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Pierre Loti et la Grande Guerre

Loti propagandiste

Un sous-marin de la diplomatie

« J'entreprends de grandes intrigues clandestines entre le gouvernement français et la Turquie »
Avec l'aval du président et de Gallieni, il s'engage dans des négociations secrètes avec la Turquie dès le 25 mai 1915 pour amener une entente, la reddition de Constantinople et la fin des hostilités. Pour cela il va « causer avec l'homme du Sultan » à savoir Djavid Bey, un des leaders du mouvement Jeunes-Turcs, via un mystérieux intermédiaire.
Il tente ainsi d'organiser une rencontre secrète dans une ville de Suisse entre un diplomate turc choisi par les Alliés et leurs délégués.

Poincaré commente : « Loti diplomate et négociateur, tout arrive. Viviani et Delcassé, que je préviens, sont d'avis qu'on pourrait laisser venir Talaat en France même, s'il est réellement prêt à faire le voyage. Nous avertissons immédiatement Londres et Petrograd, et j'en informe Pierre Loti. »
L'écrivain note le 1er juin : « Je m'occupe de grandes intrigues, entre l'Élysée et Stamboul, passant par Genève, pour essayer d'amener un rapprochement entre les Turcs et nous. »
Le gouvernement ne s'investira pas pleinement, Poincaré émettant même de sérieuses réserves sur la bonne foi du mouvement Jeunes-turcs. En dépit de ses efforts, Loti ne peut que constater l'échec de ces négociations. Sans doute cela a-t-il toujours été trop tard depuis l'accord secret germano-turc d'août 1914 remarque Alain Quella-Villeger.

Même si cet épisode fut passé sous silence dans les livres d'histoire, ces années de guerre furent pour Loti « une épreuve terrible » dira son premier biographe Nicolas Serban en 1924.

Guillaume Apollinaire l'avait sans doute déjà bien compris dès 1916 lorsqu'il lui envoya un exemplaire dédicacé du Poète Assassiné.

Au plus pur, au plus touchant
des écrivains vivants
Son admirateur respectueux
Guillaume Apollinaire
Sous-lieutenant au 96e d'Inf.
en traitement à l'Hôpital
du gouv. italien, 41 Quai d'Orsay, Paris

Extrait de « La politique méditerranéenne de la France, 1870 - 1923 : un témoin, Pierre Loti » d'Alain Quella-Villéger.

Juin 1915
Loti note dans son journal intime, le 1er juin : « Je m'occupe de grandes intrigues, entre l'Élysée et Stamboul, passant par Genève, pour essayer d'amener un rapprochement entre les Turcs et nous ».
Le 2 juin, Poincaré cite de « nouvelles lettres de Loti diplomate. Elles m'arrivent en séries » :
« Le mandataire qui était allé à Genève, me revient à l'instant, et voici les réponses qu'il me rapporte : Talaat ne peut venir, parce que les complots contre sa vie, tramés de tous côtés, sont connus dans le public de Constantinople et alors, ne pouvant avouer le véritable motif de son absence, il passerait pour avoir peur. De plus, sa présence à Constantinople serait indispensable dans les grands évènements actuels. Djavid est disposé à venir immédiatement à l'appel d'une dépêche, si le gouvernement français l'accepte. Talaat affirme qu'il aura les pleins pouvoirs et toute qualité pour traiter. Aussitôt arrivé à Genève, il m'avertira, et notre gouvernement nous fera savoir dans quelle ville de France il devra se rendre. Voudriez-vous être assez bon pour me dire si, dans ces conditions-là, je puis, toujours à mots couverts, faire savoir par dépêche à Djavid qu'il peut se rendre à Genève ? ».

[…]

Poincaré, qui trouve que « la candeur de Loti dépasse un peu les bornes », que son amitié « pour les Turcs commence à l'aveugler », répond à l'écrivain le 2 juin :
« D'après les renseignements sûrs qui nous sont parvenus, l'histoire du complot est inventée de toutes pièces ; les Jeunes Turcs règnent par la terreur à Constantinople et Talaat n'a aucune raison avouable de ne pas s'absenter, s'il est sincère dans ses intentions pacifiques. Il est inutile de vous dire, en tous cas, que l'allégation dirigée contre le ministre de France à Athènes (et aussi, d'ailleurs, contre le ministre d'Angleterre) est une sotte calomnie.
Djavid se trouvant à Berlin et n'ayant, quant à lui, aucune qualité officielle, le gouvernement français s'exposerait à tomber dans un piège en envoyant un émissaire conférer avec lui. On interpréterait sans doute cette démarche comme une marque de faiblesse.
Si le gouvernement turc veut sérieusement nous faire des propositions il n'a qu'à nous les communiquer, d'abord, au moins dans les grandes lignes par l'intermédiaire sûr que vous connaissez, et nous verrons ensuite si nous pouvons entrer en relations avec Djavid ou avec tout autre, expressément mandaté à cet effet… »

[…]

Progressivement, les négociations vont à leur perte. Poincaré rapporte le 26 juin : « de nouveau, Pierre Loti parle de ses Turcs. Djavid lui avait fait savoir qu'il avait besoin de l'autorisation de Talaat pour entamer des conversations, et Talaat n'a pas encore répondu. Il est probable que les échecs des Russes et notre impuissance aux Dardanelles ne favorisent guère les initiatives de Loti ». Le 7 juillet Loti s'entretient avec Gallieni des Dardanelles, mais les espoirs s'amenuisent de jour en jour.