Le sens du tableau

 

« Mascarade nuptiale » !? On peut penser que ce titre a été accolé au tableau relativement récemment. D'ailleurs, l'exemplaire Besteigui s'est vendu beaucoup plus prosaïquement sous le titre de Portrait des nains de la reine Marie du Portugal. En fait, il serait même plus juste de dire « Portrait des nains de la cour de Portugal », puisque Siriaco a été offert au prince héritier et non à la reine.

Indubitablement, il s'agit d'un mariage. La colombe est là pour nous le rappeler. Symbole de la virginité de D. Roza, elle va être transpercée par la flèche que s'apprête à lui décocher  Marcellino.

C'est sans doute ce trait d'humour qui a conduit à baptiser le tableau de ce titre ambigu sous lequel on le connaît. Car est-ce vraiment une mascarade ? L'attachement de la reine pour sa naine ne plaide pas nécessairement en ce sens.

 
 

On a aussi beaucoup glosé sur cette composition pyramidale qui singerait la pyramide sociale : Martinho de Mello e Castro qui la couronne aurait pris la place du clergé ce qu'indiquerait l'espèce de mitre dont il est coiffé. Mais Marie Ière, dite la Pieuse, aurait-elle toléré que « l'évêque » prenne la place du laquais ?

Les riches vêtements des mariés singeraient la noblesse. Mais les archives, nous l'avons dit, attestent de dépenses très importantes pour l'habillement des nains de la cour, a fortiori pour les préférés de la reine.

 

N'est-ce pas plutôt une manière plus ou moins habile pour le peintre, en perchant les héros du jour sur ce char que tirent Siriaco et Jozé, accompagnés des musiciens, d'étager « exatamente » les portraits en pied qu'on lui a commandés dans une sommaire composition triangulaire?

Quoi qu'il en soit de l'intention satirique ou non de cette toile, elle semble relever beaucoup plus sûrement du goût pour la collection et la représentation des « curiosités de la nature » pour reprendre le terme de l'époque à l'instar des multiples tableaux de Noirs frappés de piébaldisme. Le phylactère du second exemplaire insiste également, cela mérite d'être souligné, sur la couleur des personnages.

 

En cette fin du XVIIIe siècle, on est très attentif aux résultats des métissages et toute une nomenclature s'établit pour désigner chaque degré de mélanges telle celle établie en France par Médéric Moreau de Saint-Méry qui détermine cent-vingt-huit combinaisons possibles.

À Mexico, la section ethnologique du musée national conserve une série de seize tableaux montrant un père, une mère et leur enfant, chacun avec sa couleur de peau respective précisément représentée. Cette œuvre d'Ignacio de Castro, peintre mexicain du XVIIIe siècle, comporte des légendes qui désignent pour chaque groupe le type ou le degré de métissage et le nom donné à l'enfant  qui en est issu. Ce type de répertoire peint existe en nombreux exemplaires au Mexique, en Espagne, à Vienne et même quelques éléments en sont conservés à Paris. Il témoigne autant d'un souci scientifique de classification et d'ordonnancement que d'une curiosité teintée de fascination et de crainte devant l'impureté voire la monstruosité - supposées à l'époque - qui naît du mélange.

Les différents portraits de Siriaco relèvent de la même logique et finalement cette « pyramide de nains » sans doute aussi, même si on ne peut exclure que la cour, la reine et sa sœur aient également eu envie d'immortaliser le portrait d'individus qu'elles collectionnent comme des choses, des « curiosités » mais auxquelles elles s'attachent au point de reconnaître leur humanité.