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Le microcosme des netsuke

 

Note : Les termes figurant en gras et en italique sont présentés dans un glossaire à la fin de l'article

À quoi sert un netsuke ?

Le vêtement traditionnel japonais (le kimono) est dénué de poche. Les femmes japonaises ont souvent recours à des sacs à main pour garder auprès d'elles papiers, clés, médicaments ou monnaie. Pour garder sur lui ce genre de petits objets, l'homme utilise des boîtes ou des bourses qu'il fixe à la ceinture de son kimono. L'ensemble des éléments qu'il porte à cette large bande de tissu appelée obi reçoit le nom de sagemono (les objets suspendus). En effet, les bourses, le nécessaire à écrire (yatate), l'étui à pipe (kiseru-zutsu) et la boîte à médicaments ou à sceaux (inrô) sont maintenus par des cordons, ces derniers sont passés entre la ceinture et le kimono. Fixé à l'extrémité supérieure de chaque cordelette, le netsuke (« Ne » : racine ; « tsuke » : attacher) est placé au-dessus de l'obi ; de par sa forme et son volume, un peu à la manière d'un taquet, il bloque le cordon et maintient le sagemono à la ceinture.

Objet de petite taille, le netsuke a donc, avant tout, un rôle utilitaire.

L'usage, dans la vie quotidienne, des sagemono induit donc celui du netsuke qui doit, avant tout, être fonctionnel. Si, à son origine, il est un simple morceau de racine non ouvragé, il devient rapidement une miniature finement sculptée que cela soit par un artisan spécialisé ou par son propre propriétaire. Il peut avoir de multiples formes typiques telles que la forme ronde et aplatie (la forme manju) ou la forme très allongée (le netsuke de forme sashi est alors planté dans l'obi, à la manière d'un poignard). Mais le netsuke le plus prisé (la forme katabori) reste sculpté en ronde-bosse, avec un soin égal porté à la réalisation de toutes les faces (y compris la base).

Pour autant, certains aspects liés à sa fonction le caractérisent. Le netsuke doit être de dimensions adaptées (entre 3 et 8 cm environ) et sa forme doit être suffisante pour bloquer le cordon dans l'obi. De plus, il ne doit pas être trop lourd ou trop volumineux pour gêner dans les tâches quotidiennes.

Un autre aspect fondamental réside en sa compacité. Pour son usage, le netsuke ne doit pas posséder d'aspérités qui pourraient s'accrocher à l'étoffe ou le fragiliser.

Enfin, le netsuke présente deux trous permettant de fixer le cordon. Ces deux trous forment les extrémités d'un canal (himotoshi) en forme de U ou de L. Leurs emplacements sont savamment étudiés pour offrir la meilleure présentation de l'objet lors de son utilisation à la ceinture. La présence de ces deux trous n'est pas obligatoire car certains types présentent des perforations intégrant la miniature tout en servant de canal pour les cordons (l'espace entre un bras et le tronc d'un personnage par exemple).

 

Les matériaux

Si les anciens netsuke sont réalisés à partir d'une simple racine, très rapidement, les sculpteurs de netsuke (netsuke-shi) vont utiliser de nombreux matériaux. Le bois demeure largement employé avec des essences dures et nobles comme le buis ou l'ébène mais aussi le cerisier, le cyprès (bois léger), l'if…

L'ivoire (d'éléphant, de morse, de cachalot,…) est, aussi, abondamment utilisé. Il est très souvent importé et il n'est pas rare qu'il présente des gerces parallèles provoquées par les chocs thermiques subis lors des voyages.

S'ajoute à ces deux matériaux principaux un grand nombre de matières telles que la laque pure, le corail, l'os, la corne, la porcelaine, le métal, le fruit séché et sculpté…

Les netsuke sont (sauf rares exceptions) sculptés d'un seul bloc. Néanmoins, il n'est pas rare qu'ils présentent un travail de patine soulignant les reliefs ou teintant la matière d'origine. Certains netsuke peuvent aussi être peints ou laqués. Des petits morceaux de jade, de corail, de nacre peuvent être incrustés sur certains spécimens pour souligner certains éléments de la miniature (les yeux, par exemple, sont presque toujours en corne brune).

 

Le Japon, à l'époque de l'âge d'or des netsuke

Le netsuke provient très probablement de Chine où son usage remonte au 16e siècle. Il s'agit encore d'un simple morceau de matériau brut tel qu'un nœud de bambou, un coquillage ou un morceau de racine. Il est adopté par le Japon qui généralise son utilisation dès la fin du 17e siècle.

À cette époque, le Japon est déjà entré dans l'époque Edo, caractérisée par la prise du pouvoir absolu par le Shogun. Cette époque se prolonge jusqu'en 1868 date où l'empereur retrouve un rôle de premier plan.

L'époque Edo (du nom de la capitale abritant le pouvoir shogunal) est marquée par une pacification militaire du pays après des siècles de guerre civile. Le Japon connaît une période de prospérité néanmoins marquée par une fermeture du pays sur lui-même.

À cette époque, des lois somptuaires interdisent l'ostentation des richesses et réglementent sévèrement l'habillement. Les kimonos, les coiffes doivent être simples. La statuaire monumentale profane régresse. Le netsuke figure ainsi une sorte d'alternative : sa petitesse contraste avec la minutie de l'exécution. Il reste un élément discret mais offre un support à une contre-culture populaire alors en pleine expansion.

Avec la destitution du Shogun en 1868, l'empereur reprend les rênes du pays à Edo, rebaptisée Tokyo (capitale orientale). Commence alors l'ère Meiji (politique éclairée), le Japon s'ouvre au monde et des lois incitent l'adoption du modèle occidental en matière économique et, en partie, culturelle (adoption du calendrier grégorien par exemple). Entre autres conséquences, le port quotidien du kimono (et donc l'utilisation du netsuke) est peu à peu abandonné au profit du costume occidental.

 

Les thèmes, les personnages et le bestiaire

L'inspiration des netsuke-shi est multiple et puise autant dans les superstitions, les croyances et les religions que dans l'observation du monde, de la société japonaise et de la vie quotidienne. Il est d'ailleurs important de souligner que la séparation occidentale du fantastique et du religieux, d'une part, et du trivial, d'autre part n'est pas de mise dans la pensée japonaise.

Une observation minutieuse de la nature, des attitudes et un souci de précision et d'harmonie caractérisent bon nombre de réalisations. Les personnages sont souvent traités avec bonhomie et de nombreuses attitudes semblent issues des théâtres kabuki et et de leurs masques.

 

Mise à part la représentation d'animaux exotiques comme le tigre ou le lion qui conduisent à une libre interprétation de la part du netsuke-shi, la faune et la flore sont abondamment représentées dans un style naturaliste.

La flore se décline en légumes (la courge), en fleurs (le chrysanthème) et en fruits (le kaki, la pêche…). Le plus souvent, le netsuke forme une composition – sorte de nature morte – où le (ou les) fruit(s) est (sont) associé(s) à des branchages et des feuilles.

Outre la forme généralement oblongue ou sphérique qui convient bien à l'usage du netsuke, les choix ne sont pas qu'esthétiques puisque, très souvent, une lecture symbolique peut être faite. Ainsi, la fleur de chrysanthème et la pêche sont des symboles de longévité.

Les représentations animalières sont, là aussi, rarement dépourvues d'une connotation symbolique. Certains animaux comme le bœuf, le singe, le tigre, le cheval et le chien figurent parmi les signes zodiacaux du calendrier chinois adopté par les japonais jusqu'à l'ère Meiji, en 1868. Le bœuf symbolise le calme tandis que le tigre exprime la force. Le singe est très populaire, très souvent facétieux, et il s'illustre dans de nombreuses légendes shintoïstes (le trio des singes qui ne veulent ni voir, ni entendre, ni dire le moindre mal est issu d'une de ces légendes).

 

Les netsuke-shi portraiturent souvent la société japonaise pour la réalisation de leur miniature. Les netsuke illustrent alors des scènes de genre ou des portraits en pied d'individus – issus du petit peuple ou de rangs élevés – dans leurs activités quotidiennes ou professionnelles. Les personnages sont comme saisis sur le vif et traités avec le plus de naturel possible. L'expressivité des visages est recherchée et traduit le plus souvent une certaine bonhomie.

Sous Edo, la société est divisée en classes sociales nettement hiérarchisées avec, au sommet, la caste des guerriers (samouraïs et seigneurs de guerre). Puis viennent les paysans qui constituent 90% de la population et qui sont loués par la pensée confucéenne. Les artisans, qui faisaient partie du « vil peuple » jusqu'au 16e siècle, sont reconnus par le pouvoir shogunal en tant que seuls producteurs de biens de consommation de types industriel, domestique et artistique. Enfin, et en bas de l'échelle, les marchands sont souvent riches mais peu considérés de ne rien produire. Aux marges de cette organisation sociale se trouvent d'une part les religieux, les nobles et d'autre part, une population urbaine – le « monde flottant » – constituée de pauvres, de parias et de marginaux (camelots, vendeurs à la sauvette, saltimbanques, prostituées…).

 

Nombreux sont les netsuke qui illustrent des personnages et des mythes liés aux très nombreux cultes et philosophies du Japon.

En effet et malgré la mise en place du Confucianisme comme idéologie officielle, le Japon de cette époque reste profondément marqué par une multitude de religions et d'écoles de pensées. La plus ancienne, le Shintoïsme, liée spécifiquement à l'archipel, constitue un ensemble de croyances portant sur des forces naturelles s'incarnant dans toutes choses (un humain, un animal, une demeure, une montagne, la mer…). Le Bouddhisme, introduit au Japon en 552, se développe en une douzaine d'écoles tandis que le Taoïsme, très souvent associé au Bouddhisme-zen, conquiert de nombreux adeptes.

S'ajoutent à cela les figures, les esprits et les monstres des contes et légendes.

Parmi les personnages représentés, citons Hoteï, Fukurokuju et Daruma pour le Bouddhisme, Sennin Chokwaro pour le Taoïsme mais aussi Shôki, Ashinaga et Tenaga issus des croyances populaires.

Hoteï et Fukurokuju font partie des sept dieux du bonheur (shichifukujin), dieux protecteurs extrêmement populaires au Japon. Souvent représenté d'humeur joyeuse, Hoteï, dieu de l'abondance, est caractérisé par le port nonchalant d'une tenue de moine ouverte laissant paraître un ventre rebondi tandis que Fukurokuju, dieu de la longévité, est représenté avec un crâne proéminent.

Daruma est le patriarche fondateur de la doctrine bouddhiste zen. Il est très fréquemment traité avec humour voire irrévérence. La tradition dit que, suite à une méditation de neuf ans, ses bras et ses jambes se sont atrophiés. Voilà pourquoi il est ici représenté sous forme de boule.

Sennin Chokwaro, magicien comptant parmi les Huit Immortels de la tradition chinoise, est identifiable à la calebasse qui, selon l'iconographie japonaise, abrite son cheval blanc.

Shôki, célèbre exorciseur d'origine chinoise, est une figure populaire dans l'art japonais. Représenté barbu, muni d'une longue épée et portant parfois un large chapeau de paille, ce héros affronte et terrasse fréquemment des oni (diables japonais), créatures cornues au rictus garni de crocs.

Ashinaga et Tenaga, personnages fantastiques l'un aux jambes démesurées (Ashinaga), l'autre aux bras exagérément longs (Tenaga), symbolisent, lorsqu'ils figurent associés sur un même netsuke, l'aide mutuelle que l'on se doit l'un à l'autre.

 

Si les dragons figurent parmi les signes zodiacaux, de nombreux monstres peuplent les contes et légendes japonais et le netsuke est l'un des supports d'illustrations de ce bestiaire.

Parmi une foule étrange et grotesque, on trouvera le vorace kappa reconnaissable à l'étrange petite coupelle qu'il porte sur la tête et qui contient un liquide lui prodiguant vitalité et pouvoirs magiques. Une tête munie d'un bec sur un corps tenant autant de la grenouille que du singe et de la tortue constitue les autres caractéristiques physiques de ce monstre.

À la différence des animaux présents sur le sol japonais (tortue, renard, chien, bœuf…), qui sont exécutés avec réalisme, le lion reste un animal imaginaire, traité un peu à la manière d'un chien (pékinois). Il est issu de la tradition chinoise bouddhiste et a servi d'inspiration pour la réalisation de très nombreux netsuke.

Ce lion chimérique, roi des animaux, porte le nom de Shishi. En couple, il garde l'entrée des temples et chasse les esprits malveillants. Lorsqu'il s'agit d'un mâle, il est représenté la gueule ouverte une sphère entre les pattes, femelle, sa gueule est fermée et la lionne est accompagnée d'un petit.

 

De l'usage à la collection :

L'ouverture au monde que constitue l'ère Meiji (1868-1912) se traduit entre autres, par l'abandon du kimono traditionnel au profit du vêtement occidental et par l'engouement du Japon auprès des occidentaux (déjà rencontré lors de la participation du Japon à l'exposition universelle de Paris en 1867).

Le netsuke perd peu à peu son utilité. Pourtant la qualité artistique de certaines de ces miniatures pousse des japonais à en constituer des collections.

Au cours de leurs voyages, des occidentaux (tels que les frères Goncourt qui se passionnent pour ces objets ou Pierre Loti qui effectuera trois séjours au Japon) s'initient aux arts et aux traditions du Japon et ramènent en Europe des objets et œuvres d'arts qui constitueront la base de collections dont celles de netsuke.

Les netsuke-shi continuent à sculpter en respectant l'iconographie traditionnelle même si le netsuke a perdu sa fonction utilitaire. Quelques libertés sont parfois prises, l'ornementation très minutieuse et délicate de certaines pièces met en évidence la virtuosité de l'artiste mais rend la miniature bien trop fragile pour imaginer son utilisation sur un vêtement. Le canal créé pour faire passer le cordon et qui caractérise l'aspect utilitaire du netsuke est maintenu. Mais on remarque sur certaines pièces que l'emplacement de l'himotoshi sur la miniature ne tient plus compte de la manière dont le netsuke aurait pu se positionner sur le kimono.

Par ailleurs, devant l'engouement occidental pour la collection de ces miniatures, les netsuke-shi prolongent leur savoir-faire à de plus grandes statuettes (quelques dizaines de centimètres en général), uniquement décoratives, les okimono, qui offre un support plus vaste à de savantes et minutieuses compositions.

 

Glossaire :

Himotoshi  : nom donné au canal en forme de L ou de U pratiqué dans le netsuke pour permettre de fixer le cordon avec lequel sont attachés, à leur tour, les différents sagemono. En l'absence des deux trous formés par l'himotoschi ou d'un himotoschi « naturel » (éléments de la sculpture, une anse par exemple, permettant l'attache du cordon), l'objet n'est pas un netsuke, on parlera alors d'okimono. Néanmoins, la présence de l'himotoschi ne garantit pas que le netsuke ait été conçu pour être forcement porté, car les netsuke fabriqués à destination exclusive des collectionneurs présentent eux aussi cette caractéristique.

Inrô  : boîte, le plus souvent en bois et d'une vingtaine de centimètres de haut, formée de plusieurs compartiments s'encastrant les uns dans les autres. La plupart du temps, l'inrô servait de boite à médicaments. Richement décoré, il pouvait être sculpté dans le même registre que le netsuke l'accompagnant.

Kabuki  : genre théâtral japonais, alternant le dialogue des acteurs avec des parties psalmodiées ou chantées, et des intermèdes de ballet. Le kabuki a gardé du théâtre de marionnettes (« bunraku ») un récitant caché qui joue le rôle du chœur accompagné d'un joueur de shamisen, tandis qu'un orchestre de flûtes, shamisen et tambours assure le bruitage. Les trois syllabes du mot japonais « kabuki » signifient : chant, danse, personnage.

Kappa  : monstres amphibiens supposés vivre dans les rivières et étangs japonais. De couleur verte, ils sont de la taille d'un enfant et capables de marcher avec deux jambes sur la terre mais meurent quand le plat qu'ils portent sur la tête est sec. Ils sont responsables des noyades.

Kimono : terme général désignant le vêtement traditionnel japonais.

Netsuke-shi : sculpteur de netsuke. Il peut être un artisan spécialisé ou un simple amateur fabriquant son propre netsuke. Encore aujourd'hui, il existe des netsuke-shi professionnels qui conçoivent des netsuke en respectant les techniques et les usages ancestraux.

 : drame lyrique de caractère religieux qui apparaît, dans le théâtre japonais, au 14e siècle.

Obi  : large ceinture de tissu servant à maintenir le kimono serré autour de la taille.

Okimono  : signifie littéralement « ornement », statuette ornementale sans fonction utilitaire et généralement plus grande que le netsuke. Les matériaux, les thématiques et l'exécution stylistique rejoignent ceux du netsuke. Ces deux formes de sculptures sont réalisées par le netsuke-shi.

Oni  : initialement, les oni sont des êtres spirituels et neutres comme les dieux ou les esprits de mort. Sous l'influence du bouddhisme, ils deviennent les créatures horribles qui peuplent l'enfer, puis tout ce qui est démoniaque, même dans le monde actuel.

Sagemono  : littéralement « les objets qui pendent », se dit de tous les objets (clés, blague à tabac, bourses, inrô…) portés à la ceinture du kimono et maintenus par un cordon et un netsuke.

Shogun  : général en chef des armées de l'empereur, au Japon, du 12e au 19e siècle.