EXTRAITS DE
" ENTRETIEN AVEC FRANÇOIS MECHAIN "

Par Laurence Chesneau-Dupin, Catherine Duffault, Jean-Yves Hugoniot et Jean-Pierre Mélot (conservateurs et conservateurs adjoints des musées de Cognac, Saintes et Rochefort). Dans : François Méchain - L'exercice des choses, Editions SOMOGY

Comment est née l'idée du projet en bordure de Charente ? Nous vous avons proposé de réfléchir à un travail autour du fleuve, cette Charente qui unit nos trois villes. Nous avions envie de savoir comment un artiste contemporain voyait ces paysages si souvent représentés depuis le XIXeme siècle, comment il pouvait aujourd'hui s'en emparer. Vous nous avez immédiatement entraînés vers Courbet. Pourquoi ?

Je ne sais pas qui a entraîné l'autre…
Comme dans tout projet j'ai d'abord écouté les gens. Gustave Courbet est un peintre que je respecte beaucoup, au travail parfois quasi photographique.

Il opère une fracture dans l'histoire de l'art, il rompt avec la peinture de bataille, la peinture historique ou la peinture mythologique, pour parler de l'ordinaire, du quotidien. Manet va peindre une botte d'asperges, Courbet, dès 1849, un enterrement à la campagne. Quel scandale ! C'est cette relation au vulgaire, le commun des hommes au sens latin du terme que j'aime. Plus question de gens célèbres, de nymphes ou de diables, mais de " gens de peu " selon la belle formule de Pierre Sansot. En faisant poser les habitants d'Ornans, Courbet parle de notre condition. Chacun peut reconnaître son voisin. Et, que l'on le veuille ou non, il est utile de rappeler que la grande majorité de la population vient de là. Certains ont tendance à l'oublier.


Ce que vous aimez chez Courbet, c'est que " ça sent les pieds " ? Et pourtant chez vous
ce n'est pas le cas.


C'est vrai et ce n'est pas vrai. Si l'utilisation de l'outil photographique oblige la distance, j'ai quand même presque toujours travaillé sur des lieux sans importance, jamais nommés parce que, peut-être pas nommables, des " lieux de peu " dont personne ne s'occupe. Et croyez-moi, ceux-là, ils ne sont pas aseptisés.

Chez Courbet c'est aussi le caractère scandaleux du personnage, son côté provocateur qui ne sont pas pour me déplaire.

J'ai toujours eu envie de brouiller les pistes. On n'a jamais su où me classer : photographe, sculpteur, sculpteur pour la photographie, photographe utilisant son laboratoire pour y remodeler la lumière comme il le ferait de la terre, j'aime cet espace incertain. Je refuse les règles établies, l'orthodoxie ; mais j'en connais aussi le prix.
Et puis Courbet avait aussi une relation très forte à la matière de la peinture ; la même qu'il avait avec la nature, avec tout d'ailleurs, avec la vie quoi. Il a même été un grand chasseur, ce qui supposait chez lui une grande connaissance du monde animal (je ne le suis pas pour ma part et ce serait peut-être là mon seul point de désaccord. Je lui pardonne pourtant car c'était dans un contexte culturel tellement différent).

C'est de cette confrontation à la matière, qu'elle soit picturale ou végétale, au sein de la forêt dont je me sens proche. Si l'acte photographique pourrait être qualifié de conceptuel, puisqu'il faut toujours imaginer ce qui se passe sans pouvoir le vérifier dans l'instant (c'est ultérieurement que le photographe verra ce que ses multiples choix ont engendré sur l'image) la sculpture permet une relation forte à la matière, vérifiable dans l'instant. Je parle parfois de combat car les matériaux que j'utilise vont rarement dans le sens que j'avais imaginé. Il y a toujours ces résistances qui entraînent l'artiste ailleurs, créant ces entre-deux que j'aime tant. Et puis chez Courbet j'aime les cadrages. Certains sont somptueux. Je tiens certainement cette fascination de ma longue pratique du dessin.

Dans le projet de Port-Berteau, non loin du site où il a travaillé avec Corot et Auguin, je vais installer une longue succession de portes de voiture, les unes derrière les autres, dans les deux sens de la marche et placées à des hauteurs différentes. Elles évoqueront le voyage tel que nous le pratiquons aujourd'hui, bien loin de la façon dont Courbet se déplaçait pour se rendre sur son site (" La Rencontre " ou " Bonjour Monsieur Courbet " 1854). Ces portières étant elles-mêmes des cadres, un certain nombre d'éléments paysage vont donc y entrer, d'autres en constituer le hors-champ. Bien que montées ou descendues à des hauteurs différentes à l'intérieur des portes, les vitres devront constituer une ligne parfaite venant se confondre avec celle de la rive d'en face. J'apposerai sur le verre des couleurs transparentes très fines rappelant la couleur du fleuve à un certain moment de la journée.

Un panoramique photographique en couleur de plusieurs images bord à bord viendra enfin recomposer ce grand vitrail, cadrages dans les cadrages, mon souhait le plus cher étant que ces écrans de couleur, oubliant la ligne de partage, viennent à se confondre avec la réalité colorée du fleuve lui-même. Je sais que le spectateur devra attendre, longtemps peut-être, à l'écoute du lent changement de la lumière.

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