Camille Claudel

Sept œuvres de Camille Claudel au Musée Sainte-Croix de Poitiers

Un travail d'équilibriste

Chez Rodin, les personnages seuls ou les groupes sculptés sont souvent caractérisés par une stabilité de posture, une sorte de solidité, qui n'est absolument pas synonyme d'immobilisme. En effet, comme dans L'Éternel Printemps, le sculpteur confie ensuite la dynamique de l'œuvre à une gestuelle volontiers un peu théâtrale, qui projette expressivement bras et jambes dans l'espace.

Même ses travaux autour du thème de la danse, lorsqu'ils érigent un personnage sur la pointe d'un pied pour une arabesque parfaite, n'entament pas cette constatation : dans l'exemple de Mouvement de danse A, le pied de la danseuse est si fermement ancré dans le sol qu'il ne pourrait en aucune sorte remettre en cause l'aplomb de la figure.

À l'inverse, les sculptures de Camille Claudel semblent questionner les limites, dans la recherche d'un déséquilibre qui explore ses extrêmes : centres de gravités désaxés, corps ployés vers l'avant, soumis à des torsions du buste, personnages emportés dans d'impossibles vertiges hélicoïdaux.

<span><i>Niobde blessée</i> (détail)</span> Niobde blessée (détail) <span>L'Abandon</i> (détail)</span> L'Abandon (détail)

Ces positions instables obligent l'artiste à de savants rééquilibrages des masses, qui confèrent néanmoins à l'œuvre un caractère de précarité très caractéristique de l'univers de Claudel. Le mouvement est intériorisé, dans cette quasi rupture avec les lois conventionnelles de l'équilibre, dans la virtuosité avec laquelle les figures défient les règles de la pesanteur et suggèrent de fragiles funambules risquant de s'écraser au sol.

<span>La valse</span> La valse <span><i>La Fortune</i></span> La Fortune

Cette mise en péril des personnages est forcément touchante chez Camille Claudel. D'abord, la jeune femme est née avec une légère claudication, dont il serait bien sûr hasardeux de faire un point nodal du lien entre elle et l'expérience du déséquilibre.

Mais surtout, elle vit à la marge, sur un fil ténu qu'elle doit à sa ténacité, en butte à des finances chancelantes, aux appuis incertains de ses proches, au manque de reconnaissance des institutions, à l'hostilité globale d'une société peu prête à conforter une femme dans son ambition artistique – d'autant plus au déni de sa destinée d'épouse et de mère.

Après sa rupture parfaitement délibérée avec Rodin, le cheminement de son existence va encore accentuer son trébuchement, dans une quête d'accomplissement certes plus autonome, mais aussi désormais dépourvue d'un soutien qui ne lui avait pas fait défaut au cours des dix années précédentes.

Ces sculptures qui sondent et explorent l'espace à la recherche de leur point de rupture se sont donc pas sans évoquer le propre parcours de leur créatrice.

<span><i>Profonde pensée</i></span> Profonde pensée <span><i>Profonde pensée</i>, taille directe en marbre blanc.</span> Profonde pensée