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Exemples d'allégories du 17e siècle dans les musées de Poitou-Charentes

 

Le terme vient du mot grec allegorein qui signifie parler par images. L'allégorie permet d'exprimer une idée abstraite par une figuration. Elle est le plus souvent humaine bien qu'elle puisse parfois être animale ou végétale. Des objets emblématiques et symboliques aidant à la reconnaître peuvent l'accompagner.
Dans leur Encyclopédie, Diderot et d'Alembert définissent l'allégorie comme "un moyen ingénieux qu'emploie l'artiste pour faire naître et pour communiquer des pensées spirituelles, des idées abstraites, à l'aide de figures symboliques, de personnages tirées des mythologies".

Sur le tableau "Les trésors de l'Amérique", quatre enfants symbolisent les quatre continents. L'Europe est identifiable à son vêtement royal et à son sceptre. Autour d'elle, d'autres objets symboliques permettent de la caractériser : la corne d'abondance, la tiare pontificale, la couronne et les instruments de mesures. À son côté, l'Asie est reconnaissable à la guirlande de fleurs posée sur sa tête, ainsi qu'à l'encensoir et aux joyaux disposés à ses pieds. L'Amérique apparaît couronnée de plumes, vêtue d'un pagne et portant un arc. L'Afrique, enfin, est lovée dans les bras d'une femme noire.

D'abord figure relevant du langage, l'allégorie a très tôt été transposée dans le champ des arts graphiques. Mais c'est seulement à la Renaissance que commence véritablement à se constituer un répertoire allégorique.

L'époque s'intéresse aux langages codés et à leurs fonctionnements. Le déchiffrage des devises et des emblèmes - composés tous deux d'une image et d'une inscription ou d'un bref poème - est un jeu très en vogue dans les cercles humanistes.

Les hiéroglyphes passionnent plus encore car il n'y a pas de texte pour aider à interpréter l'image. L'engouement est tel qu'il provoque diverses publications les répertoriant et tentant de les interpréter. Hiéroglyphica d'Horapollon, par exemple, publié en 1516, en regroupe une centaine.

Cesare Ripa a une démarche différente. Il ne cherche pas à expliquer le sens des figures mais propose aux artistes des suggestions iconographiques pour composer leurs propres images. Publiée sans images en 1593, puis illustrée et traduite dans de nombreuses langues, son Iconologie se présente comme le premier dictionnaire alphabétique d'allégories.

Celles-ci ont, de toutes les figures symboliques, le système de représentation le plus ingénieux qui permet l'élaboration de centaines de combinaisons : vertus, vices, qualités ou défauts, aspects multiples du monde de l'esprit ou diversité des grands cycles qui président aux mouvements de l'univers.

Le genre a particulièrement séduit les artistes du 17e siècle qui voyaient là un moyen de rendre sensibles les grands sentiments, d'exprimer les volontés et les passions qui animent le monde et dont l'époque est friande.

Les programmes allégoriques sont intellectuellement ambitieux. Ils nécessitent un déchiffrage érudit en accord avec les aspirations des cours européennes raffinées et des amateurs lettrés à qui ils s'adressent.
Un observateur qui ne serait pas familiarisé avec le savoir de l'époque, ne serait pas en mesure de saisir toutes les correspondances entre les figures et les objets représentés.

Ce tableau de l'entourage de Brueghel de Velours (1568-1625) est difficile à déchiffrer.

Près d'un village, au bord d'un ruisseau, plusieurs personnages pêchent au filet. Au premier plan, des animaux de toutes sortes se dévorent mutuellement. Des renards se jettent sur des volailles tandis que des rats et des hiboux dévorent des poulets et des poissons. Au-dessus de cette scène, le char d'une divinité évolue dans le ciel. Il est traîné par deux jeunes femmes armées d'arcs et de flèches. La divinité, représentée un arc à la main, peut être identifiée comme Diane ou plus probablement Phœbé. L'effet de nuit, le clair de lune et les animaux nocturnes qui dévorent leurs proies désignent ce tableau comme une allégorie de la nuit.

Mais il est plus que cela.

Les scènes de pêches se rencontrent dans beaucoup de mythes et de rites. Dans les évangiles, saint Pierre nomme pêcheur d'homme celui qui, par la conversion, sauvera les hommes de la perdition. Le renard symbolise les contradictions humaines et le rat est souvent considéré comme une image de l'avarice.
La Nuit, peuplée de monstres et de cauchemars, est le moment où se réveillent les peurs en sommeil pendant la journée. De même que le jour, la Nuit témoigne aussi du temps qui passe et qui, inexorablement, mène à la déchéance et à la mort.

Dans une Europe dominée par les questions religieuses, l'Eglise a fourni un matériel considérable à la peinture allégorique.

La Foi est représentée par une femme vêtue d'un manteau bleu, couleur de la Vierge. Autour d'elle des objets symboliques de l'Eglise : Croix, tables de la Loi, calice, Bible. Par le jeu des regards avec le putto au premier plan, le spectateur est invité à prendre part au tableau et à méditer sur la représentation. Cet artifice est tout à fait dans l'esprit du 17e siècle.

L'Espérance est cette jeune femme au vêtement vert ceinte d'une couronne de fleur, les yeux levés vers le ciel. L'ancre sur laquelle elle est assise pourrait symboliser la fidélité. Cette espérance, écrit saint Paul dans l'Epître aux Hébreux (VI, 19), nous la garderons comme une ancre solide et ferme de notre âme.

Cette allégorie du bon gouvernement, attribuée à Rubens, illustre le triomphe des vertus sur les vices.
La gravure, dont est issu ce croquis à l'huile, a été décrite en 1767 par Basan dans son ouvrage Catalogue des Estampes gravées d'après Rubens. L'auteur y dépeint Le Gouvernement, représenté par une Femme qui reçoit une couronne de laurier que la Prudence, aidée d'un Génie, lui met sur la tête. Sur le devant est une autre femme debout, représentant la Justice qui foule aux pieds une hydre.

Basan a omis quelques attributs importants : la couronne murale sur la tête du Gouvernement, le sceptre dans la main droite reposant sur un globe et la main gauche en appui sur un aviron. La balance et l'épée dans les mains de la Justice traduisent le pèsement et l'application de la loi. L'hydre bicéphale pourrait être un attribut de la Prudence, (souvent elle-même représentée avec deux ou trois têtes) et symboliserait ainsi les trois aspects du temps : passé, présent, futur, associés à la mémoire, à l'intelligence et à la providence.

Rubens adopta cette figure féminine à une autre occasion.
Mercure honorant Anvers est une composition allégorique qu'il dessina pour l'entrée solennelle du cardinal infant Ferdinand, gouverneur des Pays-Bas, à Anvers en 1635. La ville d'Anvers est personnifiée par cette même jeune femme.

Ce tableau peut donc aussi être interprété comme l'allégorie d'une ville qui serait Anvers.

Dans ce siècle passionné qui voit naître les théories modernes des émotions, les allégories des cinq sens, des éléments ou des saisons ne pouvaient que séduire les peintres. Les artistes flamands, en particulier, en ont fait un thème de prédilection.

Cette Allégorie de la Terre, exécutée au début du 17e siècle est de la main de Brueghel de Velours.
Dans un sous-bois peuplé d'animaux divers, se tient une jeune femme entourée de faunes et d'enfants qui lui apportent les fruits de la Terre. Il s'agit très certainement de Cérès, déesse de l'agriculture et de la fertilité, reconnaissable à son attribut, la corne d'abondance. Auprès d'elle, le peintre a représenté avec minutie, à la façon d'un herbier, toutes les variétés de fleurs et de fruits qu'il connaissait.

Les grenades, les figues ou les singes, évoquent les liens commerciaux des Pays-Bas avec les pays d'Outre-mer. Ils ont, en outre, un fort pouvoir symbolique : Fécondité, postérité, symbole des perfections divines voire de l'Eglise elle-même pour les deux fruits, symbole des vices pour les singes.

Les allégories des éléments ont été traitées à maintes reprises par Brueghel souvent à travers des paysages, remplis de motifs parlants destinés à transmettre le contenu allégorique et répondant mieux à son habileté artistique. Il est très probable que, comme dans l'Allégorie de la nuit, les personnages soient l'œuvre de Hendrik Van Balen, son collaborateur.

On le voit, les compositions allégoriques restent difficiles à appréhender quand bien même tel ou tel attribut ne laisse, a priori, aucun doute sur la figure représentée. Signifiant infiniment plus que ce qu'elles représentent, leur sens véritable a généré dans le monde de l'histoire de l'art une discussion acharnée qui n'aura sans doute de cesse tant que tous les aspects de l'interprétation n'auront été élucidés.