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Et Caran d’Ache inventa le roman dessiné…

Les enfants qui utilisent aujourd’hui des crayons Caran d'Ache ignorent sans doute que la firme suisse qui les fabrique a choisi pour raison sociale le nom d’artiste d’un dessinateur français de la fin du XIXème siècle, Emmanuel Poiré.

Le Musée de la bande dessinée d’Angoulême a acquis et publié dans les années 1990 un manuscrit resté inconnu de cet artiste, l’un des pères de la BD en France.

 

Notice biographique

Né à Moscou le 6 novembre 1858, Caran d’Ache vint s’établir en 1877. Il devint rapidement une personnalité en vue du " Tout Paris ". Son accent russe, son côté dandy ajoutaient du pittoresque à son talent. L’Histoire a retenu sa participation au théâtre d’ombres du cabaret du Chat Noir, à Montmartre, ses innombrables dessins sur les armées de son temps, son petit album satirique sur le scandale de Panama : Carnet de chèques, et… son regrettable engagement dans l’affaire Dreyfus. Son décès survint à Paris le 29 février 1909.

Caran d’Ache et la BD muette

Mais Caran d’Ache intéresse aussi très directement l’Histoire de la bande dessinée. C’est dans la BD que l’on peut trouver aujourd’hui plus d’un héritier de son style graphique (étonnamment moderne pour l’époque), fondé sur la schématisation des formes et leur réduction au trait de contour.

Caran d’Ache et la BD muette

Caran d’Ache a publié, dans nombre de journaux satiriques, des séquences narratives en une ou en quelques pages, véritables bandes dessinées avant la lettre. Surtout, c’est lui qui, prenant modèle sur les Allemands, a importé en France la formule de l’histoire sans paroles, contée à travers le seul enchaînement d’images muettes. On se souvient notamment, dans ce registre, de l’histoire minimaliste Une vache qui regarde passer le train.

Caran d’Ache et la BD muette

La lettre du Figaro

Or, dans ce domaine, Caran d’Ache avait conçu un projet beaucoup plus ambitieux, proposé le 20 juillet 1894 à l'éditeur du Figaro dans les termes suivants :

" Cher Monsieur et ami,

J'ai une affaire à vous proposer, qui pourrait à mon avis, intéresser beaucoup le Figaro et voici dont s'agit (sic) :

Tout le monde a lu et lit des romans, surtout lorsque lesdits romans sont signés des noms connus et aimés du public et vous n’ignorez pas que lorsqu’un roman réussit il devient une affaire fructueuse, et pour l’auteur et pour l’éditeur...

Caran d’Ache et la BD muette

La lettre du Figaro

Il est notoire que tous les romans parus depuis J.C. sont bâtis d'une façon uniforme quant à l'aspect extérieur et en plus tous ils sont écrits. Eh bien, moi, j'ai l'idée d'y apporter une innovation que je crois de nature à intéresser vivement le public !

Et c'est ?

Mais tout simplement de créer un genre nouveau : le roman dessiné.

(…)

A l’intérieur — pas une ligne de texte !

Tout sera exprimé par les dessins

en 360 pages environ. (…) "

 

Caran d’Ache et la BD muette

La lettre du Figaro

On ne sait pas quelle réponse Caran d'Ache reçut du "Figaro" (journal auquel il n'entamera sa collaboration régulière qu'en décembre de l'année suivante). On ignorait même, jusqu'à présent, si ce projet du célèbre caricaturiste avait connu ne fût-ce qu'un début de concrétisation.

On le sait à présent, puisque le manuscrit correspondant à ce projet (hélas non mené à terme) a été retrouvé récemment, et identifié en 1998 lors de son entrée dans les collections du Musée de la bande dessinée d'Angoulême. Le hasard a voulu que cette acquisition suive de peu la clôture de l'exposition Les années Caran d'Ache, présentée au Musée au début de la même année.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Intitulée Maestro (titre que l'artiste orthographiait curieusement Maëstro), c'est bien une œuvre d’une conception révolutionnaire pour l'époque. Eût-elle été publiée alors, elle aurait constitué une date importante dans l'histoire de la bande dessinée et probablement fait sensation. Aussi le Musée a-t-il décidé de la révéler au public en procédant à une édition de ce manuscrit.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Le manuscrit comporte une centaine de pages — quelquefois regroupées à plusieurs sur une même feuille — avec de nombreuses lacunes (inv. 98.29.1 à 81). Une incertitude demeure quant aux pages qui manquent. Caran d'Ache a peut-être travaillé dans le désordre, repoussant à plus tard l'exécution de certains dessins qui n'auraient finalement jamais été réalisés. Dans le cas où il aurait travaillé plus méthodiquement, on doit en conclure que les pages manquantes se sont perdues ou ont été dispersées.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Avec les éléments en notre possession, le scénario peut-être reconstitué comme suit.

Dans une famille pauvre naît un petit garçon qui manifeste très tôt un don stupéfiant pour la musique. Un important personnage l’achète à ses parents et lui paye des leçons auprès d’un professeur de musique. Conduit à la capitale, le jeune " maestro " suscite l’enthousiasme de la foule dès ses premières prestations. La rumeur en parvient aux oreilles d’un ministre, qui présente le petit prodige au roi.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Tyran expéditif mais mélomane averti, celui-ci ne jure que par Wagner ; les musiciens médiocres qui se produisent à la cour ne parviennent pas à le désennuyer. Il en a va tout autrement du maestro en herbe, dont il fait immédiatement son protégé. Les années passant, devenu un pianiste accompli, notre héros se trouve à l'étroit dans sa cage dorée ; son domestique le persuade qu’il devrait partir à l’étranger, et organise son évasion du royaume. L’histoire s’interrompt sur cette fuite…

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Par son goût des cygnes (dont le gracieux motif apparaît décliné sur les uniformes et les drapeaux), de la musique en général (symbolisée par l'omniprésente clé de sol) et de Wagner en particulier (son portrait en médaillon occupe une place d’honneur, à la droite du trône royal), le roi de cette fable ne peut manquer de faire songer à Louis II de Bavière, bien que Caran d'Ache n'ait pas cherché la ressemblance physique.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Les pages retrouvées de ce chef-d'œuvre graphique inconnu sont d'une facture exceptionnelle, et comptent parmi les meilleurs dessins de Caran d'Ache. Son sens de la stylisation, son inventivité formelle, sa capacité à animer les physionomies font de cette comédie humaine une bande dessinée d'une surprenante modernité.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Parmi les procédés les plus remarquables de l’auteur, je retiendrai avant tout les changements de rythme. Alors que certaines scènes sont traitées de façon synthétique, sur le mode du " tableau ", et que le scénario ne craint ni les ellipses temporelles (que marque, notamment, le vieillissement du protagoniste), ni les hiatus spatiaux, d’autres scènes sont extrêmement découpées.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Caran d’Ache multiplie alors les dessins, qui ne diffèrent les uns des autres que par une nuance dans la gestuelle ou la mimique des personnages. On est parfois très près d’une séquence de film d’animation.

Les séquences reproduites ici montrent un ministre qui se rend au Palais royal, la première prestation du jeune " maestro " devant le roi, et quelques croquis préliminaires pour d’autres pages.

Un manuscrit retrouvé : Maestro

Inédit en son temps, Maestro ne fut pourtant pas sans postérité. L’évolution ultérieure de la bande dessinée a montré que la " narration figurative " se passait fort bien, à l’occasion, de l’appoint du langage verbal. En témoignent des albums tels que He done her wrong (Milt Gross, 1930), Arzach (Moebius, 1976), La Lanterne magique (Guido Crepax, 1979), Dracula (Alberto Breccia, 1993), The System (Peter Kuper, 1997) ou encore Et voilà pourquoi je me suis enrhumée (Etienne Lécroart, 1998), pour ne citer que quelques réussites incontestables.

Bibliographie

Bory (J.-F.), préface à l’album Caran d’Ache : Histoires en Images, Pierre Horay, Paris, 1979.

Grand-Carteret (J.), Les Moeurs et la caricature en France, Paris, 1889.

Groensteen (Th.), Caran d’Ache, Maestro, coll. La Bibliothèque du 9ème Art, CNBDI, Angoulême, 1999.

Groensteen (Th.), catalogue Les Années Caran d’Ache, CNBDI, Angoulême, 1998.

Groensteen (Th.), " Histoire de la bande dessinée muette ", 9ème Art, n°2, CNBDI, Angoulême, janvier 1997.

Groensteen (Th.), " Histoire de la bande dessinée muette ", 9ème Art, n°3, CNBDI, Angoulême, janvier 1998.

Histoire sans paroles du Chat Noir, coll. La Bibliothèque du 9ème Art, CNBDI, Angoulême, 1998.

 

 

Générique

 

Rédigé par Thierry Groensteen, directeur du Musée de la bande dessinée

Réalisation technique et graphique : Delphine Daviaud

Crédits photographiques :

- Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image ; Angoulême

 

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