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le kris, dague mystique et symbolique

Le kris (keris en indonésien et curiga en javanais), plus communément dénommé « poignard malais » en occident, est une dague asymétrique à deux tranchants représentative de la culture indonésienne.

Très fréquente dans l'iconographie indonésienne, cette arme reste un élément essentiel du costume traditionnel indonésien ; de nos jours, les gardes du palais du sultan en portent toujours un lors des cérémonies.

Le kris se distingue des armes traditionnelles des autres cultures notamment par la forme ondulée si particulière de sa lame. Cependant, cette spécificité, bien que remarquable, n’est pas systématique et les typologies de kris sont extrêmement variées ; bien d’autres éléments sont donc à observer afin d’en percevoir toutes les nuances.
En outre, les indonésiens attribuent des qualités quasi-magiques au kris, ce dernier étant pour eux un objet véritablement sacré.

Les origines du kris

On trouve les premières traces de l’apparition du kris dans le centre de Java, autour de l’ancien centre historique de l’île, sur les bas-reliefs des temples de Borobudur (800-1100 ap. J.-C.) et Prambanan (900 ap. J.-C.). Toutefois, on retrouve des kris en Indonésie, en Malaisie ainsi que dans le sud des Philippines.
Les premières représentations de kris montrent une lame droite, assez épaisse et large à la pointe arrondie. Les premiers kris semblent donc être plutôt des armes de taille.
Au fur et à mesure du temps, les lames des kris s’allongent et deviennent de plus en plus fines et pointues ; elles s’apparentent alors davantage à une arme d'estoc.
Par la suite, certains forgerons font onduler leurs lames d’abord pour rendre ces dernières plus destructrices puis pour des raisons davantage esthétiques.

La fabrication des différents éléments d'un kris

Un kris se compose de plusieurs éléments principaux : la lame (wilah), la poignée (ukiran) et le fourreau (sarong) ; la lame est elle-même caractérisée par son motif (pamor), sa forme (dapur) et son décor.

Dapur

On peut identifier deux types de lames en fonction de leur forme (dapur) : la lame droite (lurus) et la lame ondulée (luk). En effet, bien que plus ancienne, la lame droite n’a jamais été abandonnée et sa fabrication s’est poursuivie. Le nombre d’ondulations de la lame est toujours impair.

Les lames anciennes sont généralement plus épaisses et larges que les lames plus récentes. Certaines lames sont également directement inspirées des lames occidentales, tant au niveau de la forme que de la forge, droite et plus fines et régulières que les lames traditionnelles.

Pamor

Le pamor (motif) de la lame est obtenu par un travail de forge similaire à celui de l'acier damassé, mais fondé sur un métal riche en nickel et non en carbone. En outre, il est généralement laissé brut de forge et non poli.
Une feuille de fer à forte teneur en nickel est prise en sandwich dans une feuille de fer repliée. Ce premier bloc est alors forgé puis replié sur lui-même et à nouveau forgé et replié, et ainsi de suite. Le motif est donc obtenu par superposition de couches de métal très contrastées, le nickel étant très blanc. Traditionnellement, le fer à forte teneur en nickel utilisé dans la composition des kris les plus nobles était issu de météorites, ce qui était censé octroyer à la lame des vertus « magiques ». Les kris plus communs sont eux forgés à partir de métaux d’origine plus « terrienne », voire d'alliages industriels.

Décor

Toutes les lames ne sont pas décorées, le pamor pouvant être jugé suffisant ou le propriétaire n'étant pas assez fortuné pour s'offrir un kris de grande qualité. Toutefois, un bon empu (forgeron), s’il doit savoir forger, doit également savoir effectuer un travail de ciselure sur la base de la lame.

Souvent orné d'un naga, un serpent ornant le centre de la lame sur sa longueur, la base de la lame peut également être ornée d'un dragon. Les plus beaux kris étaient richement ciselés et parfois rehaussés d’or, voire de pierres.

Sarong

Le sarong (fourreau) est l’élément le plus diversifié parmi les kris et c’est lui plus que tout autre élément qui permet d’en déterminer la provenance. Toutefois, rares sont les lames anciennes à avoir conservé leur sarong d’origine. Il peut être richement décoré et parfois recouvert d’un pendoq (un étui métallique, ciselé ou non, qui vient recouvrir le fourreau) et parfois même d’une housse en tissu.

Ukiran

L’ukiran (poignée) est généralement en bois mais on en trouve également en métal, en os ou en ivoire. Les poignées sont de nature très variée ; les plus utilitaires sont de formes simples, abstraites, assez droites et recourbées à leur extrémité, tandis que d’autres, plus décoratives, peuvent être courbes ou même être très figuratives. Ces poignées figuratives reprennent souvent des personnages mi-ancêtre accroupi, mi-Garuda (personnage mythologique traditionnel symbole de l'Indonésie, l’aigle monture de Vichnou).

Typologie des kris des îles indo-malaises

Les types de kris sont extrêmement variés ; les principaux éléments de différenciation sont essentiellement la forme et l’ornementation de la poignée et la forme de la wrangka.

Java

Java est le centre historique et culturel de l’Indonésie et c’est sur cette île que l’on retrouve les kris les plus élaborés, avec des poignées aux formes travaillées, des sarong richement décorés et où les wrangka sont très élégantes. Toutes les autres îles se fondent sur les modèles de Java pour élaborer leurs kris.
Les wrangka "ladrang" du centre de Java sont très élégantes et leurs formes exacérbées. Les wrangka ladrang de Java est sont plus sobres dans leurs formes mais peuvent être ornées de ciselures et de motifs floraux. Les wrangka "gayaman" des kris de Java ouest sont tronquées et aplaties, plutôt arrondies à l’avant.
Java est l'île qui présente la plus grande variété et les kris les plus richement décorés.

Bali

Les kris de Bali et Lombok se distinguent essentiellement des autres par des lames polies, faisant ressortir les motifs du pamor, alors que les lames de java sont laissées brutes de forge. Les kris balinais sont également plus grands, leurs lames plus épaisses et leurs poignées plus robustes que ceux d’autres origines, plus proches des kris anciens.
Les wrangka les plus caractéristiques sont ovales "gayaman" ou triangulaires "sandang walikat" mais peuvent également s'inspirer des wrangka de Java toute proche. Les poignées cylindriques sont spécifiques à Bali.
L'usage du "kayu pelet" (littéralement "bois taché") opposant des parties très claires à d'autres beaucoup plus foncées est fréquente.

Sumatra

Le kris de Sumatra se distingue principalement par ses poignées mi-ancêtre mi-garuda courbées stylisées. Les wrangka « tengah » sont assez simples, plus rectangulaires et aplaties.
Sumatra se distingue également par la production de kris d’exécution, beaucoup plus grands que les kris traditionnels.

Madura

Les kris de Madura présentent des ornementations très chargées d’inspiration florale ou d’éléments héraldiques issus de la colonisation européenne.
Les wrangka sont d'une forme très spécifique et généralement très ornementées. Certains kris présentent des wrangka « gayaman » plus classiques mais ornées d'un masque dans un médaillon au milieu de la wrangka.

Sulawesi

Le kris des Célèbes (Sulawesi) est généralement plus simple et la fonction a primé sur la forme. Toutefois certaines ornementations sont caractéristiques, comme une boucle décorative sur une des faces du sarong, venant en partie couvrir la wrangka. L'extrémité du sarong est également souvent élargie ou en croissant de lune.
Les wrangka « tengah » sont assez proches de celles de sumatra.
Les poignées tête d'oiseau coudée sont également caractéristiques.

 

Enfin à Bornéo, les poignées sont courtes et droites, celles en métal doré sont richement décorées de motifs ornementaux et de pierres.

Le symbolisme du kris

Pour les indonésiens, le kris n’est pas qu'une arme mais un véritable objet sacré. On lui attribue des vertus magiques, transmises par l’empu, le forgeron, qui est au sein de la société indonésienne une personnalité très importante.

Toute la réalisation du kris est entourée de rituels et d'étapes scrupuleusement respectés et chaque élément composant le kris est chargé de sens : le nombre d'ondulations de la lame, son ornementation, ce que représente la poignée, les couleurs de la housse du sarong, etc.
La forme générale même du kris est très figurative et reprend une illustration classique de l'iconographie traditionnelle indonésienne : la wrangka prend la forme d'une barque sur laquelle se dresse un personnage représenté par la poignée du kris.
La forme de la lame est issue de celle du serpent, Naga, au repos et en méditation quand elle est droite, en mouvement quand elle est ondulée. La représentation la plus courante, également symbolique, sur la poignée est celle de l’oiseau mythique Garuda, ennemi des serpents. On est donc face à un jeu d’oppositions symbolique entre le serpent et l’oiseau, symbolisant respectivement la terre et le ciel. De plus, le nombre d’ondulations de la lame, allant de trois à treize (toujours impair), a une signification complémentaire et fait référence à des valeurs comme l’estime, le pouvoir ou l’harmonie.
Le matériau lui-même est censé octroyer des vertus magiques au kris, par l’utilisation de métal issu de météorites dans la composition de la lame.

La symbolique portée par le kris est donc très forte : le kris est considéré comme un double de son propriétaire, il le protège et renferme son âme. Ainsi, lors de cérémonies, le kris est porté dans le dos, sous la ceinture du costume traditionnel, afin de protéger son porteur des attaques par derrière des esprits maléfiques.

Il est d’usage dans la tradition indonésienne de réserver une pièce, ou tout au moins un recoin, destiné à recueillir des objets hérités des ancêtres et qui sont véritablement vénérés ; on appelle ces objets pusaka. Encadrés de rituels ancestraux, ces objets sont considérés comme vivants et font l’objet d’offrandes. Le kris est le plus important de ces pusaka.

Glossaire

Bibliographie

David van Duren, The Kris, an earthly approach to a cosmic symbol (Pictures Publishers, Wijk en Aalburg, 1998)

Drs. Hamzuri, Keris (Penerbit Djambatan, Jakarta, 1993)

Gaspard de Marval, Le monde du kris, Indonésie - Malaisie - Philippines (Musée militaire vaudois, Morges, 1997)

Générique

Conseiller scientifique : Émilie Salaberry, responsable des collections extra-européennes du musée d'Angoulême

Crédits photographiques : Jacques Laurent

Rédaction et conception : Pierre-Emmanuel Laurent, CMPC

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