Les limites de l'exercice

D'une grande diversité de points de vue et de sujets, les prises de vue de l'artiste nous laissent à penser qu'il utilise ces techniques photographiques à des fins d'étude : sur le sujet/modèle bien sûr, mais aussi sur les capacités de ces procédés à restituer les « vraies couleurs ». Sans doute peu convaincu par les résultats qu'il obtient il développera sa propre théorie misant sur un procédé d'interprétation des couleurs en photographie. « On confond photographie des couleurs et couleur en photographie. Ce n'est pas du tout la même chose. La photographie des couleurs est un document, qui veut et doit être fidèle, comme un tirage sur citrate »9.
Dans un de ses articles écrit pour un magazine de photographie, il précise sa critique. « La recherche de l'exactitude dans la reproduction photographique des couleurs est, aujourd'hui du moins, un leurre. Un leurre parce qu'avec les techniques imparfaites dont nous devons nous contenter actuellement, la réussite d'une épreuve correcte est au prix d'énormes difficultés pour ne pas dire d'une chance prodigieuse. Un leurre aussi parce que le résultat de tant d'efforts n'a qu'une bien mince valeur esthétique. Sachez voir, raisonner, interpréter, et, avec des moyens plus simples, vous pourrez faire mieux que du Vrai, je veux dire du Beau ».

Dans le premier chapitre de son livre sur la bichromie, écrit vers la fin d'une vie d'artiste coloriste, Louis Lessieux nous ouvre une voie vers un nouvel usage de la couleur en photographie, plus artistique, moins technique. « La synthèse trichrome, c'est-à-dire avec trois couleurs, est employée pour la photographie des couleurs documentaire. Mais elle est extrêmement difficile, et exige une grande habileté et une longue pratique. Je n'en parlerai donc pas davantage. Il ne sera question ici que de la bichromie, procédé beaucoup plus simple que la trichromie, puisqu'il n'emploie que deux plaques, et deux filtres, l'un jaune vert, l'autre orangé. Le tirage ne demandera donc que deux couleurs, savoir une épreuve orangée, à laquelle on superposera une image bleue.
Ces deux couleurs sont suffisantes pour donner un effet très coloré, si l'on veut bien s'en tenir à des harmonies d'où seront exclus les verts et les violets brillants, mais donnant l'impression qu'ils existent par illusion d'optique…/… J'en ai dit assez pour faire comprendre que le « bichromiste » est réellement maître de son coloris, et qu'il a au moins tous les moyens d'éviter ces terribles effets de « plat d'épinard » qui sont l'écueil des trichromies faites par des photographes insuffisamment habiles. Un peintre de goût ne mettrait jamais dans ses tableaux des verts pareils, car, s'ils sont peut-être vrais, ils ne sont pas plaisants. Tout est là »
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Nous laisserons apprécier les propos de l'auteur à chacun, ayant conçu les difficultés que Louis Lessieux éprouva sans doute à obtenir ce qu'il souhaitait par les procédés commercialisés. Maître presque académique dans une technique qu'il maîtrisait, l'aquarelle, il tenta de s'en rapprocher par la photographie avec la curiosité du chercheur, la détermination de l'artiste, sans pouvoir y parvenir vraiment. Il nous laisse toutefois le résultat de ses recherches : ses articles, cette belle collection d'images - d'autres sans doute à découvrir - et la diversité de ses sujets et compositions.

Ensemble de deux négatifs portant en écriture manuscrite la mention "rouge" pour le premier et "bleu" pour le second. Ils ont pu être utilisés lors des expérimentations réalisées par Louis Lessieux sur la bichromie.

9 Lessieux Louis, La Bichromie, procédé d'interprétation de la couleur, Paris, vers 1933. Louis Lessieux écrit ces lignes une vingtaine d'années après ces premiers essais de photographie couleur sur plaque de verre.