© CONSEIL DES MUSÉES DE POITOU-CHARENTES


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Sur les routes de Poitou-Charentes au siècle des Lumières

 

 

1- Présentation

 

Les collections publiques de la région Poitou-Charentes possèdent deux véhicules hippomobiles ; l’un conservé au musée Dupuy-Mestreau de Saintes et le second au musée de Thouars.

Ces voitures françaises du 18e siècle, ne nous sont parvenues qu’en très petit nombre. Le désintérêt progressif de ces voitures au profit de l’automobile, leur usure, les conditions de conservation médiocres et la concurrence du chemin de fer dès le milieu du 19e siècle expliquent ce phénomène.

C’est pourquoi elles restent le témoin privilégié d’un savoir-faire, de techniques, d’une culture et d’un art de vivre propre au siècle des Lumières.

 

2- Essai de typologie

Rappel historique

De la fin du 17e siècle au début du 19e siècle, la France s’impose comme le premier pays au monde pour la qualité et l’élégance de ses constructions hippomobiles.

Les luxueux matériaux, la qualité de l’ornementation, les performances techniques et la virtuosité des artisans et décorateurs placent ces voitures au niveau d'œuvres d’art. Le commanditaire discutait les choix et participait même à l’élaboration du modèle. Les commandes affluent de toutes les cours d’Europe et d'autres financiers ou propriétaires aisés.

Au 19e siècle, on retrouve les mêmes voitures qu'au siècle précédent. Cependant, la démesure et la somptuosité cèdent la place à l'élégance et à la finesse ; les avantages pratiques, la maniabilité et la rapidité sont plus prisés que l'ornementation.

Le chemin de fer apparaît en 1830 ; il se répand à une vitesse inimaginable.

Ce nouveau moyen de transport a pour lui deux atouts majeurs : la vitesse et la capacité de transport. Ils transportent désormais les voyageurs jusqu'au cœur des villes où furent construits de nouveaux hôtels, sans écuries, sans vaste cour.

 

La production artistique

Dans la première moitié du 18e siècle, les formes de la caisse sont chantournées ; l’ornementation sculptée et dorée est foisonnante ; la rocaille (coquilles, volutes, feuillages...) est parfois même en bronze doré sur l’impériale. Les panneaux sont généralement peints d’arabesques et de guirlandes colorées.

Le style Louis XVI s’illustre de part une grande sobriété de l’ensemble. La forme et la décoration des panneaux accusent des réminiscences Louis XV.

A partir des années 1760 les décors connaissent une épuration flagrante des lignes plus légères et plus pures. Les décors n’occupent plus la totalité des panneaux ; ils sont rejetés sur les bordures ou regroupés au centre. La réduction des couleurs employées témoigne aussi de cette nouvelle sobriété.

Vers 1780, un nouvel élément de décor se propage : les balustrades en fer forgé.

A partir du 19e siècle, le luxe de ces voitures cède définitivement sa place au confort, à la sécurité, et l’opulence à la richesse.

 

Les véhicules :

Le coche

Le coche est un véhicule attelé originaire de la ville de Kotsi en Hongrie. Le mot "coche" paraît en 1545 dans la langue française.

Structure du véhicule :

Au début du 18e siècle, le coche représente tout type de véhicule fermé, au moins jusqu'à la hauteur des accoudoirs, et suspendu.

Le coche se compose d'une caisse légère construite en osier, maintenue par une armature en bois ; et d'un châssis.

Son originalité vient du système de suspension de la caisse : celle-ci est composée de quatre bras ou montants, partant des essieux à proximité de chacune des roues et chacun de ces montants porte un anneau dans lequel sont passées une chaîne ou des lanières de cuir, fixées à chacun des coins du plancher de la caisse. Une poutre relie le milieu de l'essieu arrière au milieu de l'essieu avant.

Le toit en forme de dôme, ou "impériale" est généralement soutenu par des colonnes.

Il n'a pas de portières sur les côtés.

Il est prévu pour six à huit personnes. Il est attelé suivant les régions ou les besoins, de deux à six chevaux de trait.

Le coche est utilisé aussi bien pour la parade, avec des ornementations, que pour le voyage. Il se transforme rapidement en voiture de luxe princier, orné de sculptures, richement peintes, dorées.

 

Le carrosse

Provient du latin carruca, signifiant char. Le mot "carrosse" paraît vers 1574 dans la langue française.

Ce mot a rapidement désigné une grande voiture, somptueusement décorée, à l'usage des princes et des rois.

L’usage du carrosse dans la société aristocratique n’échappe pas au code des bonnes manières (Traité de Civilité de A. de Courtin, 1692).

Structure du véhicule :

Véhicule du 17e siècle, à quatre roues, suspendu et couvert.

Son train est caractérisé par une flèche reliant, sous la caisse, le train arrière au train avant pivotant et par une suspension à soupentes en cuir. De la solidité et de l'élasticité des soupentes dépendent le confort et la sécurité des voyageurs. Les roues antérieures du carrosse sont plus petites que les postérieures. Ainsi le carrosse peut manœuvrer plus facilement.

A la fin du 17e siècle, apparaissent les premiers ressorts à lames d'acier (la suspension à la Dalesme) ; puis en forme d'un "C" (à la Polignac).

Seul le freinage reste encore le point faible.

Contrairement au coche, cette voiture est complètement fermée, comportant des glaces ou des rideaux latéraux, dans la partie supérieure ainsi que des portières ouvrantes et solides sur les côtés, les montants étant garnis de cuir.

Le toit du carrosse ou "impériale" est bâti de menuiserie, souvent bombé, qui est recouvert de cuir.

Un plancher ferme la partie inférieure de la caisse. Un marchepied, visible à l'ouverture de la portière, aide à la descente ou à la montée des voyageurs.

Deux banquettes fixes, accolées aux parois antérieures et postérieures ; des strapontins devant chaque portière.

 

La berline

Son nom provient de la ville de Berlin où elle fut fabriquée pour la première fois vers la fin du 17e siècle (vers 1660), par le piémontais Philippe de Chieze, quartier-maître général du prince Frédéric Guillaume, électeur de Brandebourg.

A l'origine la berline se distingue du carrosse par une suspension à soupentes en cuir, que ce dernier adopte plus tardivement. Elle est plus légère et plus sûre.

Pour ces raisons, elle devient la voiture la plus répandue du 18e siècle. On cherche à la rendre la plus confortable possible, à la ville comme à la campagne, pour les cérémonies comme pour le voyage.

Au 19e siècle, la berline est la voiture de cour et de cérémonie par excellence.

Structure du véhicule :

Voiture fermée à quatre places d'intérieur.

Au lieu de n'avoir qu'une flèche comme le carrosse, elle a deux brancards à son train ; à l'origine, sa caisse est supportée par des soupentes de cuir attachées aux deux extrémités du train.

La caisse est cintrée avec une forme en "S" peu évasée vers le haut.

> La demi-berline du musée de Thouars

> La berline-coupé du musée Dupuy-Mestreau de Saintes

 

La demi-berline du musée de Thouars résulte d'une commande privée. Son commanditaire est certainement Philippe Antoine de Liniers, issu d'une des plus anciennes familles poitevines.
Cette berline-coupé, destinée au voyage, a été construite vers 1770. Elle est signée " THUET ", estampille au fer rouge sur le moyeu arrière gauche. Nous ne possédons aucun renseignement sur ce carrossier.
Ce véhicule est l'un des rares témoins de la production des fabrications de voitures françaises du 18ème siècle.
L'ornementation est typique du goût Louis XVI.

" L'extérieur de la caisse est peint en bleu roi, chaque panneau a reçu un encadrement formé d'une frise gris clair avec des rehauts de blanc, composée d'une guirlande de bleuets enlacés autour d'un rang de perles " ; ceux des portières et du fond possèdent la trace d'un blason aux armes des Liniers et des Beufvier de Paliniers.
Le rebord interne du marchepied est décoré du même motif de fleurettes.
" Les boucles rectangulaires des soupentes, dont les piqûres décrivent des ondes, reprennent le motif des fleurettes répété en frise ; l'ardillon qui arrête la courroie s'achève en simulant un nœud de ruban.
Les quatre ressorts à la Dalesme (autrement nommés ressorts à lame plate), formés de bandes de métal appliquées en superposition débordante, adoptent la forme d'un S très étiré orné par un chapelet de lyres stylisées. Toutes les autres ferrures (boucles, arcs-boutants, supports…) présentent le motif récurrent de la fleurette à quatre pétales en croix, ainsi que des feuilles d'acanthe.
Les trains sont recouverts par une peinture de couleur vert bouteille.
Les baies sont munies de deux dispositifs permettant d'oblitérer la lumière et de se protéger du soleil : les stores de soie et les volets à claire-voie à l'extérieur (dont les trois ouvertures supérieures adoptent une découpe quadrilobée). Les vitres s'abaissent entre les parois internes et externes de la caisse. "

" L'intérieur du véhicule est rembourré. Il possède deux sièges : la banquette arrière, complétée par deux accoudoirs bordés d'un galon et disposant de part et d'autre de deux poignées de ganse ; un second siège lui fait face.
Les parties hautes des parois latérales sont tendues d'un taffetas de soie vert uni, retenu par des bouffettes de soie crème placées en diagonales régulièrement espacées. Il faut restituer les stores, réalisés dans la même étoffe, qui garnissaient les fenêtres, et dont les crochets des tringles subsistent.
Le ciel, le fond, les parties basses, les portières, le siège arrière, son rabat garni d'un galon et les traverses des baies sont également garnies de velours, l'ensemble formant, comme à l'extérieur, deux registres colorés. Une bande de cuir protège le bas des portières. La face externe de la boîte en bois placée sous le siège du fond est recouverte de papier huilé imitant le cuir agrémenté d'un réseau losangé. "

Description extraite de : Vouhé (G.), La demi-berline de Monsieur de Liniers, in " Société Historique des Deux-Sèvres ", parution courant 2000.

 

La berline-coupé du musée Dupuy-Mestreau de Saintes est inventoriée sous le nom de " Carrosse du château d’Ardennes ". Son commanditaire serait François-Isaac Basset (négociant à Pons en Charente). Puis elle passa par mariage aux Pandin de Lussandière. Le manque de documentation nous laisse supposer qu’elle serait issue d’une production bordelaise. Sa datation méconnue, on estime sa fabrication antérieure à l’époque révolutionnaire.

Elle illustre les innovations du 18e siècle, avec des amortisseurs à ressorts mécaniques et la simplification de ses trains. L’intérieur de la caisse est tendu de velours d’Utrecht à ramages bleus sur un fond clair. Tandis que l’extérieur est recouvert d’une peinture jaune commune, et totalement dépourvu d’ornementation.

 

La diligence

Du latin diligentia.

Au 18e siècle, nom donné au carrosse-coupé ou à la berline-coupé ; c'est une voiture légère de voyage, à usage privé.

Plus tard, ce nom est donné aux voitures de service public ; vers 1818, apparaissent les grandes diligences à trois compartiments : coupé, intérieur et rotonde, surmontés d'une impériale pour les bagages et, cas échéant, banquette pour les fumeurs. C'est ce dernier type de voiture qui désigne habituellement pour nous le terme de diligence.

 

L’attelage

L’attelage moderne du cheval repose sur trois principes : le collier d’épaules à armature rigide, la ferrure à clous (permettant au cheval de circuler sur toutes les routes sans endommager leurs sabots) et le dispositif en file.

A la fin du 18e siècle, grâce à la sélection méthodique inaugurée par les anglais, la différence s’accentue entre les races de chevaux de selle et de trait ; ces derniers gagnent en taille, volume, poids et en puissance de traction.

La demande des chevaux de trait est considérable dans le milieu rural, afin d’atteler les diligences toujours plus nombreuses.

 

 

3- Les voitures hippomobiles dans leur contexte économique et social

 

Les réseaux routiers

L’usage de la voiture va en se diversifiant au cours des années.

Le voyage dépend donc de la voiture, de son équipage, de l’état des routes et des relais disposés le long du chemin.

L’établissement progressif de cette nouvelle circulation a une influence décisive sur le tracé des routes.

Dès le 17e siècle, Louvois compris l'importance économique du trafic routier et contribua au même titre que Colbert à son extension.

L’amélioration de la voirie ne cesse de croître durant tout le 18e siècle.

A côté des routes pavées ou de terre battue, on trouve des routes construites ou refaites selon la technique de construction préconisée par l’ingénieur français Trésaguet ; technique mise au point et divulguée par l'anglais McAdam.

Le macadam est un perfectionnement de l'ancien procédé d'empierrement des voies ; il le supplante. Cependant le pavage reste plus résistant, alors que le macadam est plus doux au roulage que ces gros pavés.

 

Les relais et auberges / Les voyageurs

L’implantation systématique des relais sur le passage des voitures favorise l’apparition d’une communauté vivant de la route.

Dans les relais, les voyageurs et surtout les chevaux sont l’objet de tous les soins (écuries confortables, vétérinaires, paille et foin...).

Les voyageurs du 18e siècle sont très variés.

Les diplomates, et les militaires apportent peu d'attention à leur condition de voyage pourvu qu'ils arrivent à temps et remplissent leur mission.

Les philosophes, les artistes… en quête de découvertes, de nouvelles expériences, sont avides d'écrits sur leurs péripéties, leurs rencontres, leurs impressions de voyage…

Et encore toute une foule de gens, commerçants, policiers, étudiants… circulent.

Ils emploient soit des voitures privées pour les privilégiées, généralement plus rapides ; soit des voitures louées ; ou encore le voyage en diligence.

On voyage de plus en plus, pour les affaires, pour le plaisir. Ces voyageurs deviennent des "touristes", vers 1838 ce mot d'origine anglaise, est mis à la mode pas Stendhal (Mémoires d'un touriste, 1838).

 

L’artisanat

Le développement du voyage a des conséquences dans de nombreux secteurs de la vie économique et notamment dans le secteur artisanal.

Les carrossiers, menuisiers, charrons, sculpteurs, peintres, doreurs, selliers, bronziers, serruriers mettent en œuvre les techniques et les matériaux les plus divers pour la réalisation de ces véhicules, tel le bois sculpté, la peinture, le bronze, la ciselure, la dorure, le fer forgé, les cuirs travaillés, les tissus précieux, la broderie, le verre taillé, quelquefois même la porcelaine.

Le travail des ébénistes est parallèle à celui des carrossiers : les ornemanistes fournissaient des dessins et des modèles ; ces derniers ainsi que les sculpteurs, doreurs... travaillent aussi pour chacun d’eux.

Le carrosse aristocratique transforme divers métiers d’origine rurale en métiers de luxe (les selliers, les bourreliers, tapissiers, menuisiers-charrons devenant carrossiers).

Certains s'organisent en corporations.

Le mobilier plus représenté et mieux conservé nous permet de comprendre les évolutions stylistiques de la seconde moitié du 18e siècle.

Au début du 19e siècle, l'industrie met à disposition des artisans de nouveaux outils, une technologie plus évoluée. La rapidité des voitures est accrue en réduisant leur poids, sans nuire à leur solidité et en permettant d'atteler des chevaux plus légers.

 

 

Bibliographie

 

Chardon (P.), Sur les routes de France, à pied, à cheval et en voiture de poste, éd. Gyss, 1988.

Garsault (F.A. de), Traité des voitures, Paris, 1756.

Jobé (J.), Au temps des cochers, éd. Denoël, 1976.

Libourel (J.-L.), "Les collections publiques de voitures hippomobiles", in : Revue des Monuments Historiques, n°167, janvier-février 1990 ; pp.73-80.

Roubo (A. J.), "L'art du menuisier", in : Description des Arts et Métiers, Paris, 1761-1789.

Trystram (F.), En route !, Découverte-Gallimard, Paris, 1996.

Vouhé (G.), "La demi-berline de Monsieur de Liniers", in Société Historique des Deux-Sèvres, parution courant 2000.

 

Générique

Rédaction et réalisation technique et graphique : Delphine Daviaud

Remerciements : Catherine Duffault, musées de Saintes, M. Huguoniot, musées de Saintes, M. Rerolle, président du CMPC, Emmanuelle Roy, musée de Thouars, Stéphanie Thomas, musée de Parthenay, Monsieur Vaireaux, musée Henri Malartre (ville de Lyon), Grégory Vouhé

 

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