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Les divinités gallo-romaines du Poitou

 

 

 Un peu d’histoire

Entre 58 et 51 avant notre ère, Jules César entreprend la conquête de la Gaule qui s’achèvera en av. J.-C. par la capitulation de Vercingétorix à Alésia.

Dès lors Rome organise administrativement ce vaste territoire tout en proposant un mode de vie nouveau pour la population autochtone. Les Gaulois assimilent les nouvelles coutumes en les mêlant à leurs propres traditions ; le latin supplante chez certains citadins la langue celte. La création d’un réseau routier et le développement de l’artisanat favorisent l’expansion économique des Gaules. La civilisation gallo-romaine s’épanouira durant les deux premiers siècles de notre ère, pendant la Pax Romana.

Les empereurs ont influé sur la romanisation de cette région occidentale de l’Empire, ainsi Claude (41-54) surnommé l’empereur " gaulois " par Sénèque, interdit le druidisme considéré à Rome comme " d’une sinistre cruauté " (Suétone, Divus Claudius, 25, 13) afin de mettre fin aux pratiques magiques.

Les populations rurales " résistent " à la civilisation romaine, parlent encore leurs idiomes celtiques, et continuent à honorer leurs divinités.

L’objet de ce dossier est de montrer comment dans le domaine religieux, naît une forme de syncrétisme, unissant les dieux des vainqueurs et des vaincus.

 

Le Poitou à l’époque romaine

Dans ses mémoires sur la Guerre des Gaules, César révèle comment il impose la notion de "nation gauloise ". Il écrit " La Gaule, dans son ensemble, est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur propre langue, se nomment Celtes, et, dans la nôtre, Gaulois. Tous ces peuples diffèrent entre eux par la langue, les coutumes, la loi " (Livre I, I).

En 13 av. J.-C., la Gaule est divisée en trois provinces, l’Aquitaine, la Celtique et la Belgique, placées sous l’autorité de gouverneurs. Leur territoire est subdivisé en cités dont l’étendue correspond le plus souvent aux limites des anciens peuples celtiques.

Notre région (l’actuel Poitou-Charentes) est peuplée par les Pictons, les Santons et les Angoumoisins. Leurs chefs-lieux sont respectivement, Lemonum (Poitiers) (citée en 51 avant notre ère par Jules César) ; Mediolanum Santonum (Saintes) et Ecolisma (Angoulême). Mediolanum (Saintes) est la capitale de la province d’Aquitaine, au début de l’Empire.

 

 

Le témoignage de César sur la religion

Avant la conquête romaine, les Gaulois pratiquent une religion dont la tradition purement orale est conservée par des prêtres, ou druides. " Tous les Gaulois se prétendent issus de Dis Pater : c’est une tradition qu’ils disent tenir des druides " (La Guerre des Gaules, Livre VI, XVIII).

Dans son Livre VI, récit ethnographique sur les moeurs de la Gaule, Jules César consacre un passage à la religion gauloise, en abordant trois grands thèmes : les druides, les sacrifices humains et les dieux, qui nous intéressent plus particulièrement.

" Le dieu qu’ils honorent le plus souvent est Mercure : ses statues sont les plus nombreuses, ils le considèrent comme l’inventeur de tous les arts, il est pour eux le dieu qui indique la route à suivre, qui guide le voyageur, il est celui qui est le plus capable de faire gagner de l’argent et de protéger le commerce. Après lui, ils adorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve. Ils se font de ces dieux à peu près la même idée que les autres peuples : Apollon guérit les malades, Minerve enseigne les principes des travaux manuels, Jupiter est le maître des dieux, Mars gouverne les guerres " (Ibid, Livre VI, XVII).

S’il présente le panthéon gaulois avec une grande clarté et précision, en réalité, il s’inspire de la multiplicité des divinités gréco-romaines. Il donne des noms romains aux dieux gaulois et provoque des équivalences, pratiquant ainsi l’Interpretatio Romana.

 

 

Les dieux dans les collections muséales

 

Nos sources principales sont les représentations sculptées (en ronde-bosse ou en bas et haut-relief) ainsi que l’épigraphie (inscriptions gravées).

Les dieux officiels

La religion gréco-romaine est avant tout le culte des dieux de la cité. L’organisation en cités du territoire gaulois favorise l’intégration du panthéon gréco-romain. Les nouveaux dieux s’ajoutent aux anciens ou leur sont assimilés. Pour se mettre à la mode romaine, les Gallo-Romains ont vénéré certaines de leurs divinités sous l’identité romaine.

Mercure

L’iconographie de Mercure est le reflet du modèle romain. Il est représenté, au repos, nu, debout en appui sur la jambe droite, coiffé du pétase sommé de deux ailerons et chaussé de sandales ailées. Il tient dans la main droite une bourse et de la main gauche le caducée. Sa nudité est soulignée par une courte chlamyde, jetée sur l’épaule gauche et retenue par l’avant-bras.

Son culte est bien plus répandu que celui des autres dieux, dont il est le messager, et se maintient longtemps après la christianisation. Il protège la cité, les chemins ; il guide les voyageurs, mais aussi les morts. Il a une grande influence sur le commerce et l’enrichissement.

Minerve

Minerve est souvent représentée en armes, debout, vêtue de l’égide et casquée. Elle tient une lance dans la main droite.

La Minerve en marbre de Poitiers illustre l’influence classique romaine. Son esthétique contraste avec le style indigène plus schématique, de la statuaire de Vendeuvre.

Alors qu’à Rome, elle partage le rôle divin de la guerre avec Mars, en Gaule elle n’a qu’un rôle guerrier limité ; elle est avant tout la déesse des Arts et de l’artisanat. Minerve est honorée par les pictons pour être la divinité protectrice de la cité de Lemonum (Poitiers).

Apollon

L’Apollon en pierre trouvé à Poitiers se tient debout, nu, vêtu d’un drapé sur sa gauche, et figure son principal attribut, la lyre. Le second, en bronze découvert dans le vicus de Vieux-Poitiers (Naintré, Vienne), est figuré en buste, nu, les yeux en patte de verre, privé de son bras droit et de sa main gauche. Le traitement de son chignon est assimilable à celui d’un Apollon grec.

L’iconographie d’Apollon marque les différences stylistiques figuratives des deux civilisations celte et gréco-romaine. L’Apollon de Poitiers dénonce un style et une inspiration proprement celtiques, reconnaissables à l ’expression de son visage au regard figé, lointain, au dessin de sa chevelure et à la schématisation d’éléments morphologiques.

Apollon est invoqué comme dieu guérisseur et dieu de la jeunesse. Contrairement au dieu solaire romain, l’Apollon gaulois est avant tout un dieu sauveur. César le cite en seconde place dans ses commentaires.

 

Vénus

Vénus apparaît sous la forme de statuettes figurant un corps nu, une taille fine, de larges hanches et une poitrine menue. La chevelure retombe à l’avant, sur les épaules.

Le culte de cette déesse est surtout attesté par la multitude de belles petites statuettes en terre blanche retrouvées. " Vénus " n’est qu’une désignation latine des déesses celtiques de la fécondité. Derrière son personnage romanisé se cache l’antique déesse de la Terre.

 

 

2/ Les divinités orientales

Aux IIe et IIIe siècles, on trouve de plus en plus de sanctuaires consacrés à des divinités orientales, notamment à la déesse Cybèle, originaire d’Asie Mineure, dont les autels " tauroboliques " connaissent une diffusion importante, certainement en raison des déplacements de soldats et de marchands. Les Gaulois reconnaissent en elle la déesse de la fécondité et de la terre.

 

Les particuliers possède dans leur foyer un lieu sacré. Dans le laraire (petit autel ou niche en pierre en forme de temple) séjournent les dieux Lares, génies protecteurs de la maison, et autres divinités : déesses-mères, Epona, Hercule, Mercure…

Ils leur rendent un culte et leur offrent des libations sur un autel installé devant le laraire.

 

Les dieux indigènes

Bien que dès le Ier siècle avant notre ère, les Gaulois étaient capables de représenter un visage, leurs statues ont souvent été de simples morceaux de bois ou de pierre mal taillés, car les druides interdisaient de représenter les dieux sous des traits humains ; ce qui explique la rareté de figurations humaines avant la conquête.

Malgré la présence sur les monuments publics des dieux importés du panthéon gréco-romain, les dieux gaulois semblent n’avoir rien perdu de leur riche personnalité. En effet, certaines divinités indigènes subsistent conservant leur identité face à la culture romaine.

Divinité accroupie

Cette statuette, trouvée dans le sanctuaire du Gué-de-Sciaux (Antigny, Vienne), représente une divinité accroupie, vêtue d’une tunique ne dissimulant que la moitié du corps. Les côtés sont formés en ronde-bosse par les bras. De la main droite, elle tient un fruit ; sur l’avant-bras gauche, se trouve une patère ou une corbeille de fruits avec des figues. La tête d’un serpent enroulé pénètre dans la corbeille et se nourrit d’un fruit.

Cette divinité peu répandue en Gaule, rejoint un certain nombre de représentations sculptées mises au jour dans le Centre et le Centre -Est des Gaules. Elle est assimilée à Hygie, fille d’Esculape (dieu de la Médecine), est la déesse de la Santé.

Déesses-Mères

Le culte d’une divinité maternelle remonte en Gaule à la Préhistoire.

Les déesses-mères sont souvent représentées en groupe de trois ou de deux, assises l’une à côté de l’autre, parfois seule. Elles sont vêtues d’une tunique ou d’un drapé, et portent une coiffure couronnant sa tête. Elles tiennent dans leurs bras ou sur leurs genoux une corbeille de fruits ou une corne d’abondance, et parfois même un nourrisson.

Le culte de ces déesses, symboles de fécondité, se développe fréquemment dans le cadre restreint de la famille. C’est d’elles qu’on attendait richesse et prospérité. C’est pourquoi leur culte est surtout domestique. Chaque village avait en effet ses propres divinités de la fertilité, qui n’agissaient que sur son territoire.

Epona

La déesse est représentée chevauchant en amazone sur un cheval à l’allure celtique, les oreilles dressées, marchant vers la droite, la patte avant droite levée. Elle est vêtue d’une longue tunique plissée. Un bandeau torsadé lui couronne la tête. Parfois elle tient une patère ou une corne d’abondance. Les contraintes d’une représentation de face de la déesse lui donne une attitude assez hiératique.

La déesse Epona, protectrice des chevaux et des écuries, des cavaliers et même des voyageurs, est vénérée dans l’ensemble du monde celtique, surtout par les soldats. C’est la seule divinité gauloise à qui les Romains avaient consacré une fête. Epona est associé à l’eau, à la fertilité, à la mort (le cheval incarnant la monture des morts), autant d’attributs qui la rattachent à la Déesse Mère.

La découverte de la statuette en bronze de la déesse Epona, sur le vicus gallo-romain de Vieux-Poitiers (Naintré, Vienne), est particulièrement intéressante, il s’agirait de la seule représentation en bronze dans tout le Centre Ouest. En effet, on en connaît de multiples représentations en pierre ou en terre cuite dans notre région, notamment à Saintes et à Poitiers.

Les cultes animaliers , persistance des croyances gauloises :

Le taureau tricornu

Découverte dans le sanctuaire du Gué-de-Sciaux (Antigny, Vienne), la partie antérieure de cette statuette de taureau est traitée en ronde-bosse. Sur la tête, trois cavités devaient recevoir une corne ; une au-dessus de chaque oreille et une troisième sur le sommet.

La corne symbolise la force, la violence de l’animal. Ce taureau tricornu imposait le respect de sa puissance.

Le taureau, considéré comme l’animal sacrificiel par excellence, bénéficie d’une riche iconographie. Ses représentations en pierre sont peu nombreuses en Gaule, à la différence des statuettes de bronze. Ce culte gaulois n’est pas un phénomène isolé ; il est le prolongement d’une conception religieuse enracinée dans tout l’Orient méditerranéen.

Le sanglier

Il s’agit de la partie principale d’une statuette en ronde-bosse, provenant du sanctuaire du Gué-de-Sciaux (Antigny, Vienne), dont il manque le socle, les pattes et l’extrémité de la tête. Celle-ci dans le prolongement du corps marque la rigidité de l’animal, accentuée par la rectitude de l’échine. Les soies sont représentées par un motif stéréotypé en forme de crosse. Le corps est couvert d’un motif en forme de bandes parallèles.

Il faut voir dans cet animal, vigoureux et redoutable dans sa fureur, un symbole de la rage militaire. En effet, il figure souvent sur les insignes de l’armée. La représentation de cet animal est fréquente en Gaule ; mais plus rares sont celles en ronde-bosse.

 

Lieux de conservation

Où peut-on voir des représentations de dieux  gallo-romains ?

Charente-Maritime :

Saintes : musée Archéologique

Deux-Sèvres :

Niort : musée Archéologique du Donjon

Vienne :

Antigny : musée - dépôt de fouilles

Châtellerault : musée de Sully

Chauvigny : musée des Traditions Populaires et d’Archéologie

Poitiers : musée Sainte-Croix

Autres musées archéologiques régionaux :

Charente :

Angoulême : musée des Beaux-Arts

Cognac : musée municipal

Charente-Maritime :

Saint-Jean-d’Angely : musée municipal

Deux-Sèvres :

Bougon : musée des Tumulus

Parthenay : musée Georges Turpin

Thouars : musée Henri Barré

 

Bibliographie

Beck (F.) et Chew (H.), Quand les Gaulois étaient romains, Découverte Gallimard n°63, Paris, 1989.

Brunaux (J.-L.), Les Gaulois, sanctuaires et rites, coll. des Hépérides, éd. Errance, Paris, 1986.

Coulon (G.), Les gallo-romains au carrefour de deux civilisations, Armand Colin, Paris, 1985.

Deyts (S.) (sous la direction de), A la rencontre des Dieux gaulois, un défi à César, Réunion des Musées Nationaux, Paris, 1998.

Duval (P.-M.), Les dieux de la Gaule, Presse Universitaire de France, 1957.

Fradet (D.), Le Gué-de-Sciaux, Bande-Dessinée, Poitiers, 1994.

Hatt (J.-J.), Mythes et dieux de la Gaule, Picard, Paris, 1989.

Lantier (R.), La Préhistoire, l’art celtique, l’art gallo-romain : les origines de l’art français, 1950.

Musée Archéologique de Saintes et de la Société d’Archéologie et d’Histoire de la Charente-Maritime, Saintes à la recherche des ses dieux, Juin-Juillet 1984.

Richard (Ch.), Une ville gallo-romaine : Le Gué-de-Sciaux, Cahiers du Pays Chauvinois, n°5, 1990.

Divers articles sont parus sur cette thématique dans Le Bulletin de la Société des Sciences de Châtellerault de René Fritsch, et dans Les Bulletins de la Société des Antiquaires de l’Ouest et des Musées de Poitiers de Christian Richard.

Source

Jules César, La guerre des gaules, Gallimard-Flammarion, Paris, 1992.

 

Générique

Les divinités gallo-romaines du Poitou, dossier rédigé par Delphine Daviaud

* Réalisation technique et graphique : Delphine Daviaud et Pascal Vila

* Crédits photographiques :

- musées municipaux de Chauvigny : Max Aubrun, Christian Richard

- musée municipal Sully de Châtellerault

- musées municipaux de Poitiers : Christian Vignaud

- musées municipaux de Saintes

- musée municipal de Thouars

* Remerciements tout particulier à :

- Isabelle Bertrand : musées municipaux de Chauvigny

- Dominique Hiernard : musées municipaux de Poitiers

- Dominique Vila : musées municipaux de Châtellerault

 

Vocabulaire

Une patère est une coupe à boire évasée et peu profonde.

Le caducée est le principal attribut de Mercure, formé d’une baguette de laurier ou d’olivier surmontée de deux ailes et entourée de deux serpents entrelacés.

Le pétase, attribut de Mercure, est un chapeau à large bord, ailé.

La corne d’abondance est une corne débordant de fleurs et de fruits, emblème de prospérité.

Le laraire est un petit sanctuaire domestique destiné au culte des dieux Lares.

La chlamyde est une pièce de laine drapée, attachée sur l’épaule par une fibule et servant de manteau court.

L’égide est une tunique faite de la peau écaillée d’un dragon ornée du gorgonéion.

Le gorgonéion représente la tête de Méduse vaincue par Persée et Minerve.

 

 

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