Chapiteau aux dragons

Le monde des églises

L'église romane de Genouillé

La découverte et la restauration d'un décor sculpté roman

L'église romane de Genouillé a fait l'objet d'une restauration intérieure entre 2007 et 2009. Au cours de ce chantier, des éléments de sculpture romane ont été découverts dans la maçonnerie sud de la nef. Au total, ce n'est pas moins de trente-huit pièces de sculpture qui ont été mises au jour : claveaux, chapiteaux, éléments de piédroit, bases de colonnes ; tous de très belle facture et datant du second tiers du XIIe siècle.

Ces éléments ont été dégagés du mur, inventoriés, nettoyés et, pour la première fois depuis plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d'années, ils sont présentés au public.

L'église a été remaniée à plusieurs reprises depuis sa construction : au XVIIe puis à la toute fin du XVIIIe siècle.
Au cours du XIXe siècle, au moins trois campagnes de restauration sont identifiées. Ces différents travaux ont modifié sensiblement l'allure de l'église et en particulier sa façade occidentale. C'est sans doute à l'occasion de ces remaniements que les claveaux de l'église ont été remployés en blocage dans les murs de la nef.

L'actuelle façade occidentale de l'église concentre la plus grande partie du décor sculpté roman. Elle a elle-même subi un certain nombre de modifications, notamment dans ses parties hautes.
Les trois baies au-dessus de la corniche sont issues de percements modernes. En revanche, dans la partie inférieure, le portail et ses trois cordons de voussures retombant sur des colonnes à chapiteaux peuvent être datés du XIIe siècle. La voussure extérieure présente un décor végétal d'entrelacs et de rinceaux. Sur les deux autres cordons se développe un décor figuré où l'on peut reconnaître le Christ, les prophètes Moïse, Élie, des figures d'anges et le roi David.
Accompagnant ces représentations humaines, de nombreux animaux du bestiaire fantastique sont sculptés. Sur un des chapiteaux du portail se trouve aussi une étrange figure masculine dont la tête coiffe deux corps, l'un nu, l'autre vêtu.

Les trente-huit pièces qui ont dernièrement été mises au jour présentent indéniablement une parenté avec celles encore en place sur le portail. Il s'agit de toute évidence du travail de mêmes ateliers. Ces claveaux devaient former à l'origine un arc surmontant soit un autre portail soit des baies latérales ou supérieures. La façade occidentale ayant été très modifiée, on ne peut pas exclure que l'arc disparu se développait au-dessus du portail principal, en lieu et place des trois baies actuellement visibles.

Les trente-huit claveaux sont en majorité sculptés de motifs végétaux d'entrelacs. Ces motifs, présentant de larges et grasses feuilles d'acanthe, sont en tous points similaires à ceux encore en place. Sur le portail, on observe que le dernier cordon de voussure a été modifié : les motifs des claveaux ne coïncident pas toujours les uns avec les autres.

Ainsi, certains des claveaux découverts proviennent peut-être du portail principal de l'église. Stylistiquement, ces motifs végétaux peuvent être rapprochés de ceux de la cathédrale d'Angoulême : on y retrouve la même taille aux modelés arrondis, les mêmes larges motifs très stylisés des feuilles, les mêmes compositions harmonieuses.

Un seul chapiteau figuré a été retrouvé. Il s'agit de la représentation d'un animal fantastique, alliant une tête humaine unique et deux corps de lion. Ce type de créature hybride est assez fréquent dans l'iconographie romane poitevine.
On en croise à Notre-Dame-la-Grande à Poitiers, à Saint-Pierre de Chauvigny ou encore à Genouillé. La particularité des deux chapiteaux de Genouillé, celui en place sur le portail et celui trouvé pendant les travaux, tient en la présence de la tête humaine, et non animale, comme c'est le cas ailleurs. Le personnage masculin porte une moustache très décorative.

On trouve également deux claveaux montrant un personnage masculin nu, dont l'anatomie est sculptée avec un naturalisme rare à l'époque romane. D'autres claveaux arborent des fragments de corps humains prouvant que la figure était très présente sur ce portail.

Trois têtes se distinguent parmi les œuvres découvertes. Un personnage masculin tient un petit vase. S'agit-il d'un Vieillard de l'Apocalypse ? Deux autres pièces semblent former un groupe : on y voit deux personnages se faisant face. L'un a les jambes repliées sous son buste, dans une pose improbable, et l'autre lui tient les pieds. Il pourrait s'agir d'une représentation du lavement des pieds, épisode cité dans les évangiles (Jean 13, 1-17). La qualité stylistique de ces œuvres est remarquable. Les visages, de profil, se découpent avec précision sur le fond. Les yeux ont une forme bien particulière en goutte d'eau allongée. Les cheveux sont suggérés par des stries parallèles, de façon très graphique. Les corps des personnages paraissent totalement désarticulés. Ces visages sont assez similaires à ceux que l'on peut observer sur les figures du portail : les analogies sont particulièrement frappantes avec le visage du roi David. Ces trois têtes sont incontestablement les joyaux de cette découverte.

Malheureusement, parmi les trente-huit pièces retrouvées, peu coïncident les unes avec les autres. Il y a donc fort à parier que d'autres éléments sont encore dans la maçonnerie des murs de l'église, recouverts par des enduits. La reconstitution du puzzle de Genouillé est loin d'être terminée.

Anne Embs
Conservateur des Monuments historiques, CRMH, Poitou-Charentes

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Chapiteau dit de la dispute