l'Europe occidentale fut concerné, on sait qu'un certain nombre de conciles capitaux se tinrent dans l'Ouest de la France, à Charroux (989) et Poitiers (vers 1010-1014 et 1029-1031). Le premier concile de paix, réuni à Charroux, abbaye gardienne de multiples reliques, au cœur du comté de la Marche, entre Poitou et Limousin, eut un rôle décisif dans le processus d'extension de ce mouvement qui visait à neutraliser les conflits et les violences et à restaurer une cohésion sociale, politique et religieuse, laïcs et ecclésiastiques s'engageant à œuvrer ensemble. Les autorités civiles, en la personne des comtes de Poitiers-ducs d'Aquitaine, dont la puissance était alors en plein essor, ne se tinrent pas à l'écart : le premier concile poitevin ne fut d'ailleurs pas convoqué par l'évêque, mais par Guillaume le Grand (vers 969-1030), un 13 janvier, jour de la Saint-Hilaire, en présence d'une kyrielle d'évêques et d'abbés. Il s'engagea à « restaurer la paix et la justice », afin de protéger les biens de l'Église, les moines et les clercs, les faibles et les « sans armes », les pauvres et leur bétail. Cette hypothèse s'accorderait assez bien avec nos propositions.

Dominique Simon-Hiernard

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Chapiteau aux lions affrontés