Les « nègres pies »

Un des personnages les plus marquants de cet étrange tableau est sans conteste Siriaco qui fascina ses contemporains autant qu'il peut nous interpeler aujourd'hui. Dès décembre 1786, 48 000 reis furent payés à Joaquim Manuel da Rocha, un autre peintre de la cour, pour un portrait du «preto malhado » ou « nègre-pie » ainsi qu'on le désignait alors. Un peu plus tard, deux autres portraits, payés cette fois 86 400 reis, furent  à nouveau livrés par le même artiste1 !

Où sont-ils aujourd'hui ? Un exemplaire est conservé à Paris au musée de l'École de Médecine ;  un autre l'est au musée ethnographique de Madrid2. Tous deux sont signés et datés de 1786. Le troisième, daté de 1786 (ou 1787 selon les sources), était conservé à la galerie de peintures du palais national de Ajuda à Lisbonne et a disparu dans un incendie en 19743. Ces multiples exemplaires réalisés dès l'arrivée au Portugal de Siriaco attestent de l'intérêt porté au phénomène de ce qu'on appellera plus tard les « enfants-léopards ».

 

Ce goût pour les portraits de personnages bizarres n'est certes pas nouveau. On en connaît dès le XVIe siècle qui font suite aux races étranges et diverses dont on peuplait la terre au Moyen Âge. Parmi les plus connus, les portraits des membres de la famille Gonzalès des Canaries furent copiés pour le cabinet de curiosités de Ferdinand II de Tyrol au château d'Ambras et la maladie dont ils étaient affligés, l'hypertrichose (développement excessif du système pileux) prit ainsi le nom de « syndrome d'Ambras ». Le portrait d'Antonietta par Lavinia Fontana et celui de son frère Arrigo par Agostino Carracci, ce dernier accompagné d'un nain et d'un bouffon témoignent avec art de cet intérêt pour la reproduction des phénomènes humains.

 

Un goût renouvelé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle pour les études scientifiques et l'histoire naturelle vient l'approfondir. En 1744, Pierre Louis Moreau de Maupertuis publia La Dissertation physique à l'occasion du nègre blanc qui suivit la présence d'un Noir albinos à Paris sur « le prodige » duquel « chacun raisonna à perte de vue ». La question de la dépigmentation intrigua en effet beaucoup et donna lieu à des recherches et des interprétations diverses qui accompagnaient significativement l'élaboration de théories raciales.

Passons sur les différentes interprétations de l'époque concernant cette maladie (forte impression, sur la mère enceinte, d'un chien tavelé noir et blanc pour le Jésuite Gumilla, ancêtre nègre blanc pour Buffon, accident de métissage plus généralement…) pour noter cette fascination qui traverse l'Europe et dont les quelques exemples cités, sans doute pas exhaustifs, évoluent  d'une relative étude scientifique au phénomène de foire.

 

1 De Palacio de Belem, p. 451. En fait, l'exemplaire autrefois conservé à Lisbonne était signé de « Joaquim Leonardo Rocha, pintou em 1787 » : l'ensemble serait donc plutôt du fils (1756 -1825) que du père (1727-1786) mort à cette date.

2 Celui-ci en très mauvais état a été copié au début du XXe siècle par José Padro.

3 Selon Julio Jesus la toile conservée à l'Académie des sciences de Lisbonne aurait été initialement commandée par le père Francisco José de Jesus Maria Maine, confesseur de Pedro III pour la collection de tableaux des jésuites.