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Noël Santon, portrait d'une artiste saintongeaise libre

La femme de lettres (page 1/3))

Mais c'est également à la vie de la cité et à son patrimoine historique et culturel auxquels est attachée Noël Santon, et elle leur consacre une part considérable de son activité et de son œuvre, plus assidûment encore vers la fin de sa vie.

« Elle goûtait intensément tout ce qui pouvait la rattacher au passé »
Paul Barbraud, Élu municipal de Saint-Jean d'Angély.

Animée par le goût de la recherche et l'étude des archives, elle entreprend la rédaction de fictions historiques et d'essais à caractère documentaire dont les intrigues et les sujets ont en commun de toujours s'ancrer sur le territoire saintongeais.
Ces textes sont régulièrement publiés sous forme de chroniques fractionnées en plusieurs épisodes dans les journaux locaux, dans L'Angérien Libre pour lequel elle travaille comme correspondante de presse depuis sa première parution en 1944, et dans les revues régionalistes auxquelles elle collabore très largement, Le Subiet et Les Cahiers de l'Ouest.

La rigueur scientifique de son travail documentaire et le souci constant porté à l'exactitude historique de ses propos ont conduit certains de ses contemporains à lui attribuer le statut d'historiographe de Saint-Jean d'Angély.
Le modèle le plus abouti de cette entreprise se manifeste probablement à travers le récit de l'affaire de l'assassinat du Prince de Condé, Les Cavaliers de la Teste Noyre, son dernier roman, publié à partir de 1957, et qui donne à voir une reconstitution fidèle et détaillée de la cité angérienne de la fin du 16ème siècle.

Extraits de textes de Noël Santon

  • La légende de Saint-Jean

    La légende de Saint Jean

    Sous l'immense voûte nocturne, les torches du camp jetaient de vacillantes clartés ainsi que des feux de joie. Les silhouettes des soldats, allant et venant, apparaissaient déformées, en fantastiques ombres chinoises. Ça et là retentissaient des cris, des chants allègres, tandis qu'on achevait de s'installer pour la nuit. Malgré la fatigue du combat une animation triomphante régnait dans l'énorme bivouac protégé par des troncs d'arbres hâtivement abattus, des tas de pierres, des files de lourds chariots dételés. Des monceaux d'armes et de trophées pris à l'ennemi s'entassaient. Les chevaux eux-mêmes encore couverts de poussière et de sang séché, hennissaient joyeusement, semblait-il, en dévorant les bottes d'herbage que leur jetaient les écuyers. Les lances fichées en terre, les épées accrochées aux piquets, les casques des guerriers, scintillaient aux flammes rougeâtres des foyers et des torches. Accroupis au seuil des tentes, les trente mille hommes composant l'armée du roi Pépin d'Aquitaine sentaient leurs poitrines dilatées par l'ivresse de la victoire. Les blessés, même, oubliaient leurs maux. Quelques heures auparavant, lorsque leur chef et monarque les avait rassemblés à l'orée du champ de bataille pour louer leur vaillance et leur ordonner d'asseoir le camp, tous ces hommes avaient clamé, d'une même voix, leur fierté et leur délivrance.

  • Les cavaliers de la Teste Noyre, premier chapitre, tel qu'il fut publié dans le Subiet.

    Les cavaliers de la Teste Noyre

    CHAPITRE PREMIER

    Jeanne de Montmorency soupira et reposa son livre d'heures dont le fermoir tinta sur le bois de la crédence. Sa fille ne l'écoutait pas. Le front collé aux vitres, elle interrogeait l'azur.
    - Charlotte, reprit Mme de La Trémoïlle après un instant de silence, je vous supplie de réfléchir… Il est inadmissible que vous ne compreniez point l'impossibilité de réunir, par un mariage, les maisons de La Trémoïlle et de Condé. Pour vouloir épouser l'un des chefs les plus ardents de la Réforme, avez-vous donc oublié que vous êtes la fille de Louis III de La Trémoïlle, duc de Thouars, comte de Taillebourg et de Benon, qui fut, en 1576, l'âme de l'Association catholique en Saintonge et en Poitou ? … Est-il possible que vous songiez à rejeter les croyances de votre famille pour devenir la femme d'un huguenot ?
    Le mot piqua la jeune fille qui se retourna à demi ; son profil se sculpta durement à contre-jour.
    - Un huguenot de cette valeur honorerait grandement la maison de la Trémoïlle, Madame… Oubliez-vous à votre tour qu'il est issu de sang royal, fils de Louis Ier de Bourbon, un de ceux qui rendirent Calais à la France, et petit-fils de Charles de Bourbon, duc de Vendôme ? Mon frère Claude ne partage point, à ce sujet vos préjugés. Permettez-moi de vous répéter ce qu'il vous a déjà dit : le parti des Réformés et celui de la Cour tendent à se rapprocher pour tenir tête à l'ennemi commun, la Ligue. Claude admire beaucoup M. le prince de Condé. Les La Trémoïlle, attachés à la Cour ont pour beaucoup moins d'aversion pour la Réforme que pour la Ligue. Pour moi puisqu'il m'aime, je serai heureuse et fière d'être sa femme.
    - Mais il est hérétique ! Mais il a été excommunié par Sixte V ! gémit la mère, désolée. Les huguenots ne cessent de vante l'ardeur religieuse de leur chef, et on le dit plus terrible que son cousin le roi de Navarre. Lors de la Saint-Barthélémy pour se tirer d'affaire, il promit d'abjurer, - cependant, malgré l'exemple de feue Mme de Clèves, sa femme cette promesse il ne l'a point tenue. Depuis…

    Charlotte eut un imperceptible mouvement des épaules qu'elle ne pouvait, malgré son envie lever trop haut. Les préjugés maternels, les traditions religieuses entravant ses désirs, semblaient lui peser plus lourdement encore que les plafonds du vieux château de Taillebourg duquel elle ne pouvait sortir. Entre les longs fuseaux tremblants des peupliers de Saintonge, la Charente sinuait comme une molle couleuvre et caressait le pont sur lequel avait retenti le galop des cavaliers de Saint-Louis… Les hautes murailles du château dressaient leurs masses brunes, bosselées de tours, sculptées de créneaux. Le pont levis, relevé, fermait la forteresse accroupie sur son rocher comme une bête noire. Tout autour des fossés, Charlotte pouvait voir les tranchées creusées par le détachement des catholiques qui, sous les ordres du sieur de Beaumont, guettait l'occasion de s'emparer de Taillebourg.
    Les soupirs de Mme de La Trémoïlle ponctuaient le silence. Outre la révolte de ses convictions, elle gardait une sourde rancune aux calvinistes qui, en 1578, avaient brûlé et saccagé son château de Benon, prés de La Rochelle. Elle en voulait personnellement au prince de Condé d'avoir su capter l'admiration de son fils, de s'être épris de sa fille, et de faire garder présentement le château de Taillebourg par quelques-uns de ses gens qui tenaient en échec le détachement catholique. Prisonnière en sa propre demeure, cette surveillance blessait l'amour-propre de Jeanne de Montmorency, habituée à voir régner dans sa contrée l'autorité de sa maison. Lasse de scruter en vain, Charlotte se retourna et s'apprêta à prendre congé de sa mère.
    Mme de La Trémoïlle ne put la laisser partir encore :
    - Charlotte, réfléchissez ! Ne vous rendez pas coupable de crime d'abjuration ! … Oui, je sais que votre frère est fort entiché du prince, et que vous êtes d'accord avec lui, hélas ! ... Vous n'avez pas encore seize ans, et vous pourrez aisément trouver parmi nos fidèles catholiques un époux aussi aimable et plus jeune que le prince de Condé. Ne vous laissez pas détourner par son influence pernicieuse. Je veux bien croire qu'il vous aime, mais son désir de vous épouser n'est-il point guidé par une question d'intérêt ? De toute évidence, Henri de Bourbon-Condé désire une alliance avec notre maison parce qu'il connait la puissance des La Trémoïlle en Saintonge et qu'il espère ainsi étendre sa domination dans le sud ouest du royaume. Ses intentions sont, au fond, assez hostiles à notre égard, puisqu'il a placé, dans notre château, un groupe de ses gens…
    - Henri de Condé a mis de ses gens à Taillebourg pour éviter que la ville et le château ne devinssent une place-forte catholique ! répliqua-t-elle. C'est de bonne guerre, Madame, et il en avait le droit. N'avez-vous pas pris, vous, celui de faire assiéger notre demeure par des compagnies du sieur de Beaumont ? Pensiez-vous donc me laisser ignorer que c'est vous-même qui avez demandé à M. le Maréchal de Matignon, commandant pour le roi en Guyenne le secours de ces quatre compagnies ?
    Mme de La Trémoïlle rougit. La lutte serait dure qu'il lui faudrait soutenir contre Charlotte, appuyée par son frère.
    - Et ce secours, vous ne l'avez pas simplement sollicité pour être protégée ! insista la jeune fille haletante. Vous avez espéré aussi que, tombant au pouvoir des catholiques, Taillebourg deviendrait inaccessible à M. de Condé afin de provoquer la rupture de notre projet de mariage. C'était très habile en vérité, Madame ! Mais je puis vous assurer que vous vous êtes trompée. J'espère qu'il faudra un plus rude choc pour briser l'amour du prince. Et nous sommes absolument décidés, mon frère et moi, à adopter les dogmes de la Réforme !
    Elle sortit, toute frémissante et courut se réfugier dans sa chambre.
    Loin de sa mère, devant qui elle tenait à paraître forte, Charlotte retrouvait la nervosité et l'incertitude de ses quinze ans. Elle songeait à Henri avec autant plus d'avidité qu'on essayait de les séparer. Que lui importait qu'il fût catholique ou protestant, qu'il comptât dix-huit années de plus qu'elle-même et qu'il fût veuf de la princesse de Clèves ? Le fils de Louis Ier, vrai portrait de son père, était aimable autant que valeureux. Son nom brillait de promesses d'avenir.
    Il possédait la séduction de l'amoureuse race des Bourbon et, peut-être, la merveilleuse beauté de sa femme, la passion qu'elle avait su inspirer, ses succès, ajoutaient-ils à l'auréole de son mari ? Charlotte n'ignorait point le triomphe de Marie de Clèves à la cour de Charles IX, l'amour que lui avait voué le duc d'Anjou. Se sachant fort gracieuse et richissime héritière, elle pouvait bien nourrir l'espoir de remporter de semblables succès, d'entrer en pleine légende princière, en marchant sur les traces de la première femme de Condé.
    De nouveau, la clarté de la croisée l'attira. Elle se remit à interroger l'horizon, le ciel d'un bleu très pâle mouillé d'or. Par-dessus les hameaux de Grandjean, de Fenioux, Mlle de La Trémoïlle cherchait la direction de Saint-Jean-d'Angély. Celui qu'elle attendait allait-il venir ? À force de ruses, d'ingéniosité elle était parvenue à lui envoyer un messager chargé des indications les plus précises sur la position de l'ennemi qui cernait le château et dont elle voyait, autour des murailles, les lignes accrochées aux aspérités du sol. Le sieur de Beaumont n'avait rien négligé pour s'assurer de la prise de Taillebourg. Placé entre le pont et les assises rocheuses de la forteresse, il bloquait toutes les issues du côté de la Charente. Il obligeait Taillebourg à fermer la bouche de son pont-levis. De l'autre côté, l'unique poterne percée dans la grosse muraille d'enceinte, était également bloquée par un fort retranchement de mousquetaires.
    Le soir tombant l'étouffait. Elle abandonna la croisée, quitta sa chambre qui devenait trop étroite, et se faufila dans les couloirs. Comme une ombre, elle gagna l'escalier froid d'une tour d'où l'on pouvait mieux voir du côté de Saint-Jean.
    En gravissant les degrés en vis, elle entendit quelqu'un qui descendait au-dessus d'elle. Malgré la pénombre verdâtre, elle reconnut la silhouette de Boisgiraud.
    - Eh bien ? demanda-t-elle, la gorge serrée.
    - Le voici ! souffla Boisgiraud. Je courais vous prévenir…
    Elle retint un cri, passa devant le gentilhomme qui s'effaçait respectueusement, et se précipita dans la pièce haute, à peine éclairée par une fenêtre étroite et longue. Une deuxième silhouette, embusquée prés de cette meurtrière, se retourna à son approche.
    Sur l'invite du gentilhomme, elle coula un regard au dehors et sa joie éclata sur son visage. Boisgiraud et Duhamet se tenaient à ses côtés, attentifs. L'un d'eux déroulait une longue corde. Au bout de quelques secondes, la jeune châtelaine se recula.
    - Oui, oui ! C'est lui ! dit-elle, enivrée. Vous pouvez aller, Messieurs. Soyez bons guides, et que Dieu vous garde !
    Les deux gentilshommes s'inclinèrent. Après avoir fixé la corde au rebord de la fenêtre ils se glissèrent tant bien que mal par l'étroite ouverture et se laissèrent couler dans le vide. Un léger clapotis lui parvint : Duhamet et Boisgiraud passaient la douve ; ils disparurent dans les broussailles.
    De son poste d'observation la jeune fille pouvait distinguer ce qui échappait aux assiégeants terrés dans leurs retranchements. Des reflets d'acier décelaient des casques et des arquebuses. La masse mouvante se rapprochait. Guy-Paul de Coligny, comte de Laval, répondant à l'appel de Mme de La Trémoïlle accourait avec cent cuirasses et quatre cents arquebusiers.
    Les minuscules silhouettes de Duhamel et de Boisgiraud apparurent, délaissant l'abri des fourrés pour courir à travers la garenne au devant des huguenots. Ils ressemblaient à de gros rats cherchant leur trou. Charlotte vit ses deux émissaires se noyer dans les remous du détachement. Par la pensée elle suivit leur entretien avec le comte de Laval.
    (À suivre.)