Andreas Dettloff, "À l'artiste polynésien inconnu"
retour sur une exposition du musée d'art et d'histoire de Rochefort, hôtel Hèbre de Saint-Clément

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Vers l’art contemporain du Pacifique

Les cinq axes de la politique d’acquisition des musées municipaux de Rochefort sont les suivants : art contemporain du Pacifique, culture kanak, objets collectés par les rochefortais partis outre-mer, histoire de la ville et Pierre Loti.

Ce programme a été défini à l’occasion de la rénovation du musée d’Art et d’Histoire, rouvert en décembre 2006, qui a permis de mettre en évidence la spécificité des collections et la nécessité de donner une nouvelle identité au musée.

Sont apparus comme incontournables, trois aspects des fonds : les collections extra-européennes, dont celle des frères Lesson, présentées sous l’angle de la collecte, l’histoire de la ville et Pierre Loti, personnage emblématique de la ville de Rochefort.

Par ailleurs, deux thématiques nouvelles ont été développées : celle de la culture kanak dans ses dimensions ancestrale et contemporaine avec la participation du Centre Culturel Tjibaou à Nouméa et la création d’une collection d’art contemporain du Pacifique constituant désormais l'une des spécificités du musée d’Art et d’Histoire de Rochefort.

La politique d’expositions temporaires repose donc en partie sur cette collection contemporaine. Les œuvres papoues ou aborigènes d’Australie acquises par le musée et qui ont fait l’objet de plusieurs expositions depuis 2006 ainsi que le travail d’Andreas Dettloff présenté à Rochefort en 2009 sont le reflet de l’art actuel du Pacifique.

Avant propos

Andreas Dettloff est né le 26 octobre 1963 à Iserlohn en Allemagne et entre en 1982 sur concours à l’École des Beaux-arts de Düsseldorf. Primé à plusieurs reprises pour ses œuvres, il part en voyage en Australie, à l’Île de Pâques et à Tahiti, où il s’installe définitivement en 1989. Dettloff a exposé dans tout le Pacifique et en Europe, principalement en Allemagne et en France.

Il utilise les signes et les symboles emblématiques des sociétés occidentales et polynésiennes pour en donner une lecture humoristique. Cet artiste, qui se défie des communautarismes, dénonce par ce biais leurs limites et leurs contradictions. Son art se caractérise par un détournement systématique et une hybridation qui frôle parfois l’iconoclaste.

Ce dossier se présente comme une trace de la manifestation organisée à Rochefort du 27 Juin 2009 au 31 Décembre 2009. Le musée a présenté une rétrospective de l’œuvre de l’artiste, mais aussi des créations réalisées pour l’exposition. Les commentaires sur les œuvres proviennent de l'entretien entre Claude Stefani (conservateur des musées de Rochefort) et Andreas Dettloff publié initialement dans le catalogue de l'exposition.

Présentation de l'exposition

Claude Stefani (conservateur des musées municipaux de Rochefort) : Quelles sont les caractéristiques de cette exposition ?

Andreas Dettloff (artiste-plasticien) : L’exposition possède à la fois un caractère rétrospectif (Mickeys, crânes, Biennale de Venise) et présente en même temps beaucoup de nouveaux travaux liés à Rochefort : ses collections d'art polynésien, Pierre Loti et Rarahu.
Je dirais que j'ai pris de l'ancien et du nouveau et que j'ai fait un "remix" pour raconter une histoire inédite. Aucun endroit n'est neutre et j'aime bien renforcer le lien entre mes travaux et le lieu d'exposition.

"À l'artiste polynésien inconnu" ?

CS : Peux-tu nous donner quelques précisions ? Commençons par l'affiche et le titre de l'exposition.  "L'artiste polynésien inconnu" c'est qui ? Pierre Loti ? Toi ?

AD : ... ou pourquoi pas un artiste né à Tahiti, encore inconnu du public, qui ferait des œuvres extraordinaires...
Loti est un écrivain qui a laissé un écrit majeur sur Tahiti, vraiment profond et basé sur son vécu. Pourtant il n'est pas considéré comme artiste tahitien. Encore aujourd'hui, l'origine de l'artiste passe en général devant la qualité de son travail et les commissaires d'exposition continuent à entretenir coûte que coûte cette impression de terroir (voir l'exposition "Kréyol" qui s'est déroulée au parc de la Villette cet été) ; sauf à quelques exceptions près comme Latitudes et ton invitation de venir exposer à Rochefort.

Le crâne de Loti

AD : Pièce centrale de cette exposition, la sculpture du crâne de Loti en résume les idées. Un Loti mort aux Marquises et inhumé à la façon marquisienne exposé dans sa ville natale... Lui, qui a posé son regard sur l'autre, est revisité lui-même par l'autre. C'est l'effet miroir dont parle Riccardo Pineri dans son texte (Plasticiens d’Outre-mer : Dettloff, éditions Le Motu, Avignon Papeete, 2002).

Le squelette tatoué

AD : "Né sous X" devient dans le contexte de Rochefort un autre portrait de Loti. Julien Viaud n'était pas tatoué, on le voit bien sur ses extraordinaires photos où il apparaît dévêtu. Mais il était fortement imprégné par la Polynésie au point de choisir comme pseudonyme le surnom qu'on lui a donné à Tahiti : loti = roti = rose. Tout s'est révélé au grand jour, quand on a radiographié son squelette...

CS : C'est donc son intérieur que tu nous révèles. Et quant à son "extérieur", son corps ?

AD  : Jusqu'à présent on ne connaissait que les portraits de Pierre Loti en spahi, pêcheur breton, pharaon, Louis XI, etc.. Voici les trois photos manquantes de l'écrivain en costume traditionnel de Tahiti avec quelques objets des Marquises. Très remarquable, ce Pierre Loti avec son propre crâne à la main qui renvoie à cette peur de la mort que je ressens en regardant ses dernières photos.

Les gravures-dessins

AD : Dans le contexte de cette exposition, les gravures que j'ai réalisées il y a presque 20 ans, se positionnent aussi par rapport aux dessins que Loti a créés pendant son séjour dans le Pacifique, à l'Île de Pâques, aux Marquises et à Tahiti. Il était d'ailleurs Julien Viaud, le dessinateur-correspondant de journaux à Paris avant de devenir Pierre Loti l'écrivain.

Rarahu

CS : Là tu nous parles beaucoup de Loti, qu'en est-il de Rarahu ? Tu nous as fait aussi un crâne de Rarahu ?

AD : Non, bien sûr que non, Rarahu reste une fiction ! "Ma petite femme délicieusement sauvage" n'a jamais existé et pourtant, on la cherche toujours, exactement comme les personnages dans mon film... Mais pour ceux qui n'arriveraient pas à se consoler, j'ai fait la vitrine de Rarahu :
on y voit sa robe, qui reprend un modèle de robe ancienne de Tahiti, dite robe "mama ru'au" avec un tissu de camouflage combiné avec des fleurs, tissu qui résume pour moi le rapport qu'ont les Tahitiens avec la France. La couronne de fête de Rarahu avec la vahiné des canettes de bière Hinano, les peluches-tiki de son enfance, le manuscrit du "mariage de Loti" traduit en marquisien ancien (tatouages) par la reine Vaekehu et un miroir gravé dans lequel le visiteur peut essayer des tatouages faciaux.

La vitrine de la reine Pomare IV

CS : Tu nous as fait aussi un crâne de la reine Pomare ?

AD : J'expose quelques objets de la reine qui a joué un rôle important dans "Le mariage de Loti", car c'est elle qui arrange ce mariage ; dix assiettes de sa vaisselle et quelques pneus de sa voiture. Son fils, Pomare V, qui est mort quelques années après elle, s'est fait d'ailleurs enterrer avec sa voiture, une Rolls Royce...

Le pavillon de Tahiti

CS : Je vois que tu t'intéresses à l'Histoire, qu'en est-il du présent ?

AD : À présent nous cherchons à Tahiti une certaine visibilité à l'international, ce qui nous a emmené à organiser la première participation de Tahiti à la Biennale de Venise. Ce projet, qui s'est déroulé en 2007 en Italie n'a, à priori, aucun rapport avec Loti et Rochefort, mais il documente mes efforts constants de sortir Tahiti de son isolement par rapport au reste du monde. "Une bouffée d'oxygène", comme disait effectivement une journaliste en 2007.

Quatre photos

AD : À gauche, "Le bon Sauvage" est une image par rapport à toutes ces photos anciennes où l'on voit poser un autochtone avec des objets artisanaux qui sont censés représenter son passé païen. Les deux photos du milieu montrent des objets de la vitrine "Mickey" dans leur contexte à Tahiti, ce sont à la fois des jeux de miroir et à la fois une preuve d'authenticité qui m'est très chère. Un autre scoop : Albert Einstein sur la droite était aussi un fan de la Polynésie, en voici la preuve !

La vitrine de chasse aux Mickey

AD : Cette vitrine reprend des objets que j'ai faits entre 1991 et 2000. Tous les objets traditionnels de Tahiti et des autres archipels ont été transformés en Mickey pour mieux chasser la "disneylandisation" de la culture polynésienne. Malheureusement, ça n'a pas marché... Dans l'exposition de Rochefort, ces objets nouent des relations avec les autres objets de la collection permanente du musée : casse-tête marquisien, pu (conque d’appel) et chasse-mouche marquisien, à vous de les découvrir !
Dans une autre vitrine, encore un clin d'œil à l'exposition permanente du musée : un grand tapa aux circuits imprimés des ordinateurs, appelé "carte mer". Dans la partie droite : le colon colonisé par les tatouages marquisiens... et les saucisses de Cocagne.

CS : Au pays de Cocagne, les humains se goinfrent à longueur de journée. C'est une sorte d'image ridicule du paradis...

Les faux crânes d'ancêtres

CS : ... Mais la mort, existe-t-elle aussi au paradis ?

AD : Oui, tout à fait. Quand nous avons commencé à planifier cette exposition, nous avons convenu de donner une large place à mes faux crânes d'ancêtres, qui sont toujours d'actualité, vu les événements qui se sont déroulés l'année dernière à cause du crâne maori de Rouen.
L'histoire la plus marrante à propos de ces crânes s'est passée en 2000 à la Biennale de Lyon. J'arrive dans la salle Tony Garnier et les copains artistes du Pacifique me parlent déjà de problèmes par rapport au crâne Maori Coca Cola...
Ensuite un des organisateurs me confirme la chose. En effet, un photographe américain, Hans Nelemann, qui s'est auto-déclaré grand défenseur de la cause des crânes maori s'était renseigné auprès de la direction pour savoir si mon crâne était un vrai. Malheureusement ils ont répondu que c'était moi qui l’avais fait... Dommage j'aurais tellement aimé le restituer et assister à sa cérémonie funèbre !

Dossier pédagogique

À destination des enseignants et des scolaires, retrouvez le document pédagogique réalisé lors de l'exposition (/clubsmusees/contenu-pedagogique/rochefort-dettloff.pdf). Ce dossier permet d'aborder des thématiques autour de l'histoire de l'art (présentation d'un artiste contemporain), de l'histoire (la colonisation et les missions chrétiennes), l'éducation civique (comme la réflexion sur le regard sur « l’autre »), etc.

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Plus de ressources pédagogique en ligne sur www.alienor.org/clubsmusees.