Sur un air militaire
retour sur une exposition

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Introduction : retour sur une exposition

Objet de nombreuses réformes et, aujourd'hui armée professionnelle, l'institution militaire n'en a pas pour autant oublié ses traditions. Attachée à ses valeurs et à son histoire, elle les perpétue notamment à travers ses activités rituelles dont la musique est un des éléments fondateurs et structurants. La musique militaire regroupe des productions savantes ou populaires, des musiques vocales ou instrumentales, des pièces fonctionnelles ou divertissantes. Le répertoire militaire actuel tire sa richesse d'influences nombreuses. Il se met principalement en place au XIXe et au XXe siècle.

Point de départ de l'exposition "Sur un air militaire..." présentée à Saint-Maixent-l'École, la guerre de 1870 marque un tournant pour ces musiques. Les débuts de la IIIe République animés par un esprit "revanchard" et patriotique, né de la défaite de 1871, sont l'âge d'or des musiques militaires, largement alimentées par la conscription. Ces productions répondent à des considérations d'ordre purement technique comme toute autre musique, mais cela va bien au-delà. Destinée, à l'origine, à galvaniser les troupes puis à embellir le décorum des cérémonies, elle est devenue le tempo qui rythme la vie du soldat dans son quotidien. Elle est avant tout ce qui soude le groupe, cohésion indispensable dans une institution comme l'armée, constituée d'hommes et de femmes dévoués au service de la France.

Ce dossier "Retour sur une exposition" se veut la trace et le prolongement de l'exposition coréalisée par le musée du Sous-officier de Saint-Maixent-l'École et le Musée des Troupes de Montagne à Grenoble et qui s'est déroulée du 16 octobre 2009 au 27 mars 2010. Il reprend une sélection des textes imprimés sur le catalogue réalisé pour l'occasion, il est illustré par les objets du Musée du Sous-officier. Vous y trouverez aussi des extraits sonores issus des enregistrements collectés par Adeline Poussin (commissaire de l'exposition) et des musiques enregistrées par la fanfare divisionnaire et les chœurs de l'ENSOA (École Nationale des Sous-Officiers d'Active basée à Saint-Maixent-l'École).

La musique au service de l’institution :

À musiques particulières, instruments particuliers

La musique constitue un moyen de communication et de diffusion d’une identité. En ce sens, l’armée accorde, depuis longtemps, de l’importance à ses activités musicales.

En effet, la musique militaire a été institutionnalisée à la Renaissance. Elle a subi de nombreuses évolutions, la plupart du temps liées aux progrès des factures instrumentales. Elle devient une musique dite « savante » à la fin du règne de Louis XV, époque à laquelle elle est influencée par les pratiques austro-allemandes, elles-mêmes marquées par la musique turque. On voit apparaître le cor et la clarinette, mais également la grosse caisse, les cymbales, le triangle et la caisse claire. Le début de la Troisième République est propice aux musiques militaires compte tenu de son esprit revanchard, à la suite de la défaite de 1871.  Les nombreuses musiques militaires qu’elle a vu se constituer sont disloquées pendant la Première Guerre mondiale où les musiciens sont devenus, pour la plupart, brancardiers, tandis que les tambours et clairons sont réquisitionnés comme agents de transmissions ou de liaisons. Les ensembles instrumentaux disparaissent devant les deux conflits mondiaux. Ils sont ensuite sujets à quelques modifications, notamment au niveau des effectifs. Enfin, la professionnalisation de 2002 marque un véritable tournant. Jusque là, les formations instrumentales étaient composées d’engagés professionnels et d’appelés, souvent recrutés par le biais des harmonies municipales. La musique dans l’armée de Terre, avec la fin de la conscription, a dû revoir ses effectifs à la baisse, par exemple, la musique de l’ENSOA, était majoritairement constituée d’appelés du 114e RI (régiment support de l’école). Faute d’instrumentistes, elle disparaît, comme beaucoup d’autres, à la dissolution du régiment en 1998.

La structure des ensembles de musique militaire a aussi fait l’objet de plusieurs modifications. Aujourd’hui, elle revêt plusieurs formes, bien que toutes soient liées par une base commune, elle-même guidée par des soucis pratiques et acoustiques.
La « musique » est composée de deux éléments : un tiers de l’ensemble pour la batterie et deux tiers pour l’harmonie. Les instruments de la batterie sont les percussions (tambours, grosse caisse, caisse claire), les instruments à résonance naturelle (les clairons, les trompettes de cavalerie), les basses et les contrebasses (saxhorns, soubassophones). Les instruments d’harmonie sont des instruments à « systèmes » (chromatiques) pouvant jouer toutes les notes entre ses extrémités sonores. Ceux qui la composent sont le trombone à coulisse, la trompette d’harmonie, le cornet, le piccolo, la clarinette, le cor d’harmonie et les saxophones.
La « fanfare » est légèrement différente dans sa constitution et ses instruments varient selon l’arme à laquelle elle appartient. Avant de la décrire, il convient de signaler qu’en ethnomusicologie, une fanfare est une mélodie particulière. De nos jours, ce terme évoque également un ensemble instrumental. Tout comme la « musique », la fanfare d’infanterie est composée d’une batterie et d’une harmonie. Seuls certains bois sont supprimés : les clarinettes et le piccolo. Ses instruments sont les percussions, les cuivres naturels et à pistons et les saxophones. Contrairement à la fanfare d’infanterie, la fanfare des chasseurs n’a pas de tambours dans sa batterie. Ils sont remplacés par des cors de chasse. Contrairement aux autres ensembles militaires, la fanfare de cavalerie, dont la seule à subsister officiellement est celle du Régiment de Cavalerie de la Garde Républicaine, n’est pas structurée en deux parties. Elle est uniquement composée d’instruments à sons naturels en mi bémol (il en existe en si bémol) et les basses sont des hélicons, plus adaptés aux musiciens cavaliers.

Les formations instrumentales militaires actuelles sont donc composées de percussions et d’instruments à vent. Ces derniers sont constitués de la famille des bois et de celle des cuivres. Les cuivres naturels et à pistons (clairon, trompette, cornet, cor) ont vu leurs dernières grandes évolutions vers 1820, tout comme les clarinettes, hautbois, bassons et flûtes. Les saxhorns apparaissent en 1840, inventés par Adolphe Sax (1814-1894) facteur (fabricant) d’instruments belge. Il poursuit ses inventions pour augmenter les possibilités de ces instruments et donne naissance, en 1842, aux saxophones, instruments de la famille des bois, malgré leur structure en laiton, en raison de l’élément vibrateur, une anche en roseau. Ces inventions d’Adolphe Sax ont été intégrées aux musiques militaires par l’ordonnance de 1845, mais les ophicléides n’ont disparu que progressivement des fanfares. Le Soubassophone, contrebasse à vent, inventé en 1898 par Conn aux États-Unis, fut importé en Europe par les musiques américaines lors de la Seconde Guerre mondiale, et rapidement intégré aux musiques militaires françaises. Il est inspiré de l’hélicon, créé en Autriche, en 1845, et encore utilisé dans les ensembles de cavalerie.

En définitive, les évolutions instrumentales, mais aussi les difficultés de recrutement des musiciens, limité par un manque de vocations (contraintes de la vie militaire) et par le niveau requis, entraînent une constante évolution des ensembles de musique militaires.

La vie quotidienne

Le répertoire institutionnel comprend les sonneries réglementaires, d'une part, les marches instrumentales et les chants de marche au pas cadencé, d'autre part.

Vivre au rythme des sonneries d’ordonnance

Moyen de divertissement, la musique accompagne les soldats sur les champs de bataille. Elle est également présente dans le service quotidien des militaires, notamment à travers les « sonneries d’ordonnance ». Une sonnerie est une courte mélodie destinée à transmettre les ordres, à déterminer des attitudes (par exemple le garde-à-vous), à rythmer les différents moments de la vie militaire ou à réaliser le soutien des cérémonies officielles et commémoratives. Ces sonneries sont interprétées par des instruments d’ordonnance, c’est-à-dire des instruments à résonance naturelle, sans clé ni piston, ne pouvant jouer qu’un nombre limité de notes (les harmoniques de la tonique), contrairement aux instruments d’harmonie. Le clairon, la trompette de cavalerie (qui a un son plus strident que le clairon), le cor de chasseur et certaines percussions comme le tambour appartiennent à cette famille. Le clairon est l’instrument inséparable du quotidien militaire puisqu’il est utilisé quotidiennement dans toutes les armes pour interpréter les sonneries réglementaires. Il est également la voix des défunts – lorsque se fait entendre la sonnerie - Aux morts – afin de rappeler aux vivants le sacrifice de ceux qui les ont précédés.

Ce répertoire répond à trois types de situations : le cérémonial, la vie de quartier et la manœuvre. Cependant, compte tenu de l’exigence de discrétion sur les théâtres d’opérations actuels, cette dernière fonction a disparu. Son utilisation quotidienne, afin de rythmer la vie de quartier, est aujourd’hui largement restreinte. La sonnerie se limite à quelques activités rituelles telles que « les couleurs » (levée et descente du drapeau). Elle est, le plus souvent, diffusée par le moyen d’un enregistrement. Jusqu’à la fin des années 1990, on comptait plusieurs sonneurs (instrumentistes d’ordonnance) par régiment, généralement un par compagnie, chacun étant, à tour de rôle, de service, du réveil au couvre-feu. Son activité consistait à rythmer les différents moments de la journée avec le réveil, le petit déjeuner, le rassemblement, l’appel des consultants, le déjeuner, le rassemblement, la soupe, l’appel des consignés, l’appel du soir, et le courrier dès sa réception. Le clairon de la compagnie de service (celle qui montait la garde) devait, en outre, sonner la levée des Couleurs, la revue de la garde, l’appel du piquet incendie, l’appel des punis et la descente des Couleurs. La levée et la descente des Couleurs sont ritualisées, tout comme la revue de la garde où le clairon est en tête de la nouvelle garde pour aller à la relève. À l’arrivée au lieu de relève, la revue de la garde était faite par le chef de corps dont l’arrivée était annoncée par une sonnerie spécifique. Enfin, le refrain du régiment était chanté. Le clairon se mettait alors en arrière.

Le clairon est un instrument de facture (art de fabriquer des instruments de musique) relativement récente. Il a été inventé par le facteur d’instruments Courtois entre 1823, date de la commande du ministre de la Guerre, et 1831, date de son adoption officielle par l’institution. On appelle aussi « clairon » le sonneur de cet instrument. Le clairon, Pierre Sellier, instrumentiste qui a été chargé de sonner l’armistice du 11 novembre 1918 est bien connu, tout comme le chant de Paul Déroulède, mis en musique par Émile André, intitulé le Clairon (SASEM 1875, chant qui parle des zouaves qui chargent leurs ennemis au son du clairon). Son ancêtre est le cornet mais c’était le tambour et le fifre, petite flûte traversière en bois au son aigu, qui étaient utilisés, à l’armée, dans cette fonction d’ordonnance.

Chaque ordre étant associé à une sonnerie spécifique, tous les militaires étaient tenus de les connaître parfaitement. Ils en faisaient l’apprentissage pendant les classes. Leur nombre étant relativement important, environ trente-cinq mélodies, les soldats inventaient des paroles, plus ou moins grivoises pour les mémoriser. Certains de ces textes devinrent plus connus que d’autres et se généralisèrent plus ou moins. Les plus en vogue, et les moins coquins, étaient imprimés sur de petites cartes introduites dans les tablettes de chocolat. Ces courtes mélodies étaient également éditées sous la forme de recueils, dans lesquels elles apparaissent accompagnées de paroles inventées (ou reprises) pour l’occasion. Selon Antonin Louis, auteur de ce type d’ouvrages, ces derniers avaient pour vocation de « vulgariser les sonneries officielles par l’adaptation de paroles qui en feront retenir plus facilement la signification ». Elles étaient ouvertement publiées dans un but patriotique et plus particulièrement « pour que la nouvelle génération puisse les apprendre par cœur ». Ces initiatives étaient une occasion de renforcer le lien « armée - nation » par une vulgarisation de la culture militaire, tout en offrant à l’institution un outil mnémotechnique normalisé.

C’est peut-être dans la continuité de ce travail chansonnier sur les sonneries que le chant Le Fanion de la Coloniale  est apparu puisque son incipit (la première phrase du chant) reprend la sonnerie du Courrier.

Les marches

Les marches, vocales ou instrumentales, sont un genre musical au rythme régulièrement cadencé, à un tempo (la vitesse) plus ou moins vif et un caractère plus ou moins enjoué selon les raisons pour lesquelles elles ont été créées (marche funèbre, pas redoublé, œuvres de circonstance…). Elles sont destinées à régler le pas et la vitesse de déplacement de la troupe. La plus connue d’entre elles est La Marseillaise, devenue hymne national. Ce répertoire, tel qu’on le connaît aujourd’hui, s’est principalement enrichi au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Certaines marches sont uniquement instrumentales, notamment les plus contemporaines mais elles peuvent, en général, être jouées ou chantées. Dans ce dernier cas, il est rare que les paroles et la mélodie aient été créées par le même auteur. Ces compositions sur mesure sont parfois l’œuvre de compositeurs célèbres tels que Maurice Druon, Hector Berlioz, Charles Gounod, Vincent d’Indy, Frédéric Chopin (Marche funèbre) ou Camille Saint-Saëns qui, durant la Grande Guerre, accompagna, en 1917, la mission Joffre-Viviani aux USA et composa plusieurs morceaux de circonstance dont deux pièces pour harmonie : Pas redoublé vers la victoire (op. 152) et Marche interalliée (op. 155). La majorité des marches contemporaines sont l’œuvre de chefs des musiques et fanfares militaires, comme la Marche de la 2ème DB, avec des paroles d’André Ledur et une mélodie composée en mars 1945, par Victor Clowez (1908-1973). Ce dernier fut musicien militaire de 1930 à 1945 puis chef d’orchestre civil. Elle était initialement destinée à être le chant du Régiment de Marche du Tchad. C’est à la demande du général Leclerc qu’elle devient la marche officielle de sa division et prend sa nouvelle dénomination. Certaines de ces marches évoquent des faits d’armes (Gloire au 114ème) ou des situations particulières, comme la Marche Lorraine dont les paroles de Jules Jouy et d’Octave Pradels, montrent un attachement à la France des Lorrains, partiellement annexés à l’Allemagne en 1871, et leur souhait de se retrouver unifiés sous les couleurs françaises, comme l’indique ces derniers vers : « Et ce mâle refrain / Guidera vers le Rhin / Le peuple souverain ». Il a été créé en 1892 pour la venue, à Nancy, du président de la République Sadi Carnot.

Aujourd’hui, ce type de marches n’est plus interprété vocalement et a été remplacé par des chants dont les textes correspondent mieux aux besoins actuels des militaires. Selon les pièces, ils abordent trois thématiques principales : l’expression communautaire, le conflit et l’éloignement. L’une ou l’autre est mise en évidence, sans que les autres soient totalement occultées. Le groupe social est omniprésent à travers le « nous » communautaire, expression de la cohésion, des valeurs morales et de la filiation, comme dans le chant Le Combat de demain où l’identité du groupe s’affirme dans l’expression d’une figure héroïque que représentent les soldats ayant œuvré au sein de l’unité :

Les héros d’autrefois nous convient à leur foi
Camarades, groupons-nous en avant !
Les héros d’autrefois nous convient à leur foi
Camarades, tous ensemble à l’assaut !

Ces « héros », en plus d’être un référent identitaire, sont un modèle de conduite et permettent d’exprimer les qualités morales nécessaires au service. Cette figure de « l’ancien » apparaît généralement par l’évocation de faits d’armes et de conflits. Cette thématique se traduit par l’expression du combat, de la patrie menacée, de la nation, du drapeau ou encore de la mort, comme le montre le refrain du chant Ceux du Liban :

La France pleure ses enfants
Tombés là-bas au levant
Nous garderons leur souvenir
Comme eux nous voulons bien servir
Nos anciens du Liban
Nous précèdent comme avant
Vivant pour le même horizon
Pour la France nous servirons.

Le conflit est souvent associé au thème de la mobilité, caractérisée par la distance ou par le mouvement. C’est le cas du refrain de La Marche du Bataillon de Choc :

L’heure a sonné, adieu belle fille
Nous repartons vers notre destin
Loin du pays loin de la famille
Nous nous en allons par les chemins
Le cœur léger avec un sourire
Les yeux fixés sur l’horizon
Les compagnies en marche sans faiblir
Chantons en cœur à pleins poumons
« En pointe toujours » ce cri nous appelle
Nous sommes ici taillés d’un bloc
Tout en avant adieu ah ma belle
Adieu du bataillon de choc.

Les chants de promotion abordent la notion d’identité sous un angle différent. Ils font référence à un militaire précis, explicitement nommé. Ils mettent en exergue la filiation à travers la vie du parrain cité en exemple, comme dans le refrain du chant de la 210e promotion de l’ENSOA, Adjudant-chef Tournier :

Soldat montagnard hors pair,
Ta rigueur est exemplaire
Nous portons ton nom
A travers les âges
Pour te rendre un noble hommage
Placé parmi les plus grands
Tu te montres vaillant
Un grand conquérant.

Ce répertoire intervient dans différentes circonstances dont la plus visible est la cérémonie militaire. Cette activité rituelle se déroule à l’occasion de commémorations, comme les armistices de 1918 et de 1945, de l’intégration de nouveaux personnels au sein de l’institution, comme la remise des galons de sous-officier à l’ENSOA. La cérémonie est emprunte de gravité et de solennité. Elle est « destinée à rappeler au militaire le sens de son engagement et de son attachement à la nation ». Elle peut prendre plusieurs formes selon les circonstances dans lesquelles elle apparaît. Néanmoins, son déroulement reste stéréotypé et réglementé. Elle est constituée de diverses étapes ponctuées par des interventions musicales spécifiques, qui peuvent être des batteries et sonneries, des marches instrumentales ou des chants de marche au pas cadencé.

La mise en place de la cérémonie commence par l’installation successive des différentes unités présentes, dont le mouvement vers son emplacement se fait au pas cadencé, en ordre serré, généralement en interprétant le chant qui la représente. Il peut lui être spécifique comme le sont les chants régimentaires ou emprunté au répertoire commun des chants de marche de l’armée de Terre, qui est, en pratique, enrichie de bien d’autres titres.
Tout comme dans la vie militaire journalière, les ordres et les honneurs sont transmis musicalement. Toutefois, cette sonorisation n’est pas uniquement assurée par un clairon, comme c’est le cas quotidiennement, mais par la batterie et la sonnerie, c’est-à-dire tambours et clairons associés. Pour le cérémonial, les batteries et sonneries réglementaires sont le Garde-à-vous, l’Honneur au commandant des troupes (chef de corps ou général), l’ouverture et la fermeture du Ban, le Rappel de pied ferme, Aux champs, Au drapeau ou À l’étendard, auxquelles s’ajoutent, selon les circonstances d’autres sonneries comme Aux morts ou l’Honneur au soldat inconnu.
Excepté pour l’arrivée successive des unités qui se fait en chantant, l’ensemble instrumental présent, fanfare ou musique, est sollicité pour l’interprétation de l’hymne national (qui peut également être chanté selon les circonstances) et des marches qui accompagnent les différents déplacements et la revue des troupes.

Pour son bon déroulement, la cérémonie utilise donc les trois catégories du répertoire institutionnel, en suivant une réglementation précise. Néanmoins, l’actuelle raréfaction des ensembles musicaux militaires implique que les interventions instrumentales se fassent souvent par la diffusion d’enregistrements audio.

L’armée dans le paysage national à travers sa musique

Le service militaire

Jugé fondamental pour jouer un rôle social et intégrateur, pour montrer que la Nation, dans son ensemble, se prête à la défense du territoire et des valeurs, le service national, durant une très longue période, a rassemblé toutes les catégories sociales et toutes les régions de France. Au XIXe siècle, on a régulièrement pu racheter son service et le faire faire par d'autres ; ce qui a eu pour conséquence d’éloigner les horizons sociaux les uns des autres. Sa suppression, à la fin du XXe siècle, s'est notamment appuyée sur le fait que les mieux renseignés, les étudiants et diplômés, pouvaient échapper à la vie de caserne pour des postes administratifs ou d’état major. Sa durée varia : cinq années à l’origine, deux années en 1905 puis trois ans en 1911. Ensuite, elle diminua progressivement jusqu'à sa suspension en 1996.

Moyen d’alphabétisation, le service national joua également un rôle en matière de musique. Il prit en charge une partie des conscrits et leur inculqua le solfège et une pratique instrumentale. Toutefois, c’est auprès des Orphéons puis des harmonies municipales que l’armée recrutait ses effectifs musiciens. De la même façon, l’institution s’est intéressée aux hautboïstes traditionnels (bombardes bretonnes, cornemuses diverses) avec la demande faite auprès de facteurs, d'un hautbois pratiquement sans clé, la musette, vouée à rendre brillants les pas redoublés. Par la suite, on imagine l’influence des musiciens ainsi formés ou aguerris, de retour dans leur foyer.

Les rites civils se trouvaient réadaptés à une société sans femmes : faux baptêmes pour les nouveaux, fausses noces, bals et soirées costumés, théâtre et revues, faux enterrements comme celui du Père-Cent (représentation personnifiée des cents derniers jours “à tirer”), « La quille »… Toutes ces occasions, à travers les témoignages et les milliers de clichés photographiques, nous montrent la présence de la musique. Clairon, tambour, instruments d'harmonie, mais aussi violons et accordéons diatoniques apportés dans les bagages. Bien sûr, les échanges et enrichissements de répertoires allaient bon train, et le musicien de retour chez lui faisait aussi évoluer les pratiques locales.

C'est le service national qui a fait du “Pioupiou”, du “Tourlourou”, des gages de succès pour les cabarets et le disque alors naissant. Alors que les militaires se griment en civil, voire en femmes pour certains spectacles, les cafés-concerts raffolent de faux soldats en uniforme de fantaisie. Cet engouement est à l'origine de centaines de titres composés, chantés, parfois sous forme de monologues. Une part de ce répertoire est adoptée par les appelés et les militaires. Certaines compositions constituent des appels au service, comme le chant L’Appel de la Classe, mais la plupart sont comiques, voire caricaturales.
On retrouve ces chansons, au milieu de romances et de quelques complaintes, dans les cahiers de chansons rédigés, recopiés et souvent décorés par les appelés durant leur service.

Le cahier de chansons de service militaire constitue un jalon tangible, comme une stèle, au moins autant qu'un répertoire. Ce n'est pas une spécificité car il est présent également dans les écoles et notamment les internats, dans les prisons, dans les bagnes, dans les cantonnements ou dans les camps de prisonniers des guerres... Ces espaces, à l’écart du monde, sont le lieu de rites d’initiation ou de passage. Tout cela est censé préparer au retour dans un monde appréhendé désormais avec bon sens certes, mais aussi esprit critique et humour.
On y trouve, plus ou moins parodiés, sentences, “recettes”, aide-mémoire (souvent magiques), récits d’un apprentissage des destins heureux ou tragiques, notamment en amour, à travers un “paysage” machiste où la femme est souvent celle des “maisons closes”. Ces productions constituent une vision stéréotypée qui fait probablement office (comme la « quille » de la fin du service militaire) d’exutoire des frustrations ressenties.
La majorité des chansons sont des récits, édifiants ou lestes, voire des fables.
Le style et la rédaction des titres, les mentions “sur l’air de” rappellent exactement les recueils des chansonniers édités pour le colportage. Dans ces cahiers, il y a des marques plus originales, pas nécessairement musicales. Il s’agit de “marque-temps”, calendriers de la période en question, le plus souvent présentés sous forme d’un escalier double, que l’on monte de jour en jour jusqu’à la moitié, puis que l’on redescend, avec une halte particulière à cent jours de la fin, jusqu'à la « quille » libératoire.

Musique, cultures et garnisons : un sas plutôt qu'un enclos…

Le service militaire manifestait, certes, un lien armée / nation patent, mais le rapport entre civils et militaires ne s’arrête pas là. En effet, les revues militaires, et pas seulement lors de la fête nationale, étaient l'occasion d'une vraie liesse populaire, où harmonies et couleurs se mêlaient aux cris et aux chants. Les notables locaux, notamment à Saint-Maixent-l'École avec l'ENSOA, sont invités aux prises d'armes, aux remises de galons et autres cérémonies où résonnent encore cuivres, bois et percussions.
Ces musiciens militaires intervenaient également lors d’événements municipaux ou lors de représentations sous les kiosques à musique qui sont apparus au milieu du XIXe siècle. Ceux-ci constituaient un espace réservé qui invitait à la fête et à l’échange. Ils ont participé au mouvement de démocratisation de la musique de plein air, notamment la musique militaire. En effet, les ensembles de musique militaire ont joué un rôle significatif dans la communication avec le monde civil, notamment par l’organisation de concerts dans ces kiosques à musique où étaient interprétés des extraits d’opéras et d’opérettes ou encore des airs à la mode. Ils voient leur popularité grandir sous la Troisième République et pendant l’Entre-deux-guerres.
La bourgeoisie locale n'aurait pas imaginé ses soirées ou ses bals sans inviter officiers et sous-officiers. Ce fut sans aucun doute un catalyseur pour la circulation des airs en vogue, les militaires, plus itinérants dans leur métier, réclamant probablement les derniers succès. Par ailleurs, l’armée inspire les chansonniers civils et l’on voit naître de nombreuses petites publications sur le thème militaire comme le chant L’Hirondelle du souvenir qui évoque la douleur d’une mère après la mort de son fils soldat :

Refrain :
Je reviendrai de la plage étrangère
Quand le printemps fera tout refleurir,
Je reviendrai consoler une mère
Qui d’un soldat pleure le souvenir 

L'armée n'apparaît donc pas comme un espace clos. Le lien entre civils et militaires se manifeste à diverses occasions institutionnelles, avec des échanges et des emprunts qui concernent les grands rendez-vous sociétaux autant que les usages personnels, notamment de loisirs.

Les campagnes militaires 

La musique et les conflits :

Les périodes de guerre sont marquées par un répertoire musical (vocal et instrumental) spécifique. Aussi, les différents conflits dans lesquels la France a été impliquée ont été générateurs de créations diverses. Elles apparaissent en réponse à des besoins opérationnels, d’évasion ou d’expression. Les productions instrumentales répondent à des circonstances bien particulières et sont extrêmement codifiées. Le chant, beaucoup plus libre, constitue la plus grande part de ces créations.

Un besoin opérationnel : le tambour et le clairon sont les deux principaux instruments d’ordonnance. Les capturer (hommes et instruments) passe pour une humiliation, comme s’emparer d’un emblème. Le tambour est apparu à la Renaissance dans l’armée. Il était plus particulièrement présent dans les troupes à pied dont le rythme de marche était cadencé par un battement régulier. Un répertoire de batteries (association de différents rythmes) permettait la transmission des ordres donnés par le tambour-major (celui qui dirige la « musique », il est muni d’une canne). Ces pièces étaient également mélodiques en vue d’être interprétées par des instruments à vent en cuivre, la trompette au sein de la cavalerie et le clairon dans l’infanterie. Ces instruments, compte tenu de leur puissance sonore, permettaient de couvrir le tumulte de la bataille et de transmettre efficacement les ordres. Jusqu’à la fin du premier conflit mondial, ce système de communication était encore en vigueur. Les clairons (les instrumentistes) avaient, entre autres missions, un rôle de guetteurs et signalaient les alertes « aux gaz » d’une courte sonnerie spécifique et facilement identifiable. Soufflant dans leurs instruments, ils étaient dans l’incapacité de mettre leur masque à gaz et ne pouvait donc pas se protéger des vapeurs toxiques. Il fallut donc trouver un autre moyen de signalement dont la sonorité serait caractéristique, d’un volume sonore élevé, peu fragile, commun et ne sollicitant pas les voies aériennes d’une personne. Il semblerait donc que la crécelle se soit imposée pour relayer l’information. Le bruitage supplanta alors la mélodie. L’esthétique n’était pas la priorité, l’essentiel étant d’émettre une série de sons particuliers à cette alerte afin qu’il n’y ait pas de confusion possible avec un autre type d’information.

Un besoin d’expression : les conflits ont inspiré des créations institutionnelles qui valorisaient la vaillance et le courage des soldats. Une part des chants militaires fait référence, de façon explicite, à certaines batailles. Souvent, ils sont étroitement associés aux unités ayant participé à ces combats et sont considérés comme emblématiques et identitaires. Par exemple, le chant La Sidi Brahim, écrit par Pierre Dupont sur l’air de Buvons à l’indépendance du monde, après la bataille de Sidi Brahim en Algérie, qui s’est déroulée du 22 au 25 septembre 1845 entre les troupes françaises et Abd El-Kader, est l’hymne des Chasseurs. Le 8e Bataillon de Chasseurs à pied était la principale unité présente, c’est pourquoi on retrouve le mausolée de Sidi Brahim sur son insigne.
En plus de leur fonction représentative, ces pièces musicales constituent un outil précieux pour le commandement puisqu’elles sont censées galvaniser les troupes pour monter au combat. D’abord interprétées pour rythmer les longues marches, elles sont aujourd’hui associées aux activités rituelles des unités, le contexte de marche ayant disparu compte tenu de leur motorisation.

Chant La Sidi Brahim :
Aux champs où l'oued Had suit son cours
Sidi-Brahim a vu nos frères
Un contre cent lutter trois jours
Contre des hordes sanguinaires
Ils sont tombés silencieux
Sous le choc comme une muraille
Que leurs fantômes glorieux
Guident nos pas dans la bataille

Un besoin d’évasion : le chant est un moyen de s’évader par la pensée. Pour cette raison les périodes de conflits sont marquées par de nombreuses productions vocales. En effet, elles permettent d’exprimer le quotidien, la famille, l’absence de figure féminine ou encore le « bon vieux temps », mais également les conditions de vie ou les inquiétudes des chanteurs. Elles sont aussi une manière de tourner en dérision une situation difficile. Les deux conflits mondiaux ont vu naître un grand nombre de ces chansons, alors plus ou moins populaires et diffusées oralement ou par le biais de petites publications comme le journal Sur le vif qui consacra son premier hors-série aux « Chansons de poilus », pendant la Première Guerre mondiale. Ce type de pratiques perdure encore aujourd’hui mais leur diffusion est très largement restreinte et ne fait plus l’objet de publications.
Ce répertoire issu des conflits n’est pas uniquement constitué de créations militaires. Il est également alimenté par des productions civiles. Ce sont généralement des chansons de femmes qui font état de l’absence masculine à leurs côtés et de la vie quotidienne, comme la chanson La Ferme aux Fraises qui parle de l’annexion par l’Allemagne de la Lorraine lors de la guerre de 1870, dont voici un extrait :

Plus tard, le cœur plein d’espérance,
J’y revins par un doux matin,
La ferme n’était plus en France,
Un poteau barrait le chemin.

Ces pièces ont quelquefois une connotation politique. En effet, la musique est un moyen de faire passer des informations et des critiques qu’il n’est pas permis de formuler sans un secours musical. Sous le couvert de l’humour, des lourdes réalités apparaissent au grand jour. Ces chants constituent donc un témoignage qui rappelle certains épisodes des conflits et comment ils ont été vécus par la population, essentiellement féminine. Le recueil de Chansons de la BBC en est une illustration.

Instruments d’ici ou d’ailleurs :

L’histoire des formations musicales militaires est marquée par l’apport de nouveaux instruments qui font suite à l’évolution des méthodes de fabrication, ou à des influences régionales et étrangères. Quelques-uns d’entre eux sont intégrés dans la structure des formations, c’est-à-dire qu’ils sont adoptés par toutes les fanfares militaires, tandis que d’autres ne le sont pas et n’apparaissent que dans quelques ensembles. Ces distinctions donnent une identité territoriale aux formations instrumentales. Dans une certaine mesure, elles ont contribué à la sauvegarde de certaines d’entre elles. En effet,  leurs particularités en font des ensembles très sollicités.

Le bagad (les bagadoù) est un ensemble musical constitué d’instruments traditionnels d’origine celtique : la cornemuse biniou bras (il existe différentes sortes de cornemuses, on dit que c’est un instrument protéiforme car sa forme varie selon la culture musicale du lieu où elle évolue), la bombarde, qui est un instrument d’origine orientale, apparu en France à la suite des croisades vers le XIIe siècle, auxquelles s’ajoutent des percussions, généralement le tambour. La musique militaire de la Région Terre Nord-Ouest (Rennes) et la fanfare de la 9e brigade légère blindée d'infanterie de marine ont, dans leur formation, des sonneurs voir un Bagad.

Le sud-est de la France est caractérisé par le Galoubet, sorte de petite flûte à bec qui se tient d’une main, et qui est généralement associé à un petit tambourin provençal, joué de l’autre main. Ils apparaissent dans la musique des équipages de la Flotte de Toulon.

Les aventures coloniales ont également été l’occasion d’enrichir les formations musicales militaires françaises. En effet, de nombreux instruments ont été rapportés des différentes campagnes militaires. Toutefois, tous n’ont pas été intégrés aux formations. Seuls ceux qui ont subi une influence longue dans la durée et ceux qui se sont avérés utilisables par les formations françaises ont été adoptés. La Nouba du 1er Régiment de Tirailleurs, aujourd’hui basé à Epinal, en est une illustration. Les Noubas, formations musicales des régiments nord-africains, comprenaient une batterie (tambours, clairons et basses) à laquelle venaient s’ajouter des instruments locaux tels que : la Raïta, qui appartient à la famille des hautbois et qui produit un son strident proche de la bombarde, des percussions telles que le Tebel, grand tambour arabe, le bendir, sorte de tambourin, et le Chapeau chinois, ou Pavillon chinois (que l’on trouve également dans la fanfare de la Légion Étrangère), qui est un instrument issu de la musique turque et qui est constitué d’une longue perche surmontée d’une pièce métallique rappelant la forme d’un « chapeau chinois » auquel des clochettes et des grelots sont accrochés. Secoué en cadence, l’instrument est destiné à donner de l’éclat aux morceaux de marche. Il s’est implanté en Europe occidentale au XVIIIe siècle à la suite des guerres contre l’Empire Ottoman. La Nouba est donc un mélange d’instruments occidentaux et orientaux qui, à la première écoute, sonne faux compte tenu des échelles musicales différentes, d’où son appellation, faisant référence à un mot d’origine arabe évoquant les fêtes animées et bruyantes.

Les instruments inadaptés aux formations musicales militaires françaises sont restés à l’état de souvenirs de campagnes, témoins d’échanges culturels avec la population locale des territoires parcourus. Ces instruments ne sont pas spécifiquement militaires. Le fait qu’ils aient été rapportés par des militaires français peut être le reflet d’un rôle diplomatique de l’institution. Ils évoquent la notion d’échange, de souvenir ou, au contraire, de trophées emportés sur l’ennemi. En effet, pour ce qui est des instruments militaires, capturer ceux de l’ennemi semble plus être synonyme d’une prise de guerre, d’un trophée, dans le sens où la musique est un élément symbolique de l’institution, surtout en ce qui concerne les instruments d’ordonnance tels que le tambour.
Ces campagnes ont également influencé les productions vocales civiles et militaires. En effet, une partie du répertoire chanté aborde la thématique du voyage. Certains chants traitent le thème du conflit outre-mer, d’autres abordent la vie hors service, à travers la narration de relations intimes avec des « filles de joie ». En outre, la plupart des ces productions fait référence à l’Extrême-Orient. Au-delà du souvenir, elles ont surtout pour vocation de distraire. Aussi, elles ont généralement une tournure humoristique, comme par exemple le chant La Baya :

Un jeune officier de Marine
Un soir rencontra dans Pékin
Un’ petit’ chinoise divine
Qu’on promenait en palanquin
En l’apercevant la toute belle
Arrêta bien vite ses porteurs
« Mon gentil petit  français » dit-elle
Veux-tu connaitre le bonheur ? »

Les campagnes à l’étranger ont donc été l’occasion d’échanges culturels ayant marqué les musiques militaires françaises. Elles ont également influencé celles des anciennes colonies, plus particulièrement en Afrique noire. En effet, ces dernières se sont appropriées certaines traditions militaires françaises, comme la structure des formations instrumentales et leur répertoire.