Traduction par Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet (2006). Retrouvez l'ensemble de la traduction annotée des Métamorphoses d'Ovide sur le site de la Bibliotheca Classica Selecta

Jupiter et Callisto, métamorphosée en ourse (2, 401-495)

Jupiter, soucieux de faire revivre la nature, s'intéresse en premier lieu à sa chère Arcadie, où bientôt il s'éprend d'une jeune vierge chasseresse (Callisto, qu'Ovide ne nomme pas), adepte de Phébé-Diane. Profitant d'un moment où la nymphe repose seule dans une forêt, Jupiter revêt l'apparence de Phébé, pour l'abuser par la ressemblance, et la viole en dépit de sa vaine résistance. Il regagne alors l'éther, abandonnant sa victime à la haine et à la solitude. (2, 401-440)

Bientôt Callisto, mise en présence de Phébé-Diane et de son escorte, dissimule mal sa gêne et, près de neuf mois plus tard, tandis que la déesse propose une baignade à ses amies, la jeune femme, contrainte de se dévêtir, ne peut plus cacher sa grossesse et se fait exclure de l'escorte de Diane. (2, 441-465)

Elle met au monde un enfant, Arcas ; Junon jalouse décide de se venger en métamorphosant sa rivale en une ourse, d'apparence féroce mais gardant son caractère timide et doux. (2, 466-490)

2, 401

At pater omnipotens ingentia moenia caeli

circuit et, ne quid labefactum uiribus ignis

corruat, explorat. Quae postquam firma suique

roboris esse uidet, terras hominumque labores

Le père tout-puissant fait le tour de l'immense enceinte du ciel

et veille à ce que ne s'écroule pas ce qu'a ébranlé la force du feu.

Quand il voit qu'elle est toujours solide et résistante,

il observe d'un regard attentif les terres et les malheurs des humains.

2, 405

perspicit. Arcadiae tamen est inpensior illi

cura suae : fontesque et nondum audentia labi

flumina restituit, dat terrae gramina, frondes

arboribus, laesasque iubet reuirescere siluas.

Dum redit itque frequens, in uirgine Nonacrina

Et c'est à sa chère Arcadie qu'il voue le plus d'attention ;

les sources et les cours d'eau qui n'osent pas encore couler,

il les rétablit, il offre à la terre de la végétation, couvre les arbres

de feuillages et ordonne aux forêts blessées de reverdir.

Lors de ses allées et venues incessantes, il s'est attaché

2, 410

haesit, et accepti caluere sub ossibus ignes.

Non erat huius opus lanam mollire trahendo

nec positu uariare comas ; ubi fibula uestem,

uitta coercuerat neglectos alba capillos,

et modo leue manu iaculum, modo sumpserat arcum,

à une vierge de Nonacris, avec une passion qui le brûle jusqu'aux os.

Cette fille ne s'occupait ni d'assouplir et carder la laine,

ni de changer sa coiffure ; quand elle avait fixé sa robe avec une épingle,

serré négligemment ses cheveux dans un bandeau blanc,

et saisi dans sa main tantôt un arc tantôt un brillant javelot,

2, 415

miles erat Phoebes : nec Maenalon attigit ulla

gratior hac Triuiae ; sed nulla potentia longa est.

Vlterius medio spatium sol altus habebat,

cum subit illa nemus, quod nulla ceciderat aetas ;

exuit hic umero pharetram lentosque retendit

elle était un soldat de Phébé. Jamais ne foula le Ménale nymphe

plus chère à Trivia ; mais il n'est point de faveur de longue durée.

Le soleil avait parcouru dans le ciel plus de la moitié de sa course,

quand elle entra dans un bois que les siècles avaient respecté.

Là elle détacha son carquois de son épaule, détendit son arc flexible ;

2, 420

arcus inque solo, quod texerat herba, iacebat

et pictam posita pharetram ceruice premebat.

Iuppiter ut uidit fessam et custode uacantem :

« Hoc certe furtum coniunx mea nesciet », inquit,

« aut si rescierit, sunt, o sunt iurgia tanti ! »

elle s'était couchée sur le sol couvert de gazon,

et avait reposé la tête sur son carquois coloré.

Dès qu'il la vit ainsi, fatiguée et sans défense, Jupiter dit :

« Cette infidélité-ci en tout cas, mon épouse ne l'apprendra pas,

ou, si elle l'apprend, j'accepte ses reproches comme le prix à payer ! »

2, 425

Protinus induitur faciem cultumque Dianae

atque ait : « O comitum, uirgo, pars una mearum,

in quibus es uenata iugis ? » De caespite uirgo

se leuat et : « Salue numen, me iudice » dixit,

« audiat ipse licet, maius Ioue. » Ridet et audit

Aussitôt, il revêt l'apparence et la tenue de Diane

et dit : « Vierge, toi qui fais partie de mes compagnes,

sur quelles crêtes es-tu venue chasser ? » La jeune fille se lève

de sa couche de gazon et dit : « Salut, déesse, plus puissante

à mes yeux que Jupiter lui-même, dût celui-ci m'entendre ».

2, 430

et sibi praeferri se gaudet et oscula iungit,

nec moderata satis nec sic a uirgine danda.

Qua uenata foret silua, narrare parantem

inpedit amplexu nec se sine crimine prodit.

Illa quidem contra, quantum modo femina posset

L'entendant il rit et, amusé d'être préféré à soi, lui donne des baisers,

bien peu réservés et bien peu convenables pour une vierge.

Comme elle s'apprêtait à évoquer la forêt où elle avait chassé,

il l'en empêcha en une étreinte, et se trahit en perpétrant son crime.

Elle, de son côté, pour autant qu'une femme puisse le faire,

2, 435

(adspiceres utinam, Saturnia, mitior esses),

illa quidem pugnat, sed quem superare puella,

quisue Iouem poterat ? Superum petit aethera uictor

Iuppiter : huic odio nemus est et conscia silua ;

unde pedem referens paene est oblita pharetram

- Ah ! Saturnienne, si tu la voyais, tu serais plus indulgente ! -,

elle donc se débat ; mais de qui une jeune fille pouvait-elle triompher ?

Qui eût pu l'emporter sur Jupiter ? Victorieux, Juppiter regagne

l'éther supérieur ; elle, elle hait ce bois et la forêt complice,

puis, quittant ces lieux, elle en oublie presque de reprendre

2, 440

tollere cum telis et quem suspenderat arcum.


Ecce, suo comitata choro Dictynna per altum

Maenalon ingrediens et caede superba ferarum

adspicit hanc uisamque uocat : clamata refugit

et timuit primo, ne Iuppiter esset in illa ;

son carquois, ses flèches et l'arc qu'elle avait suspendu.


Voici qu'arrive sur les hauteurs du Ménale Dictynna,

escortée d'un choeur de nymphes, fière des bêtes abattues.

Elle aperçoit et appelle la jeune femme qui s'enfuit à cet appel,

et qui craignit d'abord que Jupiter ne se soit déguisé sous ses traits.

2, 445

sed postquam pariter nymphas incedere uidit,

sensit abesse dolos numerumque accessit ad harum.

Heu ! Quam difficile est crimen non prodere uultu !

Vix oculos attollit humo nec, ut ante solebat,

iuncta deae lateri nec toto est agmine prima,

Mais quand elle vit les nymphes l'accompagner dans sa marche,

elle sut qu'il n'y avait pas de piège et rejoignit leur groupe.

Hélas ! Qu'il est difficile de ne pas trahir un crime par son visage !

C'est à peine si son regard quitte le sol et, contre son habitude,

elle ne s'approche plus de la déesse, n'est plus la première de la troupe.

2, 450

sed silet et laesi dat signa rubore pudoris ;

et, nisi quod uirgo est, poterat sentire Diana

mille notis culpam : nymphae sensisse feruntur.

Orbe resurgebant lunaria cornua nono,

cum de uenatu fraternis languida flammis,

Elle se tait et sa rougeur même signale l'atteinte faite à sa pudeur ;

du reste, si Diane n'était pas vierge, elle aurait pu, à mille détails,

suspecter la faute ; les nymphes, paraît-il, la remarquèrent.

Déjà les cornes de la lune reparaissaient pour un neuvième cycle,

quand la déesse, fatiguée par une chasse menée sous les feux fraternels,

2, 455

nacta nemus gelidum dea, quo cum murmure labens

ibat et attritas uersabat riuus harenas.

Vt loca laudauit, summas pede contigit undas ;

his quoque laudatis : « Procul est » ait « arbiter omnis :

nuda superfusis tinguamus corpora lymphis ! »

gagna la fraîcheur d'un bois, d'où s'écoulait un ruisseau

qui se faufilait en murmurant entre des sables poudreux.

Elle apprécia l'endroit, puis du pied effleura l'eau

qu'elle apprécia aussi, disant : « Tous les témoins sont loin ;

plongeons nos corps nus dans ces ondes généreuses ».

2, 460

Parrhasis erubuit ; cunctae uelamina ponunt ;

una moras quaerit : dubitanti uestis adempta est,

qua posita nudo patuit cum corpore crimen.

Attonitae manibusque uterum celare uolenti :

« I procul hinc », dixit, « nec sacros pollue fontis ! »

La Parrhasienne rougit ; toutes les nymphes se déshabillent ;

elle seule se fait prier ; comme elle hésite, on lui ôte son vêtement,

ce qui révèle son corps nu et met sa faute en évidence.

Interdite, elle cherche de ses mains à cacher son ventre ,

« Pars d'ici, et ne souille plus ces sources sacrées »,

2, 465

Cynthia deque suo iussit secedere coetu.

Senserat hoc olim magni matrona Tonantis

distuleratque graues in idonea tempora poenas.

Causa morae nulla est, et iam puer Arcas (id ipsum

indoluit Iuno) fuerat de paelice natus.

lui dit la Cynthienne, lui ordonnant de s'écarter de sa troupe.

La matrone, épouse du grand Tonnant, était, depuis longtemps,

au fait de l'aventure, se réservant de sévir lourdement en temps voulu.

Il n'y a plus de raison de tarder ; déjà un enfant, Arcas,

- c'est précisément ce qui affecta Junon - était né de sa rivale.

2, 470

Quo simul obuertit saeuam cum lumine mentem :

« Scilicet hoc etiam restabat, adultera » dixit,

« ut fecunda fores, fieretque iniuria partu

nota, Iouisque mei testatum dedecus esset.

Haud inpune feres : adimam tibi namque figuram,

Junon centra sur lui à la fois ses regards et la cruauté de ses pensées :

« À l'évidence il ne manquait plus que cela, fille adultère : » dit-elle,

« que tu sois féconde, que ta maternité rende public mon déshonneur

et qu'ainsi soit attestée l'infamie de mon Jupiter.

Tu ne resteras pas impunie : je t'enlèverai la beauté qui te plaît tant

2, 475

qua tibi, quaque places nostro, inportuna, marito. »
Dixit et aduersam prensis a fronte capillis

strauit humi pronam. Tendebat bracchia supplex :

bracchia coeperunt nigris horrescere uillis

curuarique manus et aduncos crescere in unguis

et par laquelle, fille odieuse, tu charmes mon mari. »
Elle dit, et la saisissant en face d'elle par les cheveux du front ,

elle la jeta sur le sol, tête en avant. Suppliante, elle tendait les bras :

ses bras commencèrent à se hérisser de poils noirs,

ses mains se courbèrent, se développant en griffes crochues,

2, 480

officioque pedum fungi laudataque quondam

ora Ioui lato fieri deformia rictu.

Neue preces animos et uerba precantia flectant,

posse loqui eripitur : uox iracunda minaxque

plenaque terroris rauco de gutture fertur ;

et firent office de pieds, et sa bouche, tant célébrée jadis 

par Jupiter, se déforma en une large gueule béante.

Pour que ses prières et supplications ne fléchissent pas les esprits,

on lui arrache la faculté de la parole ; de sa gorge rauque

sortent des cris irrités et menaçants, qui sèment la terreur.

2, 485

mens antiqua tamen facta quoque mansit in ursa,

adsiduoque suos gemitu testata dolores

qualescumque manus ad caelum et sidera tollit

ingratumque Iouem, nequeat cum dicere, sentit.

A ! Quotiens, sola non ausa quiescere silua,

Son caractère d'avant subsista quand elle fut devenue ourse.

Ses gémissements ininterrompus témoignent de ses souffrances ;

elle lève vers le ciel et les astres ce que sont maintenant ses mains,

et, sans pouvoir s'exprimer, ressent l'ingratitude de Jupiter.

Ah ! Que de fois, n'osant se reposer dans la solitude de la forêt,

2, 490

ante domum quondamque suis errauit in agris !

A ! Quotiens per saxa canum latratibus acta est

uenatrixque metu uenantum territa fugit !

Saepe feris latuit uisis, oblita quid esset,

ursaque conspectos in montibus horruit ursos

elle erra devant la maison et dans les champs, son ancien domaine !

Ah ! Que de fois, menée à travers les rochers par les chiens hurlants,

n'a-elle pas fui, chasseresse effrayée, par crainte des chasseurs !

Souvent, voyant des fauves, elle se cacha, oubliant ce qu'elle était,

et, ourse, elle frémit d'horreur apercevant des ours dans les montagnes

2, 495

pertimuitque lupos, quamuis pater esset in illis.

et redouta les loups, bien que son père fût de leur nombre.

Catastérisme de l'ourse Callisto et de son fils Arcas (2, 496-530)

Un jour que le jeune Arcas, âgé de quinze ans, s'adonnait à la chasse, il fut mis en présence de l'ourse, qui reconnut son fils et voulut l'approcher. Arcas effrayé allait la tuer lorsque Jupiter les transforma tous les deux en astres, les sauvant de la mort et d'une impiété. (2, 496-507)

Junon, dépitée de voir l'ennemie qu'elle avait transformée en animal briller désormais au firmament des étoiles, va se plaindre de l'outrage subi auprès de Téthys et Océan, et leur demande de ne pas permettre au Septentrion de plonger dans la mer. (2, 508-530)

2, 496

Ecce Lycaoniae proles ignara parentis,

Arcas adest ter quinque fere natalibus actis ;

dumque feras sequitur, dum saltus eligit aptos

nexilibusque plagis siluas Erymanthidas ambit,

Voici un enfant qui ne connaît rien de sa mère, la fille de Lycaon :

c'est Arcas, âgé maintenant de quinze ans à peu près.

Tandis qu'il chasse les bêtes sauvages, choisissant les taillis appropriés,

et parcourt les forêts d'Érymanthe avec ses filets tressés,

2, 500

incidit in matrem, quae restitit Arcade uiso

et cognoscenti similis fuit : ille refugit

inmotosque oculos in se sine fine tenentem ;

nescius extimuit propiusque accedere auenti

uulnifico fuerat fixurus pectora telo :

il tombe sur sa mère qui, à la vue d'Arcas, s'arrêta figée,

comme si elle le reconnaissait ; lui s'enfuit devant elle,

qui ne cessait de fixer sur lui ses regards immobiles ; ignorant,

il prit peur, et comme elle désirait s'approcher davantage,

il était prêt à lui ficher dans le coeur un trait mortel.

2, 505

arcuit omnipotens pariterque ipsosque nefasque

sustulit et pariter raptos per inania uento

inposuit caelo uicinaque sidera fecit.


Intumuit Iuno, postquam inter sidera paelex

fulsit, et ad canam descendit in aequora Tethyn

Le Tout-puissant écarta le trait, et, en même temps,

les soustrayant à l'impiété, d'un coup de vent à travers l'espace,

les installa en même temps dans le ciel, faisant d'eux des astres voisins.


Junon étouffa de colère, quand sa rivale brilla parmi les astres,

et elle descendit au fond de la mer, auprès de la blanche Téthys

2, 510

Oceanumque senem, quorum reuerentia mouit

saepe deos, causamque uiae scitantibus infit :

« Quaeritis, aetheriis quare regina deorum

sedibus huc adsim ? Pro me tenet altera caelum !

Mentior, obscurum nisi nox cum fecerit orbem,

et du vieillard Océan, qui souvent inspirèrent aux dieux crainte et respect.

Comme ils s'informaient des raisons de sa visite, elle dit :

« Vous vous demandez pourquoi, moi, reine des dieux dans l'éther,

je me trouve ici ? Une autre à ma place occupe le ciel !

Je mens si, lorsque la nuit aura obscurci le monde,

2, 515

nuper honoratas summo, mea uulnera, caelo

uideritis stellas illic, ubi circulus axem

ultimus extremum spatioque breuissimus ambit.

Et uero quisquam Iunonem laedere nolit

offensamque tremat, quae prosum sola nocendo ?

vous ne voyez pas en haut du ciel des étoiles nouvelles,

- choses blessantes pour moi -, là où le dernier cercle,

sur un espace très court, contourne l'extrémité de l'axe du monde.

Et vraiment, qui se refuserait à blesser Junon, qui tremblerait

de me voir offensée, moi, seule à servir mes victimes en leur nuisant ? 

2, 520

O ego quantum egi ! Quam uasta potentia nostra est !

Esse hominem uetui : facta est dea ! Sic ego poenas

sontibus inpono, sic est mea magna potestas !

Vindicet antiquam faciem uultusque ferinos

detrahat, Argolica quod in ante Phoronide fecit !

Mais moi, qu'ai-je donc fait ? Qu'il est grand mon pouvoir !

J'ai interdit qu'elle soit un être humain : elle est déesse ! Voilà les peines

que j'inflige aux coupables, voilà l'étendue de ma puissance !

Qu'il lui rende son ancienne apparence et lui enlève sa face de bête,

comme il le fit précédemment pour l'argienne Phoronis !

2, 525

Cur non et pulsa ducit Iunone meoque

collocat in thalamo socerumque Lycaona sumit ?

At uos si laesae tangit contemptus alumnae,

gurgite caeruleo septem prohibete triones

sideraque in caelo stupri mercede recepta

Pourquoi, après m'avoir rejetée, moi Junon, ne l'épouse-t-il pas

et ne la met-il pas dans mon lit, prenant Lycaon pour beau-père ?

Mais si le mépris qui atteint celle que vous avez élevée vous touche,

tenez à l'écart du gouffre des ondes azurées les étoiles du Septentrion,

et repoussez ces astres accueillis dans le ciel pour payer un stupre :

 

2, 530

pellite, ne puro tinguatur in aequore paelex ! »

que jamais ma rivale ne plonge dans les ondes pures de la mer. »