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Pierre Loti et la Grande Guerre

Loti propagandiste

Écrire pour la France

Barthou écrit « Il voulait combattre. On finit par lui accorder le droit d'écrire. Mais, admis jusqu'aux limites du front, en France, en Belgique, en Italie, il fit de son génie un magnifique instrument de propagande pour la cause des Alliés [...], ce fut sa façon de prendre part à la lutte, la seule qu'on se décida à lui permettre ».
Sa littérature sert avant tout la France et la propagande. Il se fait un relais du pouvoir en guerre.
Dans la presse, il lance des appels à la charité, en faveur de la Croix-Rouge en Turquie (1915) ou en Serbie (1918), pour l'association Valentin-Haüy (16 septembre 1916), pour un Comité de françaises patriotes (1er avril 1917), ou bien afin d'envoyer des ambulances plus rapides sur le front (13 mars 1915) et, généreux par habitude, il envoie de l'argent pour de nombreux pauvres, ou bien des exemplaires de ses ouvrages qui seront vendus au profit d'œuvres charitables. Sa Grande barbarie est vendue au profit des victimes belges ; il collabore au Book of France vendu sous les auspices de Paul Cambon au profit des départements envahis, etc.
Il fait entendre sa voix lors de conférences, ce qu'il déteste, pour servir la cause des marins de France ou des enfants mutilés.
Le ministère de l'Instruction publique distribuera à la remise des prix des écoles son Outrage aux barbares paru en 1917.
Cependant son amitié pour les Turcs le soumet à la censure.

(Allocution prononcée à la Comédie-Française, en juin 1916, au début de la représentation de gala donnée pour nos matelots.)

Je ne voulais jamais plus à aucun prix, — j'en avais même fait le serment, — reparaître en public, et pourtant me voici ! C'est que notre cher ministre de la Marine a bien voulu me prier lui-même. « Venez, m'a-t-il dit, parlez encore une fois de nos matelots, et parlez-en avec tout votre cœur. » Alors, comment refuser, surtout quand la cause est si belle!...
... Parler de nos matelots, mais je l'ai fait toute ma vie. Je leur dois ce que je suis, je leur dois tout, car, dans mon œuvre, la seule partie qui vaille peut-être, est celle qu'ils m'ont inspirée. Pendant près d'un demi-siècle j'ai vécu avec eux, je les ai suivis d'un regard fraternel, aussi bien dans leurs naïfs égarements et les violences de leurs courtes joies, que dans leurs austérités coutumières, dans leurs inlassables résignations et leurs renoncements sublimes. Je me suis penché même sur les plus humbles d'entre eux et les plus primitifs,  — et, malgré les apparentes distances, que leur tact naturel sait toujours respecter, ils ont été mes compagnons les plus fidèles, les plus affectueux, et je puis presque dire les plus chers. Pour moi, cette appellation de « matelot » s'applique surtout, bien entendu, à ceux qui le sont de père en fils, ceux qui le sont de race pure, germes au vent de la mer, éclos dans les villages de nos côtes, et, dès l'enfance, petits mousses dans nos barques de pêche, jusqu'à l'heure où le recrutement maritime nous les amène sur nos navires de guerre. Ce sont ceux-là, les vrais, et ils forment dans notre nation comme une caste à part, j'oserai presque dire une élite ; il semble que des hérédités de lutte, de souffrance, de continuelle abnégation, et aussi des hérédités de rêve et de candeur, les aient d'avance trempés autrement que les autres hommes. Ensuite, c'est la mer qui est là, leur grande éducatrice terrible et splendide, qui les prend, et qui commence tout de suite de les ennoblir ; pour chasser de leurs jeunes âmes la mesquinerie et la crainte, elle les enveloppe de sa magnificence et de son horreur ; à l'école du danger, ils apprennent le dévouement mutuel et la vraie fraternité. Et un peu plus tard enfin, à leur arrivée dans la marine militaire, la saine discipline — qui chez nous n'est ni aveugle ni brutale comme chez les barbares d'Allemagne — la saine discipline tempérée de sympathie, les accueille pour en faire ces hommes, pour la plupart incomparables, dont le courage silencieux et simple ne bronche plus devant la mort.

L'horreur allemande, VIII Les premières pluies du quatrième hiver (19 octobre 1917)

La désolation et l'horreur ! Elles oppressaient moins naguère encore, aux derniers beaux jours d'été, quand des fleurs égayaient nos ruines, quand des jasmins des vignes vierges tapissaient délicieusement les murs des maisons éventrées, les porches croulants des églises ; et puis nos soldats, en mouvement là partout, semblaient plus alertes et joyeux au clair soleil de septembre. Mais, aujourd'hui, l'emprise d'un quatrième automne a commencé, avec une brusquerie que l'on n'attendait pas, tout a changé sous la pluie glaciale et le ciel noir ; je ne les reconnais pour ainsi dire pas, ces mêmes cinquante kilomètres de ma zone actuelle, que j'ai déjà parcourus cent fois, — et qui ne sont du reste qu'une partie quelconque de nos immenses dévastations ; je croirais que ce soir mes yeux s'ouvrent sur un tout nouveau décor, dont l'aspect n'est plus tolérable, —  et l'indignation, la haine me remontent au cœur comme un flot... Fermes, vergers, hameaux, villages ou petites villes, c'est bien de fond en comble que tout a été saccagé, saccagé de manière que rien ne puisse servir à rien, et que rebâtir ne soit même plus possible, car tous les murs sont déjetés depuis la base et pas une pierre n'a été laissée en place ; quel acharnement il faut qu'ils y aient mis, et quelle patience infernale ! Le long de ce qui jadis fut des rues, les quelques lambeaux des façades, qui tiennent encore, vous regardent par des trous qui furent des fenêtres, mais n'ont plus ni contrevents, ni croisées et ressemblent à des orbites de morts n'ayant plus leurs yeux.