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Pierre Loti et la Grande Guerre

Loti propagandiste

Turcophile et patriote

Lorsque la guerre éclate, la Turquie se veut neutre. Mais poussée par l'Allemagne qui lui verse 2 millions de livres turques, la Turquie proclame l'état de guerre le 2 novembre 1914.
Dès le mois d'août, Loti se préoccupe de ses amis turcs et du rôle à venir de leur pays. Il publiera plusieurs lettres dans le Figaro pour prévenir notamment le belliciste Ismaïl Enver du danger qu'il y aurait à céder à une alliance avec l'Allemagne. Même si ces lettres firent beaucoup de bruits, il n'eut jamais de réponse et après l'entrée en guerre de la Turquie devenue l'ennemie la France demande à Loti de se taire.

En février 1916, l'assassinat du prince Youssouf-Yzedin, francophile et fils du sultan Abdul-Aziz, lui fait perdre un ami, un appui et un informateur de choix ; Loti accusera l'Allemagne de ce crime.

Même s'il est réduit au silence, Loti agira ! Gallieni intervient au début du conflit pour orienter la presse vers un sentiment turcophile. Il demande à Loti un rapport sur la manière d'empêcher le sultan de déclarer la guerre sainte et le fait intervenir sur la question d'une éventuelle intervention dans les Balkans.
Bien que partisan d'un débarquement, Loti s'oppose pourtant à l'expédition des Dardanelles. Il expose son point de vue en compagnie du journaliste-écrivain Pierre-Barthélemy Gheusi devant le président Poincaré le 28 février 1915 :
« Oui, c'est une folie d'attaquer l'Empire turc par les Dardanelles, torrentueuses entre Chanak et Nagara. En lâchant des mines dans le courant, les officiers du Kaiser qui commandent les troupes turques feront sauter nos cuirassés et naufrageront nos transports, écrasés par les canons Krupp, les deux côtes si proches, l'asiatique et l'européenne. Ce sera le défilé de Roncevaux des flottes alliées. » Poincaré se laissera cependant persuader par l'Amirauté britannique, sûre du succès de cette opération.
L'échec de l'offensive franco-britannique donnera entièrement raison à Pierre loti !

Extrait de « La mort de notre chère France en Orient », 1920

C'est nous qui, avec une recrudescence d'injures à leur adresse, avons lancé l'Italie contre eux sur la Tripolitaine... Et après tout cela, nous avons la naïveté de nous indigner de ce que ces pauvres Turcs, reniés par nous et trouvant une occasion sans doute unique d'échapper à la menace séculaire d'écrasement par le colosse russe, se soient jetés dans les bras de l'Allemagne ! Qu'est-ce qu'ils nous doivent, s'il vous plaît ? Comme circonstance atténuante à leur décision de désespoir, il est de toute justice aussi de citer les imprévoyances, les maladresses sans nombre de notre diplomatie chez eux à l'heure du déchaînement de la guerre mondiale, alors que la diplomatie boche agissait au contraire avec la plus habile perfidie et la brutalité la plus impudente. Est-il nécessaire de rappeler aussi que ce comité « jeune turc », responsable de tout, ne représentait en Turquie qu'une minorité infime entièrement sous la griffe allemande — comité qui du reste, sur ses vingt-cinq membres, comprenait à peine cinq véritables Osmanlis, les autres étant des métèques de toute provenance, Grecs, Crétois, Juifs, Arméniens, etc ?

Dans de précédents écrits, je crois bien avoir rappelé, établi jusqu'à l'évidence que, depuis la guerre de Crimée, nous n'avons fait autre chose que marcher avec leurs ennemis, leur nuire de toutes les manières, leur causer déceptions sur déceptions et, ce qui leur a été plus sensible que tout, les insulter de parti pris, toujours et quand même. Ils avaient cent fois le droit de nous déclarer la guerre. Cependant ils ne l'ont fait que par contrainte, on sait comment, et encore n'est-ce pas à nous qu'ils l'ont déclarée, oh non, mais aux Russes, leurs ennemis héréditaires, qui ne s'étaient jamais cachés de leur intention obstinée de les anéantir à bref délai ; c'est croyant trouver une occasion unique de leur échapper, à ceux-là, qu'ils se sont jetés dans les bras de l'Allemagne ; qui donc n'aurait pas fait comme eux ! Mais, avec notre tendance à croire que tout nous est dû, nous avons crié à la perfidie parce que, lâchés par nous, ils se sont défendus comme ils pouvaient contre l'anéantissement dont ils se sentaient menacés pour demain. Ils ont du reste assez souvent exprimé leur regret profond d'avoir été obligés de se battre contre nous, et surtout, par leur façon fraternelle de traiter nos blessés et nos prisonniers, ils ont assez souvent prouvé combien, dans le fond, ils restaient nos amis !