Comment faire sans fer ? La hache polie au Néolithique

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Apparition des outils de pierre polie

Le Néolithique est une importante période de changement : chasseurs-cueilleurs nomades du Paléolithique vont changer progressivement de mode de vie pour devenir agriculteurs-éleveurs sédentaires. La première conséquence est l'ouverture de surfaces cultivables ce qui entraîne une transformation de l'environnement forestier. En cela, la hache et l'herminette de pierre polie vont constituer l'outillage de base pour défricher, construire des villages et développer l'artisanat du bois.

Ce n'est donc pas inexact d'associer le Néolithique ("pierre nouvelle", ancien Âge de la pierre polie) à cet outil nouveau qu'est la hache polie.

En réalité cet outil n'est pas tout à fait nouveau car dans bien des endroits, les hommes du Paléolithique et du Mésolithique, fabriquaient des haches en bois de cerf ou en pierre taillée. La réelle invention du Néolithique c'est le polissage de cet outil pour en renforcer la solidité, la longévité et aussi permettre un meilleur affûtage du tranchant.

Évolution des outils de pierre polie

Les toutes premières haches polies apparaissent dans le sud de la France au début du VIe millénaire avant Jésus-Christ. Elles ne sont pas en silex mais en roches tenaces, difficiles à tailler mais plus faciles à polir que le silex. Elles sont travaillées par bouchardage puis polies sur des polissoirs fixes ou mobiles.

Les haches polies en silex apparaissent entre le Ve  et le IVe millénaire avant Jésus-Christ. Au cours de cette période, la hache connaît un développement sans précédent. D'importants centres de production se mettent en place là où les ressources en silex ou en roches tenaces abondent : carrières de Plussulien (Bretagne) et de Plancher-les-Mines (Vosges) ou minières de Jablines (Seine-et-Marne) et de Saint-Mihiel (Meuse).

On commence alors à produire des haches polies en grande quantité et à organiser leur diffusion à une échelle régionale voire extra-régionale.

La hache polie : de l'outil au symbole…

Les haches produites et échangées à cette époque ont une taille moyenne d'environ quinze centimètres et sont destinées à être serties directement dans un manche en bois. Cependant, on a aussi produit de très grandes haches polies (jusqu'à une trentaine de centimètres).

Ces dernières - trop grandes et trop fragiles pour la coupe ou le travail du bois - devaient avoir une fonction symbolique : on les retrouve presque exclusivement  dans des tombes ou des dépôts. Ajoutons que l'exemple ethnologique de la Nouvelle-Guinée (voir infra) le montre par ailleurs.

De même on trouve fréquemment dans les sites et les tombes néolithiques de petites hachettes de 5 à 7 centimètres, quelquefois perforées. Comme pour les grandes lames de haches, leur petite taille en limite l'efficacité en tant qu'outil. Il s'agirait là d'objets de parure ou d'ornement, réalisés dans des matériaux rares, soulignant une fois de plus l'attachement des néolithiques à cet outil.

Innovations et régressions

À la toute fin du IVe millénaire avant Jésus-Christ, la hache polie va connaître une évolution majeure. Un nouvel objet lié à la hache fait son apparition : la gaine en bois de cerf. Il s'agit d'une pièce intermédiaire entre la lame polie et le manche en bois qui va amortir les chocs et limiter l'usure des manches.

On constate alors un rétrécissement de la hache polie : on passe d'une taille moyenne de quinze centimètres à une dizaine de centimètres seulement. Les haches étant plus petites, un gain de matière première et de temps de travail est réalisé. Toutefois, cette innovation entraîne une conséquence plus importante.  La fabrication de cet outil peut se faire de manière plus autonome : il n'est plus nécessaire de recourir aux spécialistes et l'activité des lieux d'extraction et de production de haches décline.

Les échanges de haches se font plus rares mais parallèlement des ateliers de fabrication de gaines se multiplient. Les échanges porteront désormais sur cet objet qui va connaître un développement spectaculaire.

La gaine, lorsqu'elle apparaît, est un simple cylindre de bois de cerf. Rapidement, elle se dote d'un épaulement améliorant le principe en évitant de fendre le manche. Vers la fin du Néolithique, la gaine se fait plus longue et elle est directement perforée dans l'épaisseur pour recevoir un manche cylindrique simple.

C'en était presque fini de la hache polie en pierre… mais celle-ci connaîtra un dernier essor à l'extrême fin du Néolithique, vers 2 000 ans avant Jésus-Christ. On va produire des lames polies de grande qualité, perforées dans l'épaisseur pour recevoir un manche en bois : ce système d'emmanchement est une application directe de la gaine perforée.

Ces haches – ‘'haches-marteaux'' ou ‘'haches de combat''- imitent souvent des objets en cuivre ou en bronze. Le métal fait son apparition à cette époque et dorénavant cette matière remplacera la pierre polie dans ses aspects fonctionnels et symboliques.

L'apport de l'ethnologie

L'ethnologie propose des modèles que l'archéologie tente de vérifier et vérifie dans certains cas. Néanmoins, un des intérêts notables de cette approche est d'avoir des modèles d'interprétations pour le domaine social. Les études menées par Pierre et Anne-Marie Pétrequin en Nouvelle-Guinée (province d'Irian Jaya, Indonésie) de 1984 à 1993 portent sur des peuples actuels qui fabriquent et utilisent des lames de pierre polie. Leurs travaux permettent de mieux comprendre le fonctionnement socio-économique de la hache polie néolithique :


Du bloc de pierre à l'abattage de l'arbre…la chaîne opératoire de la hache polie

  1. Collecte : la matière première est collectée au niveau d'affleurements de surface ouen profondeur dans des carrières ou des minières.
  2. Dégrossissage : les blocs ou gros éclats de pierre sont dégrossis à l'aide d'un percuteur en pierre.
  3. Mise en forme : pour les roches tenaces, cette opération est réalisée par bouchardage. On martèle les arêtes vives pour les émousser et limiter le polissage. C'est une technique beaucoup plus facile à mettre en pratique mais qui augmente le risque de briser l'ébauche.
    Pour le silex, cette opération s'effectue au percuteur tendre (bois de cervidé) ce qui permet d'obtenir des enlèvements plus fins et plus couvrants. Cette étape, aboutira à l'obtention d'une ébauche plus ou moins régulière. Au sein des ateliers de production, différents niveaux de savoir–faire des tailleurs ont pu être mis en évidence : d'une part des tailleurs expérimentés capables de produire des ébauches régulières, plus faciles à polir par la suite et d'autre part des débutants ou apprentis.
  4. Polissage : cette étape consiste à abraser l'ébauche sur un polissoir en ajoutant régulièrement de l'eau. Le geste fait aller et venir l'ébauche sur le polissoir en lui appliquant une pression constante. On commence par polir les bords, puis les faces et enfin la zone du tranchant (joues) de la hache. Il s'agit d'une opération simple mais fastidieuse. D'après des expérimentations la durée de polissage d'une hache standard d'une quinzaine de centimètres varie de 15 à 30 heures de travail suivant la nature de la roche polie et la qualité de finition de l'ébauche.
  5. Affûtage : la toute dernière phase de fabrication consistera à polir les derniers millimètres du tranchant de la hache pour l'affûter. C'est une opération délicate dont les techniques de réalisation restent inconnues.
  6. Utilisation : il reste ensuite à emmancher la lame pour en faire un outil fonctionnel. Les rares manches retrouvés sont généralement issus de bois robustes comme le frêne ou l'érable. La hache peut être sertie directement dans le manche, intercalée dans une gaine en bois de cerf ou perforée dans son épaisseur pour compléter un manche simple. Ces diverses modalités d'emmanchement sont le résultat d'évolutions dans le temps répondant au besoin d'associer efficacement hache et manche. Bien sûr, ces diverses adaptations ont fortement influencé la  morphologie des haches, ce qui explique une grande variété de formes pour un outil universel.

Lexique

Bouchardage – cette technique s'applique principalement aux roches tenaces. Elle consiste à marteler avec un petit galet ou une ébauche brisée les arêtes saillantes de l'ébauche à polir. Les petites percussions répétées vont émousser les reliefs, régulariser la préforme et  permettre de gagner du temps lors du polissage.

Carrières - lieu d'exploitation des roches tenaces ou du silex, en général à ciel ouvert. Pour des exploitations souterraines, on emploiera le terme de minières.

Chaîne opératoire - succession de gestes techniques qui vont transformer la matière brute en un produit fini. On prend en compte toutes les opérations pour l'acquisition de la matière première, sa transformation en outils et l'utilisation de ces derniers.

Diffusion – phénomène lié au développement des échanges au Néolithique. Les produits diffusés retrouvés pour cette époque sont principalement en pierre de très bonne qualité : haches bretonnes ou alpines, poignards de Touraine, bracelets en schiste des massifs armoricain et ardennais.

Ethnologie - science qui établit les lignes générales de structure et d'évolution des sociétés. Elle tient une place importante en archéologie (ethno-archéologie) dans la mesure où elle permet d'avoir des modèles d'interprétation socio-économiques.

Herminette – c'est un outil très proche de la hache mais différent dans son emmanchement.  L'herminette est emmanchée perpendiculairement au manche, ce qui permet la coupe d'arbres mais également le creusement se surface concave comme l'intérieur de pirogues.

Mésolithique - Période de transition entre le Paléolithique et le Néolithique comprise entre 10 000 et 6 000 avant J-C. Il s'agit de groupes de chasseurs-cueilleurs nomades, évoluant en milieu boisé, et adoptant progressivement une économie de production.

Minières – lieu d'exploitation du silex. Il peut s'agir de puits simples ou parcourus de galeries,  concentrés à un endroit où le sous-sol est riche en matière première de bonne qualité.

Paléolithique et Néolithique – il s'agit des deux périodes de la Préhistoire. La première débute avec les premiers outils de pierre taillée (3 millions d'années avant Jésus-Christ) et durant tout son long déroulement, elle verra la succession de groupes -hominidés et humains – ayant un mode de vie nomade et tirant leur subsistance de la chasse et de la cueillette. Au Néolithique - seconde période de la Préhistoire – intervient un changement décisif : les groupes humains deviennent producteurs, en développant l'agriculture et l'élevage. Ces premiers changements s'amorcent au Proche-Orient au court du Xe millénaire avant Jésus-Christ et gagnent progressivement l'ensemble de l'Europe aux alentours du VIe millénaire. Ajoutons que ces agro-pasteurs se sédentarisent en villages et développent de nouvelles techniques (la céramique, le  polissage de la pierre et le tissage). Le Néolithique s'achève avec l'apparition du métal, vers 2 000 ans avant Jésus-Christ.

Polissoir – petite pierre mobile ou grosse pierre fixe, le polissoir se reconnaît par des rainures plus ou moins longues et profondes et/ou des cuvettes, plus ou moins marquées résultant de l'abrasion des deux  pierres mises en contact. Ils peuvent être en grès, meulière ou même en silex.

Roches tenaces -  roches éruptives (dolérites, basaltes,…) ou métamorphiques (pélites, serpentines, jadéites,...) qui sont dites tenaces car moins cassantes que le silex. Ainsi, elles sont difficiles à tailler par percussion mais plus faciles à polir et surtout plus résistantes.


Bibliographie sommaire

BODSON, L. 2003. Polissage de haches en silex et d'herminettes en phtanite. Bulletin des chercheurs de la Wallonie, n°42, pp.11-21.

DELAGE, J.P. 2004. Les ateliers de taille néolithique en bergeracois. Archives d'Écologie Préhistorique n°15.

PETREQUIN, P., PETREQUIN, A.M. 1993.  Écologie d'un outil : la hache de pierre en Irian Jaya (Indonésie). CNRS Éditions. 

PETREQUIN, P., JEUNESSE, C. 1995. La hache de pierre. Carrières vosgiennes et échanges de lames polies pendant le néolithique (5400 – 2100 av. J.C.). Éditions Errance.

THIRAULT, E. 2004. Échanges néolithiques : les haches alpines. Éditions Monique Mergoil.

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