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De la bouche à la culasse,
genèse du fusil Chassepot dans les collections du musée Sully de Châtellerault

 

Introduction

Au cours du 19e siècle, en inventant les armes attribuées aux soldats, les armuriers ont eu à régler les problèmes de la fiabilité et de la sécurité de leur mise à feu. À la Manufacture d'armes de Châtellerault ont été mis au point des systèmes qui ont permis de passer de l'arme à chargement par la bouche avec mise à feu par silex puis par percussion, à l'arme à chargement par la culasse mis au point par Antoine-Alphonse Chassepot.

Avant le chargement par la culasse

1. Les armes à silex

Les armes à silex étaient dangereuses pour le soldat.

Le chargement de l'arme se fait par la bouche du canon : l'amorce, la poudre et la balle sont introduites l'une après l'autre dans le canon où elles sont bourrées à l'aide d'une baguette.

Pour la mise à feu, un silex tenu dans une pièce mobile, le chien, s'abat sur une pièce d'acier, la batterie sur laquelle le silex provoque des étincelles ; la batterie bascule et découvre le bassinet contenant l'amorce de poudre qui s'enflamme et communique le feu à la chambre par la lumière, ce qui provoque la propulsion de la balle.

Mais cette arme n'était pas vraiment fiable : la poudre était souvent humide et ne prenait pas feu ; la batterie ou la pierre pouvait ne pas produire suffisamment d'étincelles pour enflammer la poudre.

 

2. Les armes à percussion

Les armes à percussion sont plus sûres pour le soldat.

a. Les armes à chambre au calibre

L'adoption pour l'armement réglementaire de la platine à percussion qui équipait dès 1828 la majorité des armes civiles (chasse et tir) régla les problèmes des ratés de mise à feu de l'arme à silex (provoquées soit par humidification de la poudre d'amorce soit par production insuffisante d'étincelles par la batterie ou la pierre).

Le chien à mâchoire tenant un silex est remplacé par un chien marteau ; ce dernier vient frapper une capsule de fulminate qui s'enflamme au choc et transmet le feu à la chambre par la cheminée. Le chargement de l'arme continue à s'effectuer par la bouche du canon : capsule de fulminate, poudre, balle.

Les armes à silex du système 1822 qui étaient encore en excellent état furent transformées à percussion (système 1822 T. et 1822 T. bis).

L'arquebusier lyonnais Brunéel proposa à la commission des armes à feu portatives le dispositif qu'il avait mis au point, comportant une platine à chien et un amorçage mécanique : amorce, poudre et balle se trouvent dans un étui, la cartouche. L'idée fut retenue et la construction d'armes selon ce mécanisme confiée à la Manufacture royale de Maubeuge ; son directeur, M. de Poncharra apporta quelques modifications.

L'originalité de ce système tient dans la cartouche qui possède fixé à sa base un sabot de bois dans lequel est encastrée une amorce, et par une saillie cylindrique autour de la cheminée, ce qui permet l'amorçage de l'arme sans manipulation.

Mais en 1838, l'explosion du caisson contenant des cartouches portant leur amorce fit repousser toute solution d'armement comportant une cartouche amorcée jugée trop dangereuse.

En 1840 furent fabriquées directement des armes à percussion du système 1840 qui, fragile, fut abandonné pour le système 1842 modifié 1842 T : tous adoptent la platine renversée à démontage rapide, du modèle 1840 (légèrement modifiée en 1847, 1853, 1857). Toutes ces armes sont des armes à chambre au calibre et canon lisse.

 

b. Les armes à chambre rétrécie

Des armes à chambre rétrécie et canon rayé tirant une balle évidée autoforçable bien que d'une meilleure précision de tir que les armes précédentes furent également fabriquées mais en petit nombre. En effet, ou bien elles étaient légères et n'acceptaient qu'une petite charge de poudre et manquaient par conséquent de portée et de puissance (carabine à la Poncharra), ou bien elles acceptaient une charge de poudre suffisante pour avoir de la portée et de la puissance, et étaient alors très lourdes (fusil de rempart).

Les ratés de mise à feu avaient été réglées par l'adoption de la platine à percussion ; la précision et la longue portée par l'adoption conjointement du canon rayé et de la balle Minié en 1857.

 

Le chargement par la culasse

Les armes à chargement par la culasse règlent le problème de la sécurité ; il restera à régler celui de la rapidité.

1. Les essais

La rapidité du tir devait être réglée par le chargement de l'arme par la culasse. Les premières armes à chargement par la culasse ont été étudiées pour la cavalerie. En effet ce système présentait le très grand avantage d'être d'un maniement facile à cheval en débarrassant le cavalier de la sujétion de la baguette.

a. Les armes utilisant une cartouche à amorçage séparé

Toute idée de cartouche portant son amorce était repoussée depuis l'explosion du caisson contenant des cartouches portant leur amorce (cartouche du fusil Brunéel-Poncharra modèle 1838) ; il n'était donc pas envisageable d'étudier des systèmes utilisant autre chose que la cartouche de papier combustible chargée d'une poudre noire de médiocre qualité et mise à feu par une capsule séparée de fulminate.

Le système Arcelin

Un système d'arme à percussion de calibre réduit (chargement par la culasse mobile ; amorçage séparé par capsule réglementaire ; fermeture de la culasse par vis à filets interrompus ; canon rayé) fut inventé par le Général Arcelin (qui avait réalisé la transformation de l'armement à silex en système à percussion), et mis au point à la Manufacture Impériale de Châtellerault par un jeune ouvrier nommé Chassepot.

Il fut fabriqué sur ordre de l'Empereur à 108 exemplaires et distribué pour essai aux Dragons de l'Impératrice, au premier Régiment des Carabiniers et au premier Régiment des Hussards. Si le système de fermeture à filets interrompus était astucieux et verrouillait fermement la culasse, en revanche l'arme n'était pas pourvue d'obturateur et émettait de très violents jets de gaz au départ du coup, ce qui la rendait dangereuse pour le tireur. Aussi le 8 juin 1858 le Comité d'Artillerie rejetait le mousqueton comme impropre au service.

Le système Chassepot, 1er type 1858 et 2e type 1862

Le système adopté par Chassepot n'était en fait qu'une modification simple du système Arcelin :

Malheureusement les ratés du premier coup étaient nombreux car la percussion d'une première capsule de fulminate n'était pas toujours suffisante pour percer l'enveloppe de la cartouche et procéder à la mise à feu de la poudre. Il fallait donc réarmer le chien, ôter la capsule percutée, en replacer une neuve, remettre en joue et tirer. On se retrouvait donc avec les mêmes problèmes de raté de mise à feu qu'avec les armes à silex.

Les modèles 1858 et 1862 sont identiques dans leur structure générale. En 1862 la boîte de culasse a été renforcée pour assurer une meilleure rigidité et solidité, la rondelle de caoutchouc a été épaissie pour assurer une meilleure étanchéité et le système de verrouillage déchire l'enveloppe de la cartouche.

Le système Manceaux-Vieillard, 1862

Un système proposé par Messieurs Manceaux et Vieillard, armuriers à Paris, fut retenu pour être mis en concurrence avec le Chassepot 1862 et la Manufacture de Châtellerault fut chargée d'en fabriquer une petite série d'armes.

L'obturation était obtenue selon le même principe de dilatation que dans le système Chassepot, la tête de culasse mobile en acier à l'intérieur de la chambre se dilatant sous l'effet de la pression des gaz lors du départ du coup. La solution était beaucoup plus élégante techniquement. De plus ce système présentait un double avantage : avoir un verrouillage à double sécurité qui empêchait d'ouvrir la culasse lorsque le chien était à l'arme et interdisait d'armer le chien lorsque la culasse était ouverte ; tirer une cartouche combustible en papier raidie dans son axe par un fil de laiton, ce qui diminuait sa fragilité.

Mais le système Manceaux-Vieillard se révéla plus fragile : la dilatation de l'acier n'était pas suffisamment au point pour permettre une élasticité régulière et constante, ce qui rendait l'obturation aléatoire. Après un certain nombre de coups la culasse crachait des gaz, et les armes devaient retourner en atelier pour un réajustage des têtes de culasse.

Ce système exigeait un tel soin dans la fabrication et des tolérances d'ajustage si étroites que la fabrication en usine en grande série semblait difficile à réaliser. Les armes Manceaux-Vieillard furent donc définitivement rejetées en novembre 1864.

Néanmoins Manceaux fabriqua dans les années 1870 une carabine dite "carabine de commerce" qui fut achetée par la Garde Nationale et distribuée aux volontaires.

 

b. Les armes d'essai utilisant une cartouche amorcée

Le système Treuille de Beaulieu, 1854

Ce modèle fut créé par le directeur adjoint de l'atelier de précision, le polytechnicien Treuille de Beaulieu à la demande du Prince-Président, qui, devenu empereur (Napoléon III), en équipa son escadron personnel dit des "Cent-Gardes". Il s'inspire de la carabine de salon Flobert qui tirait de petites cartouches métalliques amorcées.

À l'inverse des armes à verrou, la culasse se manœuvre verticalement et l'arme se tire culasse ouverte après y avoir engagé une cartouche amorcée. Pour la mise à feu, il suffit de libérer le cran d'arrêt de la culasse qui en remontant vient percuter la broche de la cartouche et obturer la chambre. Le système est donc très simple puisque culasse percutante, obturateur et levier sont une seule pièce mais très dangereux puisqu'il ne comporte aucun dispositif de sécurité.

L'arme était équipée d'un sabre-lance très long en guise de baïonnette.

 

Le système Chassepot, 1866

Le déroulement des guerres en Amérique (guerre de Sécession) ou en Europe entre la Prusse et le Danemark, la Prusse et l'Autriche (victoire de la Prusse à Sadowa, 1866) apportait la preuve de la supériorité des armes à chargement par la culasse et à cartouche amorcée.

Chassepot continua ses recherches et pour utiliser une cartouche amorcée combustible, adapta à son fusil le système à aiguille du fusil autrichien Dreysse.

Une commande de 500 fusils Chassepot fut passée à la Manufacture de Châtellerault pour mise en essai concurrentiel avec les fusils Favé et Plumerel au camps de Châlons pendant le séjour de la garde impériale aux manœuvres de 1866. Apparaissant le meilleur, le fusil Chassepot fut adopté le 30 août 1866 après quelques modifications de détails. La guerre avec la Prusse semblant imminente l'Empereur Napoléon III décida la fabrication en grande série de l'arme nouvelle, première arme d'aspect moderne : l'énorme chien extérieur et la cheminée, typiques des armes à percussion a disparu pour faire place à un verrou.

2. Les armes réglementaires du système Chassepot

a. La transformation de 1867 à tabatière

Pour l'armement des troupes auxiliaires les armes à percussion et à chargement par la bouche furent transformées en armes à chargement par la culasse par l'adjonction sur le côté du canon d'un bloc de culasse mobile autour d'une charnière. Le bloc de culasse s'ouvrant comme une tabatière, les armes transformées selon ce système reçurent le surnom d'armes "à tabatière".

b. Le fusil Gras, 1874

La cartouche en papier portant son amorce utilisée dans le système Chassepot présentait des inconvénients : elle n'était pas assez solide pour résister au transport et aux manipulations et ne brûlait pas suffisamment: des débris s'accumulaient et encrassaient la chambre, limitant le tir de l'arme à un nombre de coups assez restreints. Aussi au lendemain de la guerre de 1870, une commission fut chargée d'étudier une arme à cartouche métallique ; le choix se porta sur un modèle présenté par le capitaine Gras et adopté en 1874.

Le fusil Gras est un fusil Chassepot équipé pour tirer des cartouches métalliques : la chambre est agrandie aux dimensions de la cartouche métallique ; la culasse mobile est munie d'un extracteur et d'un éjecteur de l'étui de la cartouche ; l'obturateur en caoutchouc est supprimé du fait de l'usage d'une cartouche métallique dont l'élasticité du laiton formait à elle seule une totale obturation à tout dégagement de gaz vers l'arrière.

Les fusils modèle 1866 ont été transformés 1874 par chemisement de la chambre aux dimensions de la cartouche métallique et le remplacement de l'ancienne culasse par celle du nouveau modèle.

Toutes les armes modèle 1874 ont reçu la modification 1880 consistant en l'agrandissement et l'approfondissement de la rigole d'évacuation des gaz sur la tête mobile et la création d'une rigole dans la boîte de culasse pour mieux protéger le tireur en cas de rupture du culot de cartouche.

Enfin le modèle 1874 a été modifié en 1914 pour tirer la munition réglementaire française de 8 mm à poudre sans fumée.