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En pays fali, un ethnologue charentais au nord Cameroun

La société Fali

Armes de chasse et de guerre

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Bien que des structures d'organisation étatique et nationale aient été imposées, les Fali, comme d'autres groupes du Nord Cameroun ont conservé pour leur usage interne une organisation politique plus ancienne. Les tribus, parmi lesquelles on distingue les clans nobles ni haya, les clans d'hommes libres et de guerriers ni fulia et les clans du bas ni palala (esclaves et étrangers) possèdent chacune à leur tête un chef, qui est l'aîné du lignage aîné de chaque clan. Le chef de tribu n'a cependant pas le pouvoir réel qui est entre les mains du wun voli (chef de guerre) élu dans un clan noble auquel cette dignité est attachée. Il n'existe qu'un seul wuno (chef) par village qui est aussi un chef spirituel. Dans le cas d'une entrée en guerre, cette décision n'était prise qu'avec l'accord de tous les chefs de clans.

L'administration provinciale s'appuie sur ces structures pour exercer son autorité. Elle le fait directement quand les villages ont échappé à la tutelle des peuls ou indirectement par l'intermédiaire des sultans (lamibé) dans le cas contraire.

En fait, aujourd'hui, le chef traditionnel n'a qu'un pouvoir moral. Les relations avec l'administration se font par l'intermédiaire d'un chef administratif élu. Il est en général choisi dans un clan inférieur, à la rigueur dans un clan de forgerons comme c'est le cas actuellement dans le village de Ngoutchoumi.

Objet très rare, le village de Toro a conservé son bracelet d'alliance avec le village de Ngoutchoumi. Cet objet en bronze fondu à la cire perdue datant probablement de la fin du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle est de provenance inconnue, car les Fali ne pratiquent pas cette technique. Ce bracelet mâle à trois boules était couplé avec un bracelet femelle à quatre boules, aujourd'hui perdu, appartenant au village de Ngoutchoumi (l'addition des deux chiffres forme le sept, le chiffre parfait). Il a été offert en février 1970 par le chef de Toro à Jean-Gabriel Gauthier pour sceller la réconciliation entre les deux villages.

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Jean-Gabriel Gauthier a observé des changements considérables de la faune dans la région entre ses premiers et ses derniers séjours. Le braconnage et la culture du coton usant de pesticides ont eu raison des mammifères comme les lions, panthères, guépards, hyènes qui ont aujourd'hui complètement disparu de la région. Ces derniers ont cédé la place aux singes, les antilopes se faisant elles de plus en plus rares. Rongeurs (lapins, damans, rats), pintades, oiseaux subsistent quant à eux.

La chasse fournissait autrefois le principal apport de protéines des Fali. Jusque dans les années 1980, ce qui pouvait rester de gros gibier (antilopes, phacochères) était encore chassé à l'arc et aux flèches empoisonnées. Les arcs Shangu servaient aussi bien pour la chasse que pour la guerre. Taillés dans le bois des rejets de Ziziphus Spina Christi (jujubier), ils ont une forme en accolade obtenue par chauffage à la vapeur d'eau. La corde, de faible tension, est en boyaux de chèvre ou de mouton. C'est l'arme principale des Fali, qui excellent dans son maniement. Il est toujours porté par les hommes avec le carquois yelow lui-même en bois ou plus souvent en tige de mil creusée, cuir et fibres végétales (et ornements complémentaires éventuels) ; ils le gardent dans leurs déplacements. Le premier arc est offert par le père, le second par le parrain d'initiation et le troisième par l'oncle paternel. Le don de cette arme constitue un gage d'alliance et d'amitié. Les Fali font usage de flèches en fer forgé de différentes sortes selon les proies, placées dans une hampe en tige de graminée et fixées par des ligatures, jadis en boyaux, aujourd'hui en fil de nylon. Ces flèches étaient autrefois empoisonnées. Pour la guerre, le poison était un mélange de venin de naja et de strophantus (une liane) et pour la chasse, un poison à base de strophantus seul. Les flèches étaient la production des forgerons tandis que chacun fabriquait, en principe, son carquois. Il était cependant possible de passer commande à quelqu'un de plus spécialisé (le paiement se faisait en nourriture), le propriétaire avait quant à lui la charge de le décorer.

La décoration faisait partie intrinsèque des objets utilitaires car leur beauté était un gage de leur efficacité. Avec l'augmentation des produits fabriqués achetés sur les marchés cette conception des choses est en train de disparaître.

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La chasse a totalement disparu aujourd'hui. Seule subsiste une petite chasse (rongeurs, oiseaux…) pratiquée à l'aide de frondes tim bolo en écorce de baobab et pierre dont la taille varie selon le gibier à chasser ou de différentes sortes de pièges comme les pièges à pointe radiaire. Ces armes constituées de pointes en bambou et ligatures en écorce de baobab existent en différentes tailles (jusqu'à un mètre de circonférence) selon le gibier. Un trou fait sur la piste de l'animal était couvert avec le piège attaché à un arbre ou une pierre, quand l'animal marchait dessus, sa patte restait coincée, les pointes entraient dans sa chair. Ces objets sont aussi en usage pour protéger les villages et sont employés dans la fabrication des masques.

Chaque clan possède son masque personnel Tiwot tu Manu, incarnation de l'ancêtre fondateur. Le piège est là pour capturer l'esprit de l'ancêtre. Il est mis à l'arrière, au niveau de la tête, le reste du masque étant en fibres de baobab teintées à l'antimoine. Au sommet du masque sont plantées des plumes d'oiseau car ce sont les oiseaux qui amènent les défunts vers le soleil couchant. Les bandes de coton blanc symbolisent la mort, elles entourent les plumes et retombent sur l'arrière du masque. Les fibres de baobab non teintées représentent la vie et le principe féminin, tandis que le masque est lui un principe masculin.

Les femmes se faisaient d'ailleurs des protections hygiéniques avec ces fibres de baobab (elles faisaient déborder quelques fibres du pagne pour montrer qu'elles avaient leurs règles). Après les règles, elles les lavaient et les faisaient sécher sur leur toit pour montrer qu'elles étaient toujours fertiles. Ces fibres sont un principe de vie.

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Au quotidien, pour cuisiner, tailler les arbres, les ongles, tuer les animaux et les dépecer, les Fali font usage d'un poignard au manche en bois et lame en fer forgé d'inspiration peul accompagné d'un fourreau en peau de chèvre gainé d'une tresse de bandelettes de coton caractéristique. Les femmes suspendent le leur dans la cuisine tandis que les hommes le portent à la ceinture ou en bandoulière selon sa longueur.

Les armes à feu bundugarou existent mais sont interdites par l'État camerounais, leur usage est donc discret et tous les Fali n'en ont pas. La chasse à l'arme à feu reste d'autant limitée que le gibier se fait plus rare.

Des sacrifices sont pratiqués avant toute activité cynégétique pour protéger le chasseur et se concilier les puissances surnaturelles concernées par cette activité. La chasse individuelle est pratiquée par tous tandis que la chasse collective, qui a un caractère plus ou moins religieux, est l'apanage des hommes et des adolescents initiés.

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Lors de conflits entre villages, d'autres armes pouvaient être utilisées, notamment les massues tikenia et timbondju en bois monoxyle pour les combats corps à corps, également portées comme insigne d'autorité. Elles sont toujours produites par leur propriétaire. Existaient aussi des bâtons ferrés arandu en bois monoxyle et lame de fer enroulée à chaud autour du bois et des fouets de guerre toallin (produits jusque dans les années 1970) pour la strangulation de l'ennemi. Les fouilles ont révélé l'existence d'épées à soie betbel à lame en fer forgé. Depuis le XIXe siècle, les Fali avaient des épées sur le modèle des épées peul. Au XXe siècle, l'usage était plutôt décoratif, c'était un objet d'apparat transmis de père en fils (tout le monde n'en avait pas car le métal est rare et cher). La lame était courbée à la mort du propriétaire.

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Les forgerons ne constituent pas une caste dans la société fali. Ils appartiennent cependant à des clans particuliers. Ils sont les maîtres du feu et travaillent le fer. La matière première est achetée ou échangée sous forme de lingots ou de boules auprès des Fali du Kangou. On peut également faire usage de matériaux de récupération (tôles, ailes de voiture, boîtes de conserve, fer à béton...). Le foyer est activé au moyen de deux soufflets à outres en peau de chèvre, chaque outre étant terminée dans sa partie supérieure par une large ouverture. Elles sont en relation avec un tube de bois conique correspondant lui-même avec un autre tube de fer de plus faible diamètre qui débouche à l'intérieur de deux cônes en terre emboîtés l'un dans l'autre.

Les forges hoy titepku se situent à l'extérieur de l'habitation du forgeron pour limiter les risques d'incendie. Elles ne sont protégées que lors de leur utilisation par un abri de nattes superposées à des piquets.
Le forgeron travaille à la commande et fabrique aussi bien des parures que des outils aratoires (haches, houes, herminettes...), des armes de chasse ou de combat et des instruments de musique prenant place dans les rites (grelots et cloche double). Sa subsistance est assurée par l'agriculture à laquelle il consacre une grande partie de son temps ainsi que par les cadeaux et dédommagements de ses clients.

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