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Pierre Loti et la Grande Guerre

Sur le front

1918

Malgré la fatigue Loti est décidé à revenir sur le front, Barthou intervient encore mais une nouvelle disposition sur la limite d'âge le contraint à la démobilisation. Le 18 mars, il s'émeut : « c'est bien cela : mon arrêt de mort émanant du Grand Quartier Général !... » Mais il ne renonce pas pour autant. Au prix de multiples démarches parisiennes, il obtient gain de cause le 4 avril : une autorisation permanente de présence, sans solde mais avec le droit de porter l'uniforme. Il retrouve Avize (Marne) et le Groupe des Armées du Nord (G.A.N).
Mais, à nouveau, la fatigue physique et morale, refait surface. Le 17 mai, Loti confesse que « La grande offensive allemande est imminente [...]. L'idée que je pourrais […] être pris vivant par les Boches commence à me causer une vraie terreur. » Franchet d'Espèrey lui demande de partir : « J'estime que vous avez dépassé les limites de vos forces : je l'affirme comme chef d'état-major » (31 mai). Loti part : « alors c'en est fini, irrévocablement fini de ma vie militaire ». Dans les jours qui suivent le départ de Loti Avize est à moitié détruite et le G.A.N. perd son général ; Franchet d'Espèrey parti pour l'Orient.
L'Armistice du 11 novembre sort certes Loti de sa torpeur nostalgique. La paix prochaine est assurément l'une de ses dernières grandes joies. Cependant, force est de constater que Loti n'a guère été estimé dans l'armée de terre. Il a eu à souffrir des quolibets et autres mauvaises plaisanteries. Il se méfiait donc et s'isolait car « ...tant de monde me considérait en intrus et me le faisait sentir ».

Une agonie de papillon

Un matin du précoce automne des Vosges, pendant l'une de ces années où, sur notre cher sol de France, venaient d'être lâchés les gorilles de l'Allemagne. Un soleil, pâle et blond commençait d'éclairer les choses avec une netteté déjà hivernale, et des petits cristaux de gelée blanche scintillaient partout sur les feuilles qui allaient mourir. Aux environs les plus proches un grand calme régnait encore, mais de tous les côtés de l'horizon arrivait le bruit d'une furieuse canonnade boche. Dans le jardin d'une demeure de riches où notre État-major avait momentanément élu domicile, rien n'avait été dérangé, mais cette canonnade qui, d'heure en heure, se rapprochait, donnait bien à entendre que ce calme ne tarderait pas à finir dans une tourmente de mort. Devant moi, posé sur le sol bien lisse d'une allée où je faisais les cent pas, un pauvre papillon engourdi par le froid agitait faiblement ses ailes qui ne vivaient plus qu'à moitié ; c'était un beau papillon, une « vanesse » qui, sans doute pour mourir en beauté, avait conservé ses éclatantes couleurs du chaud mois d'août.
À un second tour, il n'avait pas changé de place, mais son tremblement d'agonie s'était affaibli encore. Et enfin, au tour suivant, je vis qu'il était tombé sur le flanc, renversé par quelque imperceptible souffle d'automne auquel il n'avait pas eu assez de force pour résister. Ses ailes, maintenant fermées pour jamais, avaient définitivement caché leurs couleurs et ne montraient plus que leur envers d'une nuance de feuille morte. Alors, du bout du pied, je le poussai très doucement pour vérifier si c'était bien fini, s'il n'avait plus de vie. Non, plus rien – et dans un sentiment de pitié, afin de lui épargner au moins d'avoir sa toilette d'été écrasée sous les pieds de nos soldats, je le ramassai par le bout des ailes et le jetai sur le velours d'une pelouse où il ne fit plus que l'effet d'une quelconque de ces feuilles qui se hâtaient de tomber de tous les arbres. Je crois que j'éprouvai un vague sentiment d'admiration et d'envie pour sa petite résignation solitaire ; il était mort là, tout seul, sans une plainte, sans un bruit, de la façon la plus discrète, après avoir replié soigneusement ses pattes frêles, afin de prendre le moins de place possible au milieu de toute cette nature en train de mourir de froid comme lui-même – humble petit être d'une saison, créé et peint pour amuser nos yeux et qui avait achevé sa destinée en silence, tandis que, partout aux alentours, la grande canonnade se préparait à plonger tant de beaux enfants de France dans un néant pareil au sien, jusqu'à la consommation des siècles.