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L'épigraphie gallo-romaine

Qu'est-ce que l'épigraphie ?

La collection lapidaire du musée de Saintes provient de stèles funéraires ou de monuments (dont les blocs ont été souvent remployés dans le rempart de la ville) qui datent des trois premiers siècles de notre ère. Les inscriptions sont variées : dédicaces, ex-voto, épitaphes (de militaires, de notables, d’époux, d’enfants) et nous renseignent sur l’origine, la carrière, la famille, l’espérance de vie ou les cultes des Gallo-romains.

Elles permettent aussi de les dater grâce à la présence ou non de surnom, grâce aux titres portés par les membres de la famille impériale. Mais ces témoignages épigraphiques restent trop peu nombreux pour établir des considérations générales ; néanmoins ils sont intéressants pour apprécier en particulier la romanisation d’une société.

La dédicace de l'arc Germanicus de Saintes

Sur l’attique (partie supérieure) de la face occidentale figure une dédicace à trois membres de la famille impériale et sur l’entablement, une inscription précise faite par un notable santon, Caius Iulius Rufus.

GERMANICO caesaRi TI(berii) AUG(usti) F(ilio) DIVI AUGUSTI NEP(oti) DIVI IULI PRONEP(oti) AUGURI FLAM(ini) AUGUST(ali) CO(n)S(uli) II IMP(eratori) II TI(berio) CAESARi divi aug(usti) f(ilio) divi iuli nep(oti) aug(usto) PONTif(ici) MAXS(imo) co(n)s(uli) III IMP(eratori) VIII (tri)B(unicia) POT(estate) XXI DRusO CAESARI ti(berii) aug(usti) F(ilio) divi augusti NEP(oti) DIVI IULI pronep(oti) co(n)s(uli) PONTIFICI AUGURI

"À Germanicus César, fils de Tibère Auguste, petit-fils d’Auguste divinisé, arrière petit-fils de Jules divinisé, augure, flamine augustal, consul deux fois, acclamé imperator deux fois ; à Tibère César Auguste, fils d’Auguste, petit-fils de Jules divinisé, souverain pontife, Consul trois fois, acclamé imperator huit fois, en sa 21e puissance tribucienne ; à Drusus César, fils de Tibère Auguste, petit-fils d’Auguste divinisé, arrière petit-fils de Jules divinisé, consul, pontife, augure."

La dédicace à Germanicus est précieuse puisqu’elle permet de dater la construction du monument ; grâce aux titres portés (deux fois consul), elle se situe vers 18-19 ap. J.-C.

Sur l'entablement :

C(aius) IULIus C(aii) IULI(i) CaTUANEUNI(i) F(ilius) RUFUS C(aii) IULI(i) AGEDOMOpatis NEPOS EPOTSOROVIDI(i) PRON(epos) Vol(tinia) sacerdos romae et auGUSTI ad aRAM QUaE EST AD CONFLUENTeM PRAEFECTUS fabRUm De S(ua) P(ecunia) F(ecit)

"Caius Iulius Rufus, fils de Calius Iulius Catuaneunius, petit-fils de Caius Agedomopas, Arrière petit-fils d’Epotsorovidus, inscrit à la tribu Voltinia, prêtre de Rome et d’Auguste à l’autel qui se dresse au confluent, préfet des ouvriers, a élevé à ses frais."

Caius Iulius Rufus rappelle non seulement qu’il est le donateur de l’arc de Saintes mais qu’il occupe une haute fonction en Gaule ; prêtre de Rome et d’Auguste à l’autel qui se dresse au confluent (à Lyon). Il est issu d’une grand famille santonne qui domine cette cité.

L'épitaphe de militaire : Autius

Cette stèle de légionnaire, provenant du camp d’Aulnay et présente au musée de Saintes, est contemporaine des règnes d’Auguste et de Tibère.

L(ucius) AUTIUS L(ucii) F(ilius) "Lucius AUTIUS, fils de Lucius
ANI(ensi) FOR(o) IUL(ii) de la tribu Aniensis, originaire de Fréjus"

Lucius AUTIUS est un citoyen romain, inscrit donc dans une tribu et portant le gentilice de son père. Il est originaire de la province gauloise la plus anciennement rattachée à Rome.

MIL(es) LEG(ionis) XIIII Soldat de la 14e légion jumelle,
GEM(inae) ANNO mort à
XXXV STIP(endiorum) XV 35 ans, ayant vécu la solde pendant 15 ans
H(ic) S(istus) E(st) repose ici"

Lucius AUTIUS appartient à une légion qui est indiquée et par son nombre et par son nom ; celle-ci est installée près d’une grande voie romaine afin d’assurer la paix romaine. Mais cette légion sera transférée sur le front rhénan suite à l’intervention en Germanie. Ce légionnaire a été incorporé à l’âge de vingt ans, a servi pendant quinze mais il est mort jeune à l’âge de trente-cinq ans.

L'épitaphe de notable : Marinus

Cette stèle, datée de la première moitié du premier siècle (règnes de Tibère ou de Claude), est un exemple interessant de la romanisation qui s’est produite chez les notables santons. Le magistrat gallo-romain est romanisé comme en témoigne sa carrière et ses tria nomina, mais est fier de ses origines gauloises puisque, outre sa filiation, il rappelle sa fonction importante de vergobret dans sa cité. La gravure est régulière, précise et il existe des points de séparation à la deuxième ligne.

C(aii) IULI RICOUERIVGI F(ilio) VOL(tinia) MARINO

"à Caius Iulius Marinus, fils de Ricoveriugus, de la tribu Voltinia"

Caius Iulius Marinus est un citoyen romain, inscrit dans la tribu Voltinia et portant un prénom et gentilice d’empereur julio-claudien. Son père possède un surnom typiquement gaulois.

(augus) TALI PRIMO C(uratori) C(ivium) R(omanorum) QUAESTORI VERG

"qui a été premier flamine augustal, curateur des citoyens romains, questeur et vergobret."

Marinus a suivi une carrière romaine des honneurs ; il occupe le poste de questeur (trésorier). Il est chargé du culte impérial : le flamine augustal sert le Génie de l’empereur et de ses Lares, c’est la fonction qui couronne une carrière municipale, et le curateur a pour fonction de rassembler les citoyens autour du culte impérial. Mais il exerce aussi la plus haute charge chez les Gaulois : vergobret.

MARINA FILIA

"Iulia Marina sa fille"

La fille porte le gentilice de son père, ici IULIUS que l'on féminise en IULIA.

L'épitaphe d'époux : Otocilia Severa

Cette stèle, trouvée dans le rempart de Saintes, présente une gravure de qualité (régularité des lettres) qui évoque une défunte. La datation possible varie de la fin du IIe à la fin du IIIe siècle.

  MEMORIAE "À la mémoire
gentilice de l'épouse OTOCILIAE d’Otocilia
surnom de l'épouse SEVERAE Severa
origine géographique LUGUDU De Lyon,
NENSIS
le nom du dédicant MARTIUS Martius
le statut social du dédicant AUG(usti) LIB(ertus) affranchi impérial,
son lien de parenté à la défunte CONIUGI à son épouse
  KARISSIM(ae) très chère
  Posuit a fait"

L'épitaphe d'enfant : Petronius

Cette stèle, qui a été remployée dans le rempart de Saintes (avec un trou de louve au centre), évoque un petit enfant dont le gentilice et le surnom, comme ceux de ses parents, sont bien gaulois. La datation possible varie de la fin du IIe à la fin du IIIe siècle.

  D(iis) M(anibus) "Aux Dieux Mânes
nom du défunt PETRONIOAVI à Petronius Avitianus
âge au décès TIANO VIXIT AN qui a vécu
NIS IIII DIEB(us) C 4 ans 100 jours
dédicants SENILISETAVE Senilis et
TICCUS PAREN Aveticcus ses parents
  TES F(aciendum) C(uraverunt) ont pris soin de faire"

Comment lire une inscription ?

La science des inscriptions est basée sur la lecture de textes rédigés en latin :

- le U et le V se lisent U ; le I peut être lu I ou J (Iulius = Julius) ;

- les cas les plus fréquemment employés sont le nominatif (ex. : Caius Iulius Victor), le génitif (Caii Iulii Victoris) et le datif (Caio Iulio Victori).

La principale difficulté tient à l’utilisation d’abréviations, nécessaires compte tenu de la place réduite des supports. Par exemple :

- la filiation est indiquée par F mis pour Filius ou Filia (fils ou fille) ;

- LEG pour LEGIO (légion) ;

- COS pour CONSUL, etc.

Mais ces codes peuvent varier :

- des abréviations différentes : L comme LIB sont utilisés pour désigner un LIBERTUS (un affranchi) ;

- des lettres peuvent être liées ou incluses, ou au contraire séparées par des points ou une hedera (sorte de pic retourné)  ;

- certains gentilices (ou noms de familles) peuvent être abrégés : IUL pour IULIUS.

Il existe aussi des formules usuelles :

sur les épitaphes :

- D M mis pour Diis Manibus (aux Dieux Mânes) placé en tête ;

- H S E pour Hic Situs Est (il repose ici) placé à la fin.

Pour les dédicaces, il est fréquent de trouver en formule finale :

- V S L M qui donne développé Votum Solvit Libens Merito (a accompli son vœu de bon gré et à juste titre).

Que nous apprend l'inscription ?

Le nom

Un citoyen porte un prénom indiqué par une initiale (C pour Caius, L pour Lucius), suivi du gentilice ou nom, puis s’ajoute un surnom : cela forme les tria nomina (prénom + gentilice + surnom). Ainsi, Jules César a pour tria nomina : Caius (prénom) IULIUS (gentilice) CAESAR (surnom).

Dans les cités indigènes, celui qui obtient la citoyenneté romaine adopte le prénom et le gentilice de l’empereur qui la lui a accordée.

La femme est désignée par la gentilice de son père et un surnom ; elle n’a pas de prénom même si quelquefois on peut trouver G mis pour Gaia.

Ainsi, à Saintes, le notable qui a fait construire, sous le règne de Tibère, l’arc votif se nomme Caius Iulius Rufus ; il porte comme son père Caius Iulius Catuaneunius et son grand-père Caius Iulius Agedomopas le prénom et le gentilice des premiers empereurs julio-claudiens. Si ces ascendants conservent un surnom gaullois, Rufus possède un surnom romain ; en deux générations, cette famille s’est totalement romanisée.

La tribu

C’est un élément qui permet d’identifier un citoyen puisque un citoyen romain est inscrit dans l’une des trente-six tribus. Sur les inscriptions, elles sont indiquées soit par leurs trois premières lettres soit par le nom complet. Ainsi, à Saintes, plusieurs citoyens appartiennent à la tribu Voltinia.

La carrière

Les magistrats romains exerçaient, selon un ordre établi, différentes fonctions afin de parvenir aux charges les plus importantes de l’empire. Après avoir occupé des postes mineurs dans l’armée (tribun militaire, préfet de cohorte) ou l’administration civile (décemvir, triumvir), la carrière débutait par le poste de questeur, puis d’édile ; ensuite le magistrat accédait à la fonction de préteur et terminait par la fonction de consul.

Glossaire

AFFRANCHI impérial : 

esclave devenu libre et travaillant dans les bureaux de l'empereur

AUGUSTUS : 

titre à caractère sacré, donné à tous les empereurs

CURATEUR : 

fonction consistant à rassembler les citoyens romains du culte impérial

CONSUL : 

magistrat suprême (civil et militaire)

ÉDILE : 

fonction d'administration municipale

FLAMINE impérial : 

prêtre du culte impérial, fonction couronnant une carrière municipale

IMPERATOR : 

général en chef victorieux, puis titre repris par tous les empereurs

GENTILICE : 

nom commun à plusieurs familles ayant un même ancêtre et qui forment un clan

PONTIFEX MAXIMUS : 

le plus haut prêtre de Rome

PRÉFET des ouvriers  : 

titre devenu honorifique désignant un officier d'état-major recruté dans les familles importantes.

PUISSANCE TRIBUNICIENNE : 

rend son détenteur sacré et inviolable ; elle sert à compter les années

QUESTEUR : 

chargé des finances en province ou dans l'armée

TRIA NOMINA : 

la tria nomina est le nom des cotoyens romains, composée du prénom, du nom ou gentilice et du surnom.

TRIBUN MILITAIRE : 

chef d'un régiment d'auxiliaire

VERGOBRET : 

magistrat suprême d'une cité chez les Gaulois

Bibliographie

Épigraphie latine

Épigraphie latine, Paul Corbier, SEDES 1998

Manuel d'épigraphie romaine, Jean-Marie Lasserre, Picard 2005

Épigraphie à Nîmes du XVIe siècle à nos jours, catalogue d'exposition, musée archéologique de Nîmes, 1987

Saintes antique

Inscriptions Latines d'Aquitaine (I.L.A.) - Santons, Louis Maurin, avec la collaboration de Marianne Thauré et Francis Tassaux, Centre Pierre Paris, 1994

Saintes antique. Des origines à la fin du VIe siècle après Jésus-Christ, Louis Maurin, musée archéologique de Saintes, 1978

Généralités

Dictionnaire des antiquités grecques et romaines (10 vol.), Charles Daremberg et Edmond Saglio, Hachette, 1877-1919

Regard sur la Gaule, Christian Goudineau, Errance, 1998

Dictionnaire de l'Antiquité, Jean Leclant, PUF, 2005

Les Gaules (Provinces des Gaules et Germanies, Provinces Alpines) : IIe siècle av. - Ve siècle ap. J.-C., Alain Ferdière, Armand Colin, 2005

Générique

Conseiller scientifique

Isabelle Dupont
Service éducatif du musée archéologique de Saintes

Conception

Pierre-Emmanuel Laurent
Alienor.org, Conseil des musées

Merci à

Gaby Scaon, Christelle Varache
Musées de Saintes