Menu      ►

En pays fali, un ethnologue charentais au nord Cameroun

La société Fali

Parures et codes sociaux

Parures et codes sociaux (page 1/9)

Chaque village compte une ou plusieurs tribus alliées dites num banta. Chacune est elle-même formée par l'alliance de plusieurs clans patrilinéaires exogames qui se décomposent eux-mêmes en lignages hiérarchisés suivant l'âge.

Autrefois groupées pour des raisons de sécurité, les habitations ont tendance à se disperser de plus en plus et deviennent des hameaux éloignés parfois de plusieurs kilomètres. Ils ne sont pas pour autant dissociés car si les hommes peuvent changer de lieu de résidence, les morts conservent un habitat fixe. De ce fait, quelle que soit la distance à laquelle se trouve une habitation, elle demeure liée à la parcelle de terre sur laquelle s'élève le sanctuaire clanique de son propriétaire.

Le costume des hommes fait lui-même référence à cette appartenance clanique. Les pagnes d'apparat se décomposent en deux parties, antérieure et postérieure, attachées ensemble par de petites lanières. Ils sont réalisés en coton cultivé, tissé et teint localement à l'indigo et ornés de broderies faites avec du coton d'importation. Le bleu indigo, le jaune et le rouge sont les couleurs caractéristiques des Fali.

Sur la partie antérieure du pagne tipesu, on observe en effet, des motifs géométriques brodés qui sont une carte d'identité, pourrait-on dire, de l'individu. Au centre se trouve son blason personnel, sur les côtés les blasons des clans alliés et à la base des broderies à valeur strictement décorative. Seuls les hommes ayant subi l'initiation portent ce type de pagne. Les pagnes ne sont pas transmissibles d'une génération à l'autre. Chacun fabrique son pagne mais certains étant plus habiles que d'autres, il peut arriver que des commandes leur soient passées, elles seront payées par troc.

La fabrication des pagnes est un travail strictement masculin, de la culture du coton familial (disparue aujourd'hui), au filage, au tissage, à la couture, la teinture puis au travail de broderie.

Chez les Fali du Kangou, le pagne antérieur masculin est de forme triangulaire. Fabriqué selon les mêmes procédés, il porte également les blasons de son propriétaire et des clans alliés, brodés. Des anneaux de laiton achetés sur un marché viennent lester le pagne et éviter qu'il ne se soulève au vent. La partie postérieure est constituée d'une peau de chèvre. L'usage de ces pagnes a disparu dans les années 1960.

1

Parures et codes sociaux (page 2/9)

Il y a quelques années encore, les Fali fabriquaient la totalité de leurs vêtements à partir du coton cultivé près des habitations. Le filage est réalisé à l'aide d'un fuseau à peson de terre cuite. Le tissage est lui réalisé au moyen d'un métier à cadre mobile. Les bandes obtenues par ce procédé ne dépassent pas 10 centimètres de largeur. Elles sont cousues entre elles pour confectionner les différentes pièces d'habillement comme les pagnes, manteaux et bonnets.

Les bandes les moins larges, mesurant entre 5 et 7 centimètres, servaient autrefois de monnaie d'échange, rôle encore visible dans les dots de mariage. Elles sont également en usage pour l'enveloppement du corps du défunt, usage témoignant de leur valeur.

Jusque dans les années 1980, les hommes âgés portaient des ensembles, short et tunique en bandes de coton local tissé, non teinté, pour le travail quotidien aux champs.

Le costume pouvait être complété par le port, plutôt pour les hommes les plus âgés, de bonnets dorr aô faits de bandes de coton produites localement pour sa partie intérieure et de coton teinté étranger (venant notamment du Nigéria) pour la partie extérieure. Les plus jeunes peuvent leur préférer les calottes achetées sur un marché, en coton tissé localement mais brodé par des artisans d'autres territoires comme Maroua, ville cosmopolite réputée pour ses broderies au point de chaînette réalisées par les hommes et que l'on trouve sur tous les marchés du Cameroun.

2

Parures et codes sociaux (page 3/9)

Au moment de l'initiation, les adolescents portaient un étui pénien kuta-ru ("sac à sexe") en tiges de graminées tressées. Cet objet était fabriqué par les hommes, plus précisément par le parrain d'initiation du jeune homme. Une partie du parcours d'initiation se faisant totalement nu, il était destiné à protéger le pénis des arbustes épineux particulièrement nombreux dans la région. C'est une pratique qui a aujourd'hui disparu. D'une manière générale, ce sont les hommes qui font tout le travail de vannerie.

Entre douze et dix-huit ans, le jeune garçon doit satisfaire à l'initiation, qui correspond à un ensemble de rites et d'épreuves physiques permettant son passage de l'adolescence à l'âge adulte. L'initiation se divise en sept parties et s'étend sur un mois environ. On commence par préparer l'initié qui est confié à un parrain. Des interdits sexuels et de langage lui sont imposés pendant trois jours et trois nuits. Cette phase se déroule dans un enclos sacré clanique, en présence de tous les membres mâles du clan et ceux des clans alliés. Le prêtre sacrifie des chèvres, des moutons et des poules. Vient ensuite la présentation au masque, précédée par des libations de vin de mil. Le masque représente l'ancêtre fondateur du clan. L'initié doit, après cela, subir les épreuves physiques, des danses s'organisent autour d'un pieu central, entrecoupées de scènes de flagellation. Puis on lui enseigne l'histoire de son clan, récit des exploits guerriers des ancêtres.

Un des moments les plus importants réside dans le changement de costume. On lui rase la tête, l'orne d'une couronne surmontée de deux plumes blanches, on lui remet le pagne brodé fabriqué par son père (il lui transmet ainsi le blason familial), à sa ceinture sont suspendues une clochette en fer et une calebasse, une verge de bois et un petit fouet lui sont donnés. Paré de ses nouveaux atours, il procède à la visite aux femmes avec tous les membres du clan (simulacre de rapt et viol) puis au bain rituel dans une source consacrée. Pour parfaire sa formation, on lui impose enfin une retraite en brousse de 15 jours pour y faire une chasse rituelle : il est accompagné de son parrain d'initiation. Durant cette retraite, l'initié se nourrit exclusivement de ce qu'il chasse et cueille, il lui est interdit de dormir sur les rochers et il partage un manteau avec un autre initié. Les tatouages rituels viennent clôturer l'initiation et marquer son nouveau statut. C'est ainsi que Jean-Gabriel Gauthier portait aux bras les tatouages du clan Kumbandji.

On considère qu'à partir de ce moment il est à la fois apte à se marier et apte à défendre son groupe par les armes s'il le faut. Autrefois, les jeunes initiés jusqu'à l'âge d'environ 30 ans faisaient partie de la classe des jeunes gens, même s'ils étaient mariés et pères de familles, c'est-à-dire des guerriers. Ils étaient dirigés par un chef des jeunes gens ou chef des guerriers. Il était logique que ce chef des jeunes gens devienne ensuite chef du village.

3

Parures et codes sociaux (page 4/9)

Les femmes portaient quant à elles jusque dans les années 1980, de l'adolescence à la mort, des pagnes tindenem en fibres de tiges de haricots (vigna unguiculata) teintées ou non à l'antimoine ou à l'ocre et ornés ou non de perles de verre rouges et jaunes et de cauris. La partie courte est pour l'avant et la longue pour l'arrière, il est noué sur le côté avec des liens en fils de coton.

Leur fabrication a cessé vers 1975 au profit des pagnes de cotonnade. Cette dernière était particulièrement longue. Une fois la récolte des haricots faite, les tiges étaient mises à rouir (après séchage en fagot sur le toit des cases) pendant environ deux ou trois jours dans un mélange d'eau et de cendres. On les sortait puis on les rinçait avant de les passer, tige par tige, entre les dents pour éplucher et dégager les fibres (les dents des Fali étaient alors taillées en pointe). Les fibres étaient ensuite mises à sécher sur un plateau en vannerie puis on tordait ensemble plusieurs fibres pour faire une cordelière. La cordelière prête, elle était mise de côté en attendant que l'on ait assez de cordelières pour faire un pagne. Chaque cordelière était attachée à une ceinture en fibres de haricot.

C'était une activité féminine de saison sèche. Chaque femme fabriquait ses pagnes mais aidait aussi ses proches, leur confection devenant ainsi un travail collectif.

Les jeunes femmes mariées, pour signaler au mari la fin des règles, portaient également un cache-sexe tu katcho ("la caresse") également fait en fibres de tiges de haricot teintées à l'antimoine et rassemblées en faisceau. La partie phallique était placée vers l'avant et le pompon vers l'arrière, le tout étant retenu par une ceinture. Il existait un équivalent pour les petites filles.

En saison fraîche, le costume des deux sexes était complété par une grande pièce de coton le lutu, drapé, formant une sorte de manteau.

4

Parures et codes sociaux (page 5/9)

Avec l'arrivée des pagnes de cotonnade sur les marchés de la région, le costume féminin fali a considérablement évolué. Les femmes portent en effet bien souvent, comme ailleurs au Cameroun et en Afrique, un ensemble en cotonnade de type wax venant d'Europe (Pays-Bas ou Grande-Bretagne) ou d'autres pays africains (du Nigéria notamment ou même du Cameroun) composé d'un corsage, pagne, foulard de tête et pagne de portage du bébé appelé gudel. Cette pièce est d'ailleurs un vêtement unisexe, car les hommes le portent aussi, à la manière d'une toge, deux pans rabattus l'un sur l'autre sur l'épaule gauche. Les femmes en font une sorte de cape nouée sous le cou.

Ces cotonnades sont aujourd'hui portées en toute occasion et pour l'exécution des différentes tâches quotidiennes.

5

Parures et codes sociaux (page 6/9)

Les Fali accordent une place très importante à l'entretien et l'ornementation de leur corps. La peau est d'ailleurs régulièrement nourrie avec une teinture grasse, mélange d'huile et d'ocre rouge.

Parmi les parures produites, ce sont certainement les ornements perlés qui se distinguent par leur raffinement.

Les cache-sexe des femmes fali de Guidar, véritables résilles de perles, se portaient avec une ceinture de cuir et un pompon au-dessus des fesses. Ils étaient destinés aux jeunes filles ou jeunes femmes. Les perles de verre sont montées sur des fibres de tiges de haricot ou de coton, tressées en une sorte de macramé, la parure est nouée à la taille avec des liens en cuir. Les motifs et couleurs de ces perlages sont la propriété de la famille. Les perles étaient achetées en brin monochrome d'environ 80 centimètres de longueur sur les marchés. On pouvait adjoindre à ce perlage des cauris, coquillages-monnaie de valeur, offerts à la jeune fille par sa mère ou son mari. On observe parfois que la base du cache-sexe est coupée ; il s'agirait, selon la tradition orale, du signe indiquant que le mari a trouvé son épouse vierge pendant la nuit de noces.

Les cache-fesses étaient portés verticalement le long de la raie des fesses par les jeunes filles ou les jeunes femmes. Les brins de perles se dédoublant à leur moitié, sont montés sur une tige de fer couverte de fibres végétales. Des pièces de monnaie percées peuvent compléter la parure.

6

Parures et codes sociaux (page 7/9)

La coiffure fait l'objet d'un soin attentif. Les cheveux sont enrobés de petites boulettes d'argile mélangées à de l'oxyde de fer et enduites d'huile de caïlcédrat. La coiffure est ensuite enrichie de parures de différentes natures portées en fonction des événements.

Les ornements de tête gemshao neüno ("collier de cheveux") étaient portés par les hommes sur le front pour les fêtes uniquement, jusque dans les années 1975. Les perles de verre sont montées sur des fibres végétales tressées. Les femmes quant à elles portaient le bandeau de tête tsheta awo fait de cuir, œillets métalliques et perles. Pour les danses funéraires et pendant un mois après le décès d'un proche, les femmes portaient des bandeaux de tête en fibres de graminées tressées. L'usage pouvait également être médical pour soigner les maux de tête (il était alors serré bien fort avec un nœud coulant).

Les parures de tête servaient aussi à marquer le statut social de certains individus. Le chef des jeunes gens se distinguait par le port du bandeau de tête tsheta awo en cuir tressé orné de perles de verre jaunes et rouges et de perles en plastique bleu ou bien par le port de la couronne tidibo uno en vannerie, laine et plume de poulet.

Les parures marquent les différents âges de la vie. De leur naissance jusque vers l'âge de cinq ans, les enfants portent des colliers ham neüno faits de rondelles de cuir et perles de verre rouges et jaunes, couleurs caractéristiques des Fali. À l'adolescence, ce sont des colliers en crin de cheval neüno dim qui étaient arborés. Quelques chefs fali pouvaient posséder un cheval, la plupart du temps offert par des chefs peuls. Les crins peuvent également provenir d'une monture appartenant à un Peul. Pour les fêtes, des colliers mixtes en fibres végétales perlées croisés sous le cou sont exhibés. D'autres colliers peuvent, de même, être portés indifféremment par les hommes et les femmes, la perle est dans ce cas mêlée à l'aluminium.

Les parures ont une fonction ornementale mais également prophylactique ; elles protègent l'individu. C'est le rôle attribué aux amulettes titchelu moptu, dont la forme est inspirée des talismans musulmans qui protègent des mauvais esprits. Elles sont portées au bras par les hommes, au cou par les enfants et à la taille par les femmes. Elles sont chargées de matières médicamenteuses. Signalons également les labrets portés par les femmes fali dans la lèvre supérieure, et parfois inférieure, fabriqués dans des matériaux divers. Jusque dans les années 1960, on pouvait en effet voir portés des labrets en quartz, notamment dans le massif du Kangou, mais il est fréquent que ces derniers soient en plomb fondu, moulé (ou martelé) et ciselé. Ces objets étaient destinés à fermer la bouche de la femme et empêcher les mauvais esprits d'entrer dans son corps.

7

Parures et codes sociaux (page 8/9)

Si les perles de verre et de plastique, produit d'importation et d'échange avec l'Occident, règnent en maîtresses dans l'ornementation corporelle fali, d'autres matériaux étrangers ont été intégrés dans la confection des bijoux comme les pièces de monnaie et jetons de chambres de commerce parfois anciens.

Le costume des Fali se caractérise par la superposition de parures. Ainsi, il était fréquent que s'ajoutent à la taille, en complément du pagne, des ceintures goroal richement décorées. Les hommes en portaient faites de fibres végétales, laine, coton, fils d'aluminium et perles attachées sur le devant pour laisser les pompons tomber vers l'avant et les femmes en portaient souvent plusieurs en même temps faites de fibres végétales ornées de perles et de cuir ou de cuir garni d'anneaux d'aluminium.

Les hommes, pour assurer leur protection pendant la chasse et l'obtention de gibier, revêtaient des ceintures ou des ornements de bras garnis d'amulettes en cornes de chèvres chargées de matières médicamenteuses.
Certaines parures comme les jambières tulu naw sont portées de manière continue ou presque. Constituées d'une plaque de fer martelé, ciselé et travaillé au repoussé, elles étaient chauffées au dernier moment pour être fermées autour des membres de son propriétaire. Des feuilles fraîches étaient placées au préalable sur la peau pour éviter toute brûlure. Ces objets étaient portés par paire. Pour les retirer, il fallait à nouveau chauffer le métal pour l'écarter et le dégager.

8

Parures et codes sociaux (page 9/9)

Le patrimoine matériel fali recueilli par Jean-Gabriel Gauthier est très complet et très bien documenté. Ainsi, certaines catégories d'objets collectés tels les sacs couvrent tous les âges de la vie d'un individu et nous permettent d'apprécier la richesse de cet artisanat et son évolution selon les usages.

Les petits garçons entre 5 et 12 ans portent des sacs kuta hamkaya, en fibres de tiges de haricot partiellement teintées dans une décoction de tiges de mil ou bien en fibres de baobab tressées teintées à l'ocre rouge. Ces objets portés quotidiennement sont produits par un homme de l'entourage de l'enfant.

L'enfant grandissant, ces sacs augmentent en dimension et en finesse bien que les matériaux demeurent les mêmes à savoir les fibres de tiges de haricot ou fibres de baobab tressées mais agrémentés par exemple de cuir et de chaînettes métalliques. Ils sont portés avec une anse plus grande à l'épaule et servent au transport des biens personnels (noix de cola, monnaie ou autre).

Vers la fin de l'adolescence, les sacs des jeunes hommes ressemblent de plus en plus à ceux des hommes adultes confectionnés avec du cuir de chèvre teinté et peint, orné de perles de verre.

Les sacs d'homme kuta sont en effet extrêmement riches, le cuir de chèvre est teinté selon différentes techniques : plongé dans une décoction de tiges de mil, peint à la main à l'antimoine ou teint avec un mélange de suie et d'huile d'arachide. Il est possible que les anses perlées soit une production de la femme du propriétaire du sac.

Les hommes âgés se distinguaient par le port d'un sac kuta biu ("sac de chèvre") confectionné dans une peau de chèvre dépouillée, partiellement tannée et cousue. Une petite anse en cuir permettait de le porter à l'épaule, sous le bras gauche. Ce long sac rendait possible le transport du métier à tisser ou du matériel pour filer dont les personnes âgées avaient bien souvent la charge, notamment durant la saison sèche. Le tannage de la peau se faisait par tension sur des piquets et dépôt de gros sel ou de natron (sorte de bicarbonate de soude), le tout était mis à sécher au soleil.

Les peaux ont une dimension et une fonction symbolique chez les Fali. La peau de serval par exemple symbolise à la fois la jeunesse, la fougue, l'intelligence rapide, l'enthousiasme, la force virile et la beauté, soit toutes les qualités requises pour remplir la charge de chef des jeunes gens loro. De ce fait, les chefs des jeunes gens avaient l'apanage du port d'un sac en peau de serval, proche de celle des léopards. Il existe pour les Fali une parenté entre les deux animaux estimés pour leur puissance et leur maturité. Cependant, tandis que la peau de serval symbolise le loro et peut être portée par n'importe qui en dehors des circonstances cérémonielles où ce personnage est présent, nul, s'il n'est véritablement le chef wuno, n'avait le droit de porter la peau de léopard ou de s'asseoir dessus.

La peau humaine ou animale agit comme un blason, elle est le support de signes distinctifs et donc le miroir de la valeur morale de l'individu.

9