Patrick Mesner est parti entre 1996 et 2001 en Nouvelle-Calédonie, cinq années au cours desquelles il réalise une véritable immersion dans la société kanak. Cette immersion l'a conduit à la découverte des facettes parfois antagonistes de cette culture, en ce tournant de siècle. Lors de son périple, il parvient à saisir des séquences de vie à la portée significative très forte allant bien au-delà de la scène figurée. Les images photographiques qu’il réalise ne laissent pas indifférent. Elles font surgir des interrogations, créent parfois un certain malaise car interrogent notre passé et les conséquences de l’impérialisme colonial français. Ce travail documentaire dénote une volonté d’embrasser l’ensemble du monde kanak contemporain. Les photographies sont tantôt des scènes du quotidien d’hommes et de femmes kanak, tantôt des mises en scène de personnalités.

REGARDS CROISÉS, IMAGES EN ABÎME

Le médium photographique soulève, peut-être plus que d’autres, la question du regard : notre regard d’occidental posé sur cette société (et en premier lieu celui de Patrick Mesner), mais en miroir, le regard des Kanak porté sur notre société, contenu dans le face à face photographe - sujet photographié et qui transparait dans les éléments d’occidentalisation qui composent les images. On perçoit également, en filigrane, le regard posé par les Kanak sur leur propre société, sur leur histoire. À chaque personne photographiée, Patrick Mesner offre d’ailleurs un tirage, démarche qui matérialise bien ce jeu des regards croisés.
Cette question du regard transparaît de manière frappante également par la récurrence de la photographie comme élément de décor et outil de revendication identitaire, dans plusieurs prises de vue de l’artiste. Se dégage alors une des mutations frappantes de cette société : en effet, les formes de la représentation dans la société kanak contemporaine, autrefois fondée sur l’image canonique de l’ancêtre sculptée dans le bois et placée dans l’architecture traditionnelle se voient pour partie remplacées par l’image photographique de l’aïeul ayant pris place dans l’espace domestique contemporain.

Il ressort ainsi de l’ensemble des photographies de Patrick Mesner un profond dualisme entre passé et présent, éléments de culture indigène et résidus coloniaux, véritable palimpseste formé par l’histoire et constituant les bases de la culture kanak contemporaine. On peut relever, dans le même temps, plusieurs autres couples antinomiques qui se dégagent : la coutume, qui régit la vie de la tribu et le rapport avec les autres clans face à l’émancipation des générations nouvelles ; le partage au centre de la vie communautaire et clanique, face à l’individualisme de la ville ; l’oralité, forme de sagesse ancestrale, face à l’écrit du monde occidentalisé ; le monde des esprits face aux croyances monothéistes ; l’image seule de l'ancêtre face à la série photographique. Ces couples antagonistes se révèlent comme autant de traces manifestes de la complexité de l'identité kanak contemporaine.

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