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Pierre Loti et la Grande Guerre

Sur le front

La mission italienne

En août 1917, Louis Barthou a réussi à le convaincre de se rendre sur le front italien entre Udine, Venise et le Carso. Il y rencontre de nombreuses personnalités : le général Cadorna, la Duse – actrice et rivale de Sarah Bernardht sur la scène mondiale –, l'écrivain Ugo Ojetti, l'ambassadeur de France René Dollot et surtout le roi Victor-Emmanuel III.
De ses entretiens et de ses excursions dans les Dolomites, il rapporte d'importantes Impressions d'Italie parues dans l'Illustration.
Le retour aux armées est rude : à nouveau les missions, les tournées sur le front, les mauvaises nouvelles des autres fronts, l'épuisement, la maladie. « Cet homme avait besoin de soleil », juge Franchet d'Espèrey. Le 25 novembre, Loti quitte définitivement Vic-sur-Aisne pour un nouveau long congé, à Rochefort et Hendaye.

14 août 1917.

Un lourd et brûlant crépuscule descend sur la vieille ville très italienne où je viens d'arriver et d'où je dois repartir demain pour le Garso. Je n'ai pas le droit d'en dire le nom, bien que tout le monde le sache. Naguère elle devait vivre dans la tranquillité et le silence ; mais, depuis qu'elle est devenue une sorte de vestibule des batailles, elle s'est tout à coup encombrée d'officiers, de soldats et d'automobiles militaires qui y mènent grand tapage. Elle a de vieux palais dont quelques-uns sont adorables, des places avec statues et fontaines, des rues plutôt tortueuses bordées de porches aux antiques piliers ; à chaque pas, elle fait tableau. Pour comble, ces soldats, qui la peuplent jusqu'à l'encombrement, sont des Alpins ou des canonniers de montagnes, hommes grimpeurs, exercés à l'escalade des cimes d'alentour, et portant tous le chapeau de feutre que relève d'un côté une agrafe à longue plume d'aigle.
On est ici près du front et sous la menace des obus ; aussi, dès que la nuit commence d'embrouiller toutes choses, le silence se fait et les maisons s'éteignent. La lumière bleue, invisible d'un peu haut, est la seule tolérée, et, quand s'allument à tous les carrefours les petites lampes de guerre d'un bleu si intense, éclairant comme en rêve les palais, les fontaines, les statues et les silhouettes de ces hommes coiffés du feutre à plume pointue, on dirait du théâtre conventionnel, une mise en scène du vieux temps qui serait même presque exagérée, mais charmante.