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« Nous construisons le pays Le lieu de notre fierté »
(poésie kanak)

Les images captées par Patrick Mesner révèlent les mouvements d’âmes de femmes, d’hommes et d’enfants kanak d’aujourd’hui. Et par la grâce d’un regard ultrasensible viennent à nous leurs tourments.
D’un portrait, d’un paysage, d’une situation à l’autre, la question, cruciale pour la Nouvelle-Calédonie, est posée : que reste-t-il des forces kanak d’antan pour faire face à l’avenir ? Principalement, des liens. Relations à la majestueuse nature qui souligne la fragilité humaine mais assure des soutiens nourriciers et spirituels. Rapports aux autres, si l’on parvient à se trouver une place dans l’écheveau compact de « la coutume » : droits, obligations et contradictions où chacun est pris. Solidarités minimales entre époux, entre générations, entre parents, derniers remparts contre l’incertitude des temps qui tirent et poussent dans des directions opposées. Liens essentiels aux puissances ancestrales auxquelles Jésus, naturalisé kanak, a été parfois ajouté.
« Les Blancs nous ont empêchés d’être », disait Jean-Marie Tjibaou. Le monde des Kanak a été en effet corrodé par un profond déni de légitimité, au point que résister est devenu le parfait synonyme d’exister. Puisque le présent leur était pollué par le cantonnement dans les réserves, l’Indigénat et, plus durablement encore, par la déconsidération généralisée dont la morgue coloniale les a accablés, les Kanak se sont adossés au passé pour se penser. Patrick Mesner insiste à juste titre sur les reliques actives qui les ont toujours aidés à tenir debout. Cranes, flèches faîtières, figurations d’ancêtres, monnaies de coquillages, rochers et arbres remarquables, tertres où se dressaient les cases ancestrales, sont autant de générateurs de confiance et d’énergie. Ces références ultimes, associées à une phénoménale mémoire où chacun puise les sens de sa vie et la force de ses paroles, ne cessent d’irriguer un quotidien de plus en plus haché par la modernité et ses agendas chaotiques. La narration photographique de Patrick Mesner, en réfractant la grande inquiétude des premiers occupants du pays, fait un juste inventaire des ressources à disposition de celles et ceux que la colonisation, telle un pernicieux poison, a rongé du dedans.
Peuple kanak, quel est ton destin ? Tous les visages ici montrés attestent d’une expectative sous haute tension, dans l’attente d’un monde meilleur.
Comment marcher sereinement sur le chemin esquissé par Jean-Marie Tjibaou puis par l’Accord de Nouméa dans une Nouvelle-Calédonie lacérée d’intérêts difficilement conciliables, toujours envahie par des métropolitains peu impliqués dans le processus d’émancipation politique en cours, sans cesse secouée désormais par les aléas de la mondialisation ? Si l’identité du peuple kanak est devant lui, quelle est donc cette identité de demain ?
Patrick Mesner scrute cette plaie ouverte de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie profonde.


Alban Bensa

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