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Pierre Loti et la Grande Guerre

Sur le front

Retour aux armées

Pierre Loti parvient, grâce au soutien de Louis Barthou et de Raymond Poincaré, à intégrer le front. Il est nommé agent de liaison au grade de colonel auprès du général Gallieni alors gouverneur militaire de Paris.

Envoyé dans la Somme à Doullens, il écrit ses premiers articles de « reporter de guerre » pour l'Illustration où, le 2 octobre, il augure de toute l'horreur à venir :
« Nous découvrons tout à coup vers l'est un immense horizon de collines voilées de fumées blanches [...] grand bruit d'orage [...]. Et c'est cela, la grande bataille, la plus gigantesque bataille que le monde ait jamais connue, et qui sera la dernière aussi grande sans doute, et qui laissera dans l'histoire une trace horrible. C'est la bataille [...] où se joue le sort de notre race et qui nous coûte, rien que sur ce point qu'embrasse notre vue deux cents hommes par jour. »

S'il n'est pas dans les tranchées, il est successivement affecté aux états-majors du gouverneur militaire de Paris, du Groupe d'Armées du Centre et du Groupe d'Armées de l'Est, où il est chargé de l'inspection des lignes du front et des stations de Défense Contre Aéronefs (DCA).

Il veut aller au plus près des combats, soutenu par Gallieni et le président Poincaré qui fait de lui son hôte alors qu'il est en tournée sur le front alsacien en août 1915. Poincaré remarque que « Pierre Loti écoute, regarde, observe et se tait. Puisse-t-il écrire demain des pages immortelles sur les héros »...

Pendant l'hiver 1915-16, l'écrivain est en mission en Champagne près des tranchées d'Avize (Marne) auprès du général de Castelnau : « Ici nous vivons dans le brouillard et la stagnation, » confie-t-il à son secrétaire Gaston Mauberger, « avant-hier cependant, sur les minuit, nous avons été réveillés en sursaut par quelques aimables marmites qui sont venues démolir deux maisons dans mon quartier. »

Le long des lignes il « cueille des images » selon la formule de Raymond Poincaré, non sans risques. Le 23 novembre près de Ville-sur-Tourbe (Marne), il est directement exposé aux balles de l'ennemi : « J'ai attrapé aujourd'hui le plus bel arrosage de shrapnells que j'aie encore connu, je l'ai échappé belle. »

Cependant, Pétain s'oppose à la venue de Loti à Verdun  en mars 1916. Il n'a pas « besoin de marins pour défendre Verdun ». Furieux l'académicien se rendra tout de même à Bar-le-Duc. Pourtant deux ans plus tard, Pétain lui signera une citation à l'ordre de l'armée !

De retour à Paris, l'écrivain se démène pour repartir sur le front. Grâce à la bienveillance du général Franchet d'Espèrey, il rejoint les armées de l'Est à Mirecourt (Vosges) le 6 juin 1916.
Rapidement des missions lui sont confiées. Il inspecte les lignes du front et des stations de DCA et rédige des rapports. Il se rend à Metz, au fort de Manonviller où il échappe à un tir d'obus. Après une tournée dans la Somme, auprès de Foch notamment, il regagne ses foyers pour un long congé.

L'hiver 1916-1917 se passe entre Rochefort et Hendaye. Loti est abattu à l'idée d'être loin du combat. Mais le 9 mai 1917, il rejoint le général Franchet d'Espèrey et les armées du Nord à Vic-sur-Aisne. « Le village déserté et saccagé, n'est plus habité que par nos soldats bleus ». Il s'installe dans une maisonnette sans confort et reprend son activité de DCA... Dunkerque, Calais, Amiens, les missions s'enchaînent mais l'homme se fatigue. Il quitte Vic-sur-Aisne pour se reposer le 1er juillet après son baptême de l'air.

Extrait d'un article intitulé « La basilique fantôme » paru dans l'Illustration le 18 septembre 1915

C'est le crépuscule. Un reflet doré persiste encore au couronnement magnifique des tours, dont la base s'enveloppe d'ombre. Oh ! la cathédrale, la merveilleuse cathédrale, quelle œuvre de destruction les barbares ont continué d'y accomplir, depuis mon pèlerinage de novembre dernier ! Elle avait été de tout temps une dentelle de pierre, et maintenant ce n'est plus qu'une dentelle déchirée, en loques, percée de mille trous. Par quel miracle tient-elle toujours ? On a le sentiment qu'il suffirait aujourd'hui de la moindre secousse, d'un peu de vent peut-être, pour la faire s'écrouler, se dissoudre pour ainsi dire en miettes éparses. Comment la réparer jamais ? Pour essayer encore de la protéger un peu, on a entassé en montagne des sacs de terre contre des piliers des portiques – de même que l'on a fait pour Saint-Marc de Venise, pour Milan, pour tous ces inimitables chefs-d'œuvre du passé, sur quoi menace de s'exercer l'élégante culture allemande. –Et tant de tristesse indignée nous étreint le cœur, à la regarder ce soir dans son agonie et son abandon. Cette relique sacrée de notre passé, de notre art et de notre foi !... Ah ! les sauvages ! Et sentir qu'ils sont encore là tout près, capables de lui donner, d'une heure à l'autre, le coup de grâce.

Extrait de « L'horreur allemande » publié aux éditions Calmann-Lévy en 1918.
II, Un lâcher de gorilles.

Pendant des lieues, pendant des heures, traverser des dévastations que naguère encore aucune imagination française n'aurait su concevoir, et se dire qu'il ne reste que cela de nos belles provinces, sur lesquelles leur maître les avait lâchés !...
Faut-il qu'ils aient travaillé, les gorilles, travaillé avec une rage inlassable et un stupéfiant génie de la malfaisance pour avoir si vite obtenu ces vastes dévastations qui, à mesure qu'on avance, se déroulent toujours.
C'est tout un grand lambeau de notre pays qui a cessé d'exister. On voudrait s'évader de ce cauchemar ; à chaque minute, à chaque tournant des routes, on se dit, on espère : mais cela va finir ! Et non, cela ne finit pas, les ruines succèdent aux ruines ; villes, ponts sur les rivières, villages, humbles fermes isolées, tout est saccagé, émietté, pulvérisé ; les gorilles ont trouvé le temps de n'épargner rien.