Un regard, une œuvre

Cérès ou l'Allégorie de la terre

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L'arrière plan en HD
 

Sens du tableau

Vue de détail : Cérès, le satyre, un putti et le bouc Vue de détail : Cérès, le satyre, un putti et le bouc Vue de détail : Cérès, le satyre, un putti et le bouc   Mention légale de cette image  

C'est avant tout un éloge de la nature, de sa valeur nourricière, de sa fécondité. Cérès est la déesse romaine de la terre, des semailles et des moissons, l'équivalent de la Déméter grecque. Dans sa légende, sa fille unique Proserpine née de ses amours avec Jupiter fut enlevée par Pluton et condamnée à vivre dans les enfers. Cérès désespérée erra à sa recherche, Jupiter réussit à l'en faire sortir sous la condition qu'elle y retourne quatre mois par an. Durant ces mois périodiques, Cérès triste de l'absence de sa fille néglige la terre, la sève ne monte plus, aucune graine ne germe, c'est l'hiver. Au retour de Proserpine, Cérès se réjouit à nouveau, c'est la renaissance du printemps.

À ses côtés, le personnage debout a des jambes de bouc ou de chèvre, des cornes naissantes, des oreilles pointues, des cheveux bouclés et une petite barbichette. C'est un satyre ou faune selon la tradition romaine. Le satyre accompagne Dionysos et symbolise la fertilité de même que le bouc. Le satyre pourrait être le dieu Faunus, dieu pastoral protecteur des troupeaux et des pâtres, de la terre labourée. C'est un dieu bienfaisant, on peut l'identifier au dieu grec Pan. Comme Pan et comme les satyres il a un aspect rebutant, mi-homme, mi-bête. Sa présence auprès de Cérès se justifie par ses attributs.

 

Pour montrer la richesse nourricière de la terre, Jan Brueghel a peint de manière très réaliste une extraordinaire variété de végétaux. La liste ci-dessous n'est pas exhaustive, certains végétaux étant difficiles à identifier.

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Dans ses accumulations végétales, Jan Brueghel ne s'est pas préoccupé de la vraisemblance des saisons, les fruits et légumes représentés ne viennent pas tous à maturité au même moment, il regroupe les productions des quatre saisons mettant cette allégorie hors du temps, glorifiant autour de Cérès le cycle de la nature intemporelle.

Cette allégorie de la terre s'inscrit dans la série des quatre éléments peints par Jan Brueghel en plusieurs exemplaires. Le principe des séries était très à la mode au XVIIe siècle. Jan Brueghel en a réalisée également plusieurs sur les cinq sens pour différents commanditaires qui connaissaient le sens caché des symboles. Dans ces tableaux à lectures polysémiques, le peintre pouvait exprimer sa pensée profonde tout en échappant à la censure de l'Église.

La « théorie des quatre éléments » constitue un système explicatif du monde qui organise autour de la terre, l'air, l'eau et le feu, un ensemble de symboles qui se combinent pour donner différents sens. Selon la philosophie grecque du Ve siècle avant JC, ils sont issus de deux caractères : l'actif et le passif qui possèdent eux-mêmes deux qualités : pour l'actif le sec et l'humide et pour le passif le froid et le chaud. Le sec et le froid donnent la terre, le sec et le chaud donnent le feu, l'humide et le chaud donnent l'air enfin l'humide et le froid donnent l'eau.

Selon Anaximandre, qui vécut vers 620 - 545 av. J.-C. et fut le disciple de Thalès, la terre est une masse indéterminée, infinie et illimitée qui engendre le monde et le gouverne. C'est le lieu où tout pousse, où tout émerge, où tout revient, où tout retourne, où tout est enterré. Les quatre éléments furent aussi associés à des tempéraments humains, le feu au désir, l'eau aux émotions, la terre à la stabilité et l'air aux pensées.

Cette vision du monde se prête à des combinaisons symboliques qui varient d'une époque à l'autre ou selon diverses sensibilités. À vocation scientifique, elle a été élaborée d'abord par des philosophes grecs, elle s'inscrit dans la pensée humaniste héritée de la Renaissance italienne.

Détail de l'arière-plan : scènes champêtres Détail de l'arière-plan : scènes champêtres Détail de l'arière-plan : scènes champêtres

Mention légale de cette photographie
 

Jan Brueghel dit de Velours a reçu, en héritage de son père Pieter Brueghel l'Ancien, cette pensée humaniste qu'il va s'appliquer à développer et transmettre dans son œuvre. Dans ses peintures, il a représenté des scènes de paysans au travail, et des scènes champêtres, introduisant dans la peinture flamande le traitement de la vie quotidienne ; il a affirmé ainsi le rôle prépondérant de l'homme dans le monde terrestre, contre un monde où l'homme serait d'abord un intermédiaire entre Dieu et la terre.

 

Au XVIe siècle, les envahisseurs espagnols guidés par un fanatisme religieux vont tenter d'extirper par tous les moyens ces idées humanistes qui vont, de ce fait, s'étioler après 1550. Elles renaissent sous une autre forme au début du XVIIe siècle et relèvent d'un ressort plutôt scientifique. Un des fondements de l'humanisme est le développement des connaissances et la transmission du savoir ; les nouveaux penseurs se tournent vers l'encyclopédisme, les savants naturalistes créent des inventaires précis de la faune et de la flore connues provenant de plusieurs continents. Sur cette allégorie de la terre, le peintre a représenté des végétaux et animaux qui proviennent du Nouveau Monde et des continents africain et asiatique, témoignant ainsi de ce grand échange que certains historiens actuels qualifient de première mondialisation.

L'image est le vecteur privilégié pour la transmission de ces nouvelles connaissances sur la nature. L'encyclopédie picturale élaborée par l'ensemble des peintres est une manière silencieuse de faire renaître les idées humanistes. La dynastie des Brueghel a joué dans ce domaine un rôle prépondérant.

Dans le tableau de Cérès la peinture des végétaux, fruits, fleurs, légumes et petits animaux, est réalisée de manière naturaliste, avec un grand souci de l'exactitude et du détail. Comme les peintres naturalistes de son époque, Jan Brueghel l'Ancien dessine avec une loupe pour introduire dans certains tableaux, comme celui de Cérès, des éléments indiscernables à l'œil nu. Seul un regard exercé, au fait de ces nouvelles idées et possédant la culture du symbolisme, sera capable de lire cette œuvre dans toute sa complexité. À l'époque, des érudits produisaient des livres d'emblèmes, sortes de manuels à l'intention des peintres, tel Cesare Ripa et son "Iconologie" publiée pour la première fois en 1593.

Cérès ou l'Allégorie de la terre est un tableau à plusieurs niveaux de lectures, il s'inscrit dans un contexte historique précis, avec des codes complexes, dont certains ne peuvent être déchiffrés que par les tenants des idées humanistes de l'époque. Par sa composition bien équilibrée, ses paysages bleutés, sa construction autour d'une architecture végétale, il est encore dans la tradition du XVIe siècle. Cependant, par le dessin musculeux des personnages réalisés par Hendrick Van Balen, par ses couleurs chatoyantes, par les idées qu'il véhicule, il se situe aux prémices du baroque flamand. Jan Brueghel, attaché à son héritage familial, ne s'y intégrera pas vraiment, restant toujours dans cet entredeux.

Vue de détail : végétation et insecte Vue de détail : végétation et insecte Vue de détail : végétation et insecte   Mention légale de cette image