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En pays fali, un ethnologue charentais au nord Cameroun

Les chemins du mythe

Les chemins du mythe (page 1/3)

Ce titre est emprunté à l'ouvrage éponyme de Jean-Gabriel Gauthier édité par le CNRS en 1988. Dans celui-ci, Jean-Gabriel Gauthier met en évidence l'immense richesse du patrimoine culturel immatériel fali intimement lié aux objets matériels conservés et exposés dans nos musées. Mythe de création, contes, légendes, proverbes, chants, nous vous livrons ici quelques exemples évocateurs...

Un mythe de la création fali

"À l'origine de toute chose était Faw, Faw Polo, Dieu l'unique créateur et organisateur de toutes choses. Dieu était seul dans son ciel et s'ennuyait, alors il s'endormit et rêva. De son rêve naquit la Terre, Ona, il la trouva belle et désirable et s'approcha d'elle. De plusieurs unions successives naquit tout ce qui vit. D'abord les montagnes et les rochers puis les ruisseaux et les rivières, ensuite tout ce qui pousse sur la terre. Puis ce furent les lézards, les serpents et tout ce qui rampe sur la terre, puis les oiseaux qui sont les enfants des serpents et tous les mammifères, enfin les génies et pour finir les hommes. Dieu vit que c'était bien mais fatigué et indifférent à sa création laissée aux soins de la Terre-mère, il se retira dans son ciel."

C'est le récit de création le plus simple.

D'autres versions précisent les créations successives

C'est ainsi que l'on peut distinguer, avant les unions de Faw et de Ona, les productions de la terre seule "Ham Ona isi polo", les enfants nés de la terre et de la semence de Dieu "Ham Ona ni tshakto Faw" et les enfants nés des unions de Dieu et de la terre "Ham Faw ni Ona pi".

Dans ce contexte, rochers, montagnes, cours d'eau, végétation feraient partie de la terre, auraient, en quelque sorte, été créés en même temps qu'elle.

Les enfants de la terre seule sont nés des boutons "tumoto" qui marquèrent sa puberté "payam ishu" : Ce sont, en particulier, le crapaud et la tortue (que l'on trouvait autrefois représentés sur les murs intérieurs des cases).

La deuxième création d'êtres vivants "ceux qui mangent", "kin kin lie", vient d'un rapprochement de Dieu et de la Terre : "il la vit, la trouva belle et désirable et sa semence tomba sur elle sous l'effet d'un rêve érotique, "Dolom oïtité". C'est également sous l'effet d'un rêve érotique que, par la suite, chaque être humain construit sa figure d'ancêtre qui lui permettra de vivre dans l'au-delà.
De cette fécondation rêvée naquirent successivement "Tibingo", le serpent noir "Maître des ténèbres et de la mort", l'hippotrague "Moshu", "Maître des herbes et de la végétation", le serval "Tshom", "Maître du vent" "Isku", les fourmis "Timisku", "Maîtres du mortier" ainsi que les "Tim", "Maîtres du tonnerre et des éclairs".

Les enfants de Dieu et de la Terre sont issus de leurs unions de plus en plus volontaires donc de plus en plus conscientes. D'une première union naquirent les "Tindoms", "les génies" encore imparfaits puisqu'ils n'avaient qu'un œil, qu'une narine, qu'une oreille, qu'un bras, qu'une jambe, mais étant mâle et femelle ils peuvent se reproduire, ce qui explique qu'ils sont toujours là. Puis vinrent les hommes "Netu", plus complets que les génies mais pas absolument parfaits car la perfection n'appartient qu'à Dieu. Malgré tout, les génies ayant précédé les hommes, ils sont propriétaires du sol, les hommes n'en n'ont que l'usufruit (ce qui explique que jusqu'à une époque récente, vers 1970, la terre, les champs, ne pouvaient être ni vendus ni loués, mais seulement hérités ou échangés à l'intérieur du clan).

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Les chemins du mythe (page 2/3)

LA LÉGENDE DU FILS DE DJIHORÉ

Cette histoire est très vieille, vieille comme le monde. Peut-être est-elle vraie, peut-être est-elle fausse. Moi, je crois qu'elle est vraie…

Dans un pays lointain, il y a avait un mauvais chef avec de mauvais ministres. Tous les jours, ils volaient les récoltes, incendiaient les villages et tuaient tout le bétail. Ils prenaient les enfants pour en faire des esclaves, prenaient aussi les femmes quand elles étaient jolies. Toujours faisant la guerre, ils chassèrent de chez lui un très vieux chef, très sage, et firent régner sur le pays la peur et la mort. Mais les gens se réunirent. Ils allèrent dans la montagne retrouver leur vieux chef qui s'était réfugié dans un creux de rocher, aux pieds des panthères qui le craignaient, car il était le Chef. Ils lui dirent :
« Toi qui es notre guide, le fils du fils des chefs, défends-nous. Dirige nos combats. »
Mais le vieux chef était trop vieux : « Je ne suis maintenant, hélas ! qu'un arbre mort dont les fruits sont tombés. Le vent même ne veut plus m'arracher. Dieu seul peut nous sauver. »
Il tira de son sac de cuir les coquilles pangu. Il planta dans le sol les bâtons des manu et parla ainsi : « Vous, les ancêtres, qui êtes près de Dieu, donnez-nous la force de chasser ce mauvais chef. »
Et les manu lui répondirent :
« Tu es vieux, il faut que tu aies un fils.
-Hélas, ma femme est trop bien âgée, l'enfantement la fatiguerait trop, aussi accordez-moi la faveur d'accoucher à sa place.
Les manu dirent :
-Qu'il en soit ainsi. »
Deux jours plus tard, un fils naquit à Djihoré. Il était venu sous son ongle. Un si grand miracle ne passe point inaperçu et le mauvais chef, immédiatement prévenu, fit venir le fils de Djihoré pour contempler de ses yeux cette extraordinaire merveille.

Le fils de Djihoré était faible. Ses yeux n'étaient pas habitués au soleil ; ils étaient gros comme un pois de terre. Mais il grandit tant et tant qu'en un seul jour il devint aussi fort qu'un enfant de dix ans. Lorsque le mauvais chef le vit, il lui dit :
« C'est toi, le fils de Djihoré? Est-il vrai que ton père a accouché sous son ongle?
-C'est vrai, chef, c'est vrai.
-Dis-moi, Ham a Djihoré, puisque ton père est capable d'accomplir de tels exploits, porte lui cette pierre et dis-lui de la fendre comme il fendrait une calebasse. »

Lorsque Ham a Djihoré fut de retour dans le creux de rocher où habitait son père, le vieillard se mit à pleurer. Mais Ham a Djihoré lui dit : « Rassure-toi, car je suis le fils de Dieu. »
Il reprit la pierre et partir chez le méchant chef.
« Alors, dit ce dernier, ton père a-t-il cassé la pierre?
-Non.
-Peux-tu m'expliquer pourquoi?
Et Ham a Djihoré répondit :
-Peux-tu casser cette calebasse si Dieu ne le veut pas?
-C'est vrai, dit le chef, je vois que tu es un sage. »
Il appela ses conseillers et leur dit : « Donnez une grosse chèvre à Ham a Djihoré, il est comme mon fils. »
Ham a Djihoré partit dans la brousse. Quant il fut seul, il tua la chèvre et la mangea. Alors, il devint grand, si grand, si fort et si beau qu'aucun homme ne pouvait lui être comparé. Les amis de son père se réjouirent vivement.
«Le mauvais chef, ayant appris la nouvelle, voulut de ses yeux vérifier cette réalité. Il le fit appeler :
« Tu es grand et fort, Ham a Djihoré, tu vois que je t'avais donné de la bonne nourriture. Que peux-tu me raconter ?
-Hier soir, il se fit un grand froid sur la terre. La nuit vint, éclairée par deux lunes. La lumière était telle que mon père a brodé deux manteaux.
-C'est vrai, dit le chef, je te donne un troupeau. »
Mais, lorsque Ham a Djihoré fut partit, le mauvais chef réunit tous ses conseillers et il leur dit : « Il faut en finir avec ce garçon, car bientôt il commanderait à tout le pays. Allez lui dire que demain nous irons à la chasse ensemble. »

De très bonne heure, Ham a Djihoré et le mauvais chef partirent dans la brousse. Soupçonnant une ruse, Ham a Djihoré portait sur son dos un très gros sac rempli de cendres. Ce sac était percé d'un trou et ainsi il marquait son chemin.
Arrivés à un endroit où les arbres étaient aussi hauts que la montagne de N'Goutchoumi, le mauvais chef lui dit : « Toi qui es jeune, grimpe dans cet arbre me cueillir ces beaux fruits. »
Ham a Djihoré grimpa. Lorsqu'il fut sur une haute branche, le mauvais chef entoura l'arbre d'épineux et s'enfuit en courant. Le soir, lorsqu'il revint à son habitation, il appela sa femme :
« Femme, porte-moi mon manteau.
Elle répondit :
-Ham a Djihoré vient de le prendre. »
Et le mauvais chef se coucha sur le côté gauche, car il se sentit malade.
Quelques temps plus tard, il fit revenir Ham a Djihoré : « Vois-tu, j'ai besoin de toi. J'ai construit un grenier, mais il faut quelqu'un de très fort pour installer le toit. Pénètre à l'intérieur, nous le poserons sur les murs tandis que tu dirigeras la manœuvre. »
Ham a Djihoré pénétra dans le grenier. Aussitôt les fils du mauvais chef lièrent le toit au mur et partirent chercher du feu pour l'incendier. Le plus jeune fils du mauvais chef vint à passer. Il entendit du bruit et dit à Ham a Djihoré :
« Que fais-tu dans ce grenier?
-Je mange des bons fruits.
-Veux-tu m'en donner?
-Oui, mais viens les chercher. »
Il ouvrit le grenier et Ham a Djihoré s'enfuit après avoir remis la toiture en place. Bientôt le mauvais chef revint avec des torches. Lui et ses gens mirent le feu au grenier. Alors, pendant qu'ils riaient et dansaient, ils entendirent derrière eux une petite voix qui disait : « Je te salue, ô chef, c'est moi Ham a Djihoré. »
Tous s'enfuirent, seule demeura une jolie jeune fille qui se mit à pleurer. Ham a Djihoré s'étant approché d'elle lui demanda :
« Pourquoi pleures-tu?
-Je pleure parce que tu as tué mon frère. Mon père était mauvais, mais mon frère était bon. Pourquoi, toi Ham a Djihoré, le fils de Dieu, as-tu fait cela?
Ham a Djihoré la prit dans ses bras et, en la caressant, lui répondit :
-Ton frère n'est pas mort. Il revivra par nous, car tu seras ma femme ; je suis le fils de Dieu. Ainsi Dieu l'a voulu. »

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Les chemins du mythe (page 3/3)

LA HYENE ET LE CHAT

BONGO NI TIKAWLI

Un petit chat, tout blanc, revenait de la chasse. Il portait un gros poulet. Au détour du chemin il rencontra Bongo, la Hyène.
Dès qu'elle le vit, elle lui dit : « Chat, que portes-tu là? Donne-moi ce poulet. »
Le petit chat répondit : « O, grande hyène, je te salue toi et les tiens. Tu es le Seigneur de ces montagnes ; ton seul nom fait trembler tous les habitants de la plaine. Tu es comme l'ombre de Dieu. Ce gibier, je te l'offrirais volontiers s'il n'était indigne de toi, car cette nourriture est juste bonne à rassasier un pauvre petit chat tel que moi. Aussi, grande hyène, vais-je me permettre de te dire où se trouve une proie digne de ta Grandeur. Là-bas, au sommet de cette montagne, près de l'habitation des hommes, vivent des chèvres bien grasses. Le soir, on les enferme dans un enclos. Il te suffira une fois la nuit venue, de monter sur le toit et, par l'ouverture de ce même toit, tu apercevras leur toison blanche. »
La hyène satisfaite lui dit : « Chat, je te remercie ; tu es digne de figurer parmi mes serviteurs. »
D'un bond, elle sauta sur un rocher et disparu derrière un taillis d'épineux. Quand la nuit devint blanche, lorsque les hommes dorment, Bongo s'approcha furtivement des habitations. Vite, elle saute sur le toit. Elle aperçoit une tâche de lumière, elle se jette dessus. Ce n'était point les toisons de chèvres grasses, mais les cendres brûlantes d'un foyer. Ses hurlements de douleur réveillèrent les hommes et elle ne dut qu'à la vitesse de ses pattes de pouvoir leur échapper.
Au petit matin, alors qu'elle léchait les multiples plaies dont son corps était couvert, elle vit le chat, un chat tout gros, tout rond, avec un ventre bien plein. Alors, prenant son air le plus aimable, elle lui dit :
« Chat, petit chat, approche, approche, que je te donne de la bonne chèvre bien blanche et bien grasse » - « Tikawli, tikawli, got jot biu! »
Et le petit chat répondit : « Oh! Je ne peux plus, j'ai trop mangé de poulet » - « mi me ole jot gemshu!... »

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