Introduction de l'exposition
 Du pagne au paréo
 Transformations du corps, la peau vêtement premier
 Insigne du pouvoir
  Retour à l'accueil
Imprimer ce texte 

 

Transformations du corps, la peau vêtement premier

Le premier vêtement pour l'homme reste sa peau par les transformations qu'il lui inflige. Les marques corporelles qu'elles soient permanentes sous la forme du tatouage, du piercing, des scarifications ou des mutilations (déformation crânienne, circoncision,…) ou temporaires avec les peintures, habillent le corps. Longtemps considérées par le sens commun comme des pratiques réservées à des sociétés dites primitives, il s'avère que certaines de ces transformations sont assez anciennes en Occident. Des poinçons en bois préhistoriques, trouvés sur le gisement d'Aurignac (Haute-Garonne), ont été interprétés comme des instruments de tatouage. Si ces pratiques de marquages du corps contribuent à passer de l'état de nature à celui de culture dans les sociétés traditionnelles, en Occident elles relèvent davantage de revendications identitaires particulières.

Le tatouage

Le terme tatouage est un dérivé de l'anglais tattoo lui-même emprunté au polynésien de Samoa tatau. Ce rappel étymologique confirme combien les échanges entre européens et océaniens n'ont pas été à sens unique mais qu'un certain nombre de pratiques a inspiré très profondément nos cultures occidentales. D'ailleurs, il était de coutume par le passé que certains membres des aristocraties européennes possèdent des tatouages dissimulés sous des vêtements afin de ne pas nuire à leur rang. Nous gardons par ailleurs aujourd'hui les traces de cette pratique océanienne ancestrale dans les sociétés occidentales, bien que la signification originelle ait disparu.

Le tatouage et peintures corporelles océaniens

Le tatouage polynésien traditionnel était réalisé autrefois à l'aide d'un peigne constitué d'un manche en bois et d'une lame en os ou en écaille de tortue dentelée. L'artisan spécialisé frappait sur le peigne avec un marteau (fragments de bois longiligne) afin de faire entrer sous l'épiderme le colorant. Cette séance était d'autant plus douloureuse que les parties concernées étaient particulièrement sensibles (lèvres, langue, paupières voire pénis chez les Maoris de Nouvelle-Zélande ou les guerriers marquisiens par exemple). L'action de se tatouer servait à multiplier symboliquement les enveloppes corporelles au cours de l'existence afin de protéger l'individu de sa vulnérabilité originelle. Le tatouage était aussi un rituel d'initiation au cours de l'adolescence et un moyen de signifier son statut ainsi que son appartenance à un groupe ou à un clan. Tout le monde n'était pourtant pas tatoué (les femmes ou certains personnages de haut rang dans certaines sociétés). Cette pratique fut abandonnée sous la pression des missionnaires au début du XXe siècle, elle réapparaît néanmoins aujourd'hui à des fins de revendication identitaire, notamment chez les Maoris exilés.

Les peintures corporelles sont beaucoup moins répandues que la pratique du tatouage. Elles sont néanmoins attestées chez les Aborigènes d'Australie qui couvrent, dans certaines occasions rituelles, le corps de pigments blancs et rouges.

Tatouage et peintures corporelles africains

Les peintures corporelles en Afrique complètent le plus souvent les scarifications. Elles sont réalisées au cours de cérémonies. Les devins et les rois Baluba de la République démocratique du Congo par exemple se recouvrent le corps de kaolin afin de signifier leur bonne volonté et leur pureté. La peinture blanche sert également au Kenya dans le cycle d'initiation de passage à l'âge adulte des jeunes garçons ou encore chez les jeunes filles bambara (Mali) excisées.

Les peintures corporelles en Amérique du Sud

Les peintures corporelles en Amérique du Sud font partie des ornements les plus sophistiqués. Tout au long de son existence, l'individu va revêtir son corps de motifs peints variant selon son statut, son âge, son sexe ou les évènements. Trois couleurs principales sont utilisées : le rouge, le noir et le blanc. Elles sont obtenues à partir de matières végétales ou minérales. Pour le rouge, il s'agit de la graine du roucouyer (Bixa orellana) qui est mélangée à de l'huile de palme ou de l'eau ; le noir provient de la pulpe du fruit de genipapo (Genipa americana) ou du charbon de bois. Les pigments blancs sont plus rares et sont extraits d'une argile blanche. Dans les trois cas, il s'agit de teintes éphémères qui disparaissent plus ou moins rapidement au lavage.
La réalisation des peintures s'effectue entre femmes ou entre hommes. Pour celles des enfants, les femmes de la famille tracent sur le corps des motifs linéaires à l'aide d'une tige flexible provenant de la nervure centrale de palmier.

Le tatouage et peintures corporelles en Europe

L'existence du tatouage en Europe est assez ancienne. Les membres de la noblesse thrace, selon Hérodote, portaient des marques corporelles pour signifier leur statut. Charles XIV, roi de Suède était tatoué sur son torse de la maxime "Mort aux rois" ; plus récemment, des personnages politiques aussi célèbres que Churchill, Roosevelt, Truman ou Kennedy étaient également tatoués. Si le tatouage contribue à affilier l'individu à un groupe dans les sociétés traditionnelles extra-européennes, en Occident, en revanche, il témoigne d'une recherche d'individualisation. Le tatouage a davantage vocation à décorer le corps qu'à intégrer socialement l'individu. Dans la plupart des cas, le choix du motif s'effectue selon des critères de beauté en dehors de toute signification culturelle intelligible par le reste de la société. L'emprunt de signes exotiques de type polynésien en témoigne ; souvent modifiés, ils ont perdu leur sens originel. Le tatouage européen fonctionne donc davantage comme une signature favorisant une meilleure appropriation de son enveloppe charnelle. Elle est volontairement exhibée ou en revanche cachée suivant les circonstances.

Les mutilations

L'objectif des mutilations est d'altérer volontairement son enveloppe corporelle et de façon permanente. Cette pratique universelle peut prendre la forme, suivant les endroits du monde, de la circoncision, l'excision, la déformation crânienne, l'entaille des dents, la constriction des muscles, la perforation de la peau, etc..

Mutilations en Océanie

Les mutilations en Océanie se présentent sous la forme de perforations des oreilles, ou encore du nez en Micronésie et Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les Aborigènes d'Australie amputent ou incisent certaines de leurs dents ; ils compriment également l'os nasal des enfants pour l'aplanir.

Mutilations en Afrique

Les mutilations les plus répertoriées en Afrique correspondent aux perforations des lèvres (labret) et des oreilles, connues depuis les époques préhistoriques notamment chez les populations Sao (du Cameroun, Nigeria et Tchad). L'incision des dents est aussi attestée chez certaines populations. Enfin, la pratique de déformation crânienne est particulièrement caractéristique chez les Mangbetu de la République démocratique du Congo qui la considère comme un signe de noblesse. Le crâne est comprimé dès la naissance au moyen de cordelettes de raphia serrées autour de la tête. Par la suite, les femmes épaississent leur chevelure en panier.

Mutilations en Amérique

Les plus anciennes mutilations américaines remontent à 3 500 ans. Néanmoins, toutes les pratiques ne sont pas uniformément répertoriées pour l'ensemble du continent. Si les Indiens de la Côte Atlantique d'Amérique du Nord nommés "têtes plates" par les trappeurs, pratiquent la déformation crânienne, en revanche ceux du Brésil privilégient la déformation des jambes ou des bras (au moyen de jambières ou brassards). Notons également qu'en Amérique du Sud, la perforation de différentes parties de la tête (oreille, lèvre, cloison nasale, dents) est plus courante.

Mutilations en Europe

Les mutilations les plus communes en Europe sont le percement des oreilles ou la circoncision.
Mais d'autres pratiques plus marginales ont existé telles les déformations crâniennes dont Hérodote et Strabon faisaient état le long du Danube. Celles-ci sont d'ailleurs attestées en Charente, Vendée ou encore Limousin jusqu'au début du XXe siècle, sous l'appellation déformation "toulousaine". Aujourd'hui, la mode est au piercing. Mais contrairement aux tatouages qui peuvent être assimilés à une démarche artistique dans la mesure où il implique, pour certains professionnels, des connaissances précises des couleurs, du graphisme et du support charnel, le piercing n'est apparenté qu'à un acte technique.

Les scarifications

Les modifications corporelles par scarifications consistent soit à entailler l'épiderme au moyen d'un couteau ou de lames de différentes matières, soit à exciser une plage de peau. Elles provoquent des cicatrices réduites ou en revanche de longues enfilades en relief ou déprimées. Dans certaines sociétés, il s'agit d'un véritable art plastique initiatique pour lequel la douleur est un élément fondamental.

Scarifications en Océanie

La pratique des scarifications est plus largement répandue en Mélanésie qu'en Polynésie aux dépens du tatouage. Les incisions corporelles sont réalisées au moment des initiations des jeunes filles et des jeunes garçons. Suivant le sexe, les marques sont ventrales pour les filles et dorsales pour les garçons ; les garçons ont également des marques sur les bras et la poitrine. La cicatrisation est accélérée par l'application de cendres profondes sur les plaies.

Scarifications en Afrique

Dans de nombreuses sociétés africaines, au cours de l'existence, le corps fait l'objet d'un marquage par incisions à l'image de ce qui a été décrit pour le tatouage en Océanie. Chaque changement de statut de l'individu (naissance, puberté, mariage, etc.) s'accompagne de séances de scarifications. Véritable art corporel, les dessins inscrits sur la peau font appel à la mémoire collective. Ils inscrivent l'individu dans la société et dans le monde. Le graphisme fait bien souvent référence à la cosmologie quand les incisions ne sont pas seulement des éléments de protection. L'acte de scarifier est public et festif ; le scarifieur est une personne habilitée en raison de ses connaissances techniques mais aussi symboliques.

Scarifications en Amérique

Les scarifications en Amérique du Sud sont beaucoup moins courantes que les peintures corporelles. Elles sont réalisées à l'occasion de cérémonies particulières mais n'entrent pas dans un processus à long terme de décoration du corps. Dans la région du Xingu, les lutteurs Xinguanos se scarifient avant le combat dit Huka-Huka qui met fin au rite du Kuarup (rituel dédié aux disparus et aux premiers hommes). Chez les Indiens d'Amérique du Nord, certains hommes se font faire une balafre au cours des séances rituelles d'extase.

Scarifications en Europe

Moins répandues que le tatouage et le piercing, les scarifications sont encore considérées comme une pratique marginale en Europe en raison sans doute des problèmes d'hygiène et surtout de l'importance donnée à la douleur aux dépens de l'approche artistique. Deux types de scarifications sont aujourd'hui exercés : le marquage au fer rouge ou branding et les coupures au sang ou cutting, réalisées au scalpel sur les parties du corps où la peau est la plus épaisse (épaules, haut du bras, etc.). Si les scarifications africaines renvoient à la mémoire collective, actuellement en Occident, elles traduisent une volonté de l'individu de créer visuellement sa propre culture.


[Imprimer ce texte]