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Noël Santon, portrait d'une artiste saintongeaise libre

La femme libre (page 1/2)

« Choisir, voilà le verbe qui lui convient le mieux »
Guy de Pompery, Homme de Lettres, 1935.

Profondément éprise de liberté, Noël Santon semble avoir cherché durant toute son existence à échapper aux carcans de la vie ordinaire, que ce soit dans le cadre artistique de sa carrière publique ou dans le cadre social de sa vie privée.

Aussi, l'épisode de l'occupation allemande à Saint-Jean d'Angély, de juin 1940 à septembre 1944, constitue-t-il pour elle un événement particulièrement douloureux, entravant sa liberté physique et intellectuelle, provoquant « l'ulcération de son âme libre » (Paul Barbraud, 1958), et suscitant chez l'auteure le besoin d'écrire au jour le jour pour témoigner ; une production littéraire riche qui se révèlera à l'issue du conflit.

C'est sous la forme de notes descriptives, à la manière d'un journal, que Noël Santon relate le quotidien de l'Occupation à Saint-Jean d'Angély. Exposé des événements historiques, récit d'anecdotes, considérations et réflexions personnelles sur la consternation provoquée par la situation, le témoignage rapporté par Noël Santon dresse un tableau complet de la vie de la cité à cette période et constitue à ce titre une source documentaire remarquable. Ces chroniques sont réunies dans un ouvrage illustré d'œuvres de bois gravés et publiées en 1947 sous le titre Saint-Jean sous la botte.

Noël Santon vit ces quatre années d'Occupation dans l'isolement et la prostration, ressassant un insupportable sentiment d'impuissance. Elle se livre à des actes de sédition plus symboliques que véritablement politiques. Au moment où les arrestations s'intensifiaient à Saint-Jean d'Angély, elle aurait enseveli ses cahiers de notes littéraires et ne les aurait déterrés qu'au départ de l'occupant, le 3 septembre 1944. Dans ses notes rassemblées sous le titre Des heures qu'on n'oublie pas, elle témoigne de sa désobéissance à l'état de couvre-feu imposé dans la cité : « […] je ne pus me résoudre à cet emprisonnement du soir. Fréquemment, au moins quatre ou cinq fois par semaine, je sortis de chez moi pour aller chez des amis entendre la radio […] devant la petite lumière du poste, nous écoutions les nouvelles de France transmises par l'étranger. »

Enfreindre les règles, fuir les convenances et se moquer des usages, telles sont les lignes de conduite qui forgent en partie la personnalité de Noël Santon. Elle adopte en effet un style de vie plutôt à la marge des mœurs encore solidement ancrées dans la société saintongeaise de la première moitié du 20ème siècle et suscite chez ses contemporains critique et curiosité mêlées. On ne lui connaît ni mari, ni enfant. Une image anticonformiste qu'elle aime à entretenir. Active et indépendante, elle fume et conduit une automobile puis un scooter, porte les cheveux courts et le pantalon, à la manière des « garçonnes », phénomène très en vogue dans le milieu intellectuel parisien de l'Entre-deux-guerres.

Extraits de textes de Noël Santon

  • Saint-Jean sous la botte, première partie : 1940 (extrait)

    Noël Santon vit ces quatre années d'Occupation dans l'isolement et la prostration, ressassant un insupportable sentiment d'impuissance. Elle se livre à des actes de sédition plus symboliques que véritablement politiques. Au moment où les arrestations s'intensifiaient à Saint-Jean d'Angély, elle aurait enseveli ses cahiers de notes littéraires et ne les aurait déterrés qu'au départ de l'occupant, le 3 septembre 1944. Dans ses notes rassemblées sous le titre Des heures qu'on n'oublie pas, elle témoigne de sa désobéissance à l'état de couvre-feu imposé dans la cité : « […] je ne pus me résoudre à cet emprisonnement du soir. Fréquemment, au moins quatre ou cinq fois par semaine, je sortis de chez moi pour aller chez des amis entendre la radio […] devant la petite lumière du poste, nous écoutions les nouvelles de France transmises par l'étranger. »

    Enfreindre les règles, fuir les convenances et se moquer des usages, telles sont les lignes de conduite qui forgent en partie la personnalité de Noël Santon. Elle adopte en effet un style de vie plutôt à la marge des mœurs encore solidement ancrées dans la société saintongeaise de la première moitié du 20ème siècle et suscite chez ses contemporains critique et curiosité mêlées. On ne lui connaît ni mari, ni enfant. Une image anticonformiste qu'elle aime à entretenir. Active et indépendante, elle fume et conduit une automobile puis un scooter, porte les cheveux courts et le pantalon, à la manière des « garçonnes », phénomène très en vogue dans le milieu intellectuel parisien de l'Entre-deux-guerres.

  • Saint-Jean sous la botte, quatrième partie : 1943 (extrait)

    Saint-Jean sous la botte

    Première partie 1940

    Juin. – La folie des évacuations tourbillonne sur nos routes. Les véhicules les plus invraisemblables arrivent par toutes les voies. Autos plafonnées de matelas, guimbardes rafistolées avec du fil de fer, cars, motos, fourgons, tandems, poussettes, matériel administratif, usinier, militaire… Même des tanks, échappés d'un front qui n'existe plus. Des carrosseries ont été criblées par les avions allemands qui mitraillent les routes. À travers les portières, on aperçoit des têtes ou des bras bandés… Réfugiés venus du Nord, de Belgique, de Hollande, du Luxembourg, obstruent les rues, s'écrasent au centre d'accueil, débordent les magasins d'alimentation et les hôtels, cernent les bornes-fontaines et les distributeurs d'essence, vont de porte en porte quêter un abri, et finissent par échouer n'importe où, dans des remises, des chais, sous les arbres d'un square, sur les bancs d'une avenue…

  • Des heures qu'on n'oublie pas (extrait 1)

    Quatrième partie 1943

    3 septembre. – Aujourd'hui, j'ai déterré mes cahiers de notes. Sur le tertre de l'herbe avait poussé. Comme je le craignais, l'humidité du sol a traversé la caisse, moisissant et brunissant les feuillets. Quelques pages dont l'encre est altérée, sont à peine lisibles, et s'effritent sous les doigts comme d'antiques parchemins.
    Les heures sont lentes et impatientes en ce beau dimanche dont la lumière irisée évoque déjà l'automne.
    On attend… Depuis 1940, la vie se passe à attendre. Aujourd'hui, on attend que le sous-préfet fasse distribuer le sucre. On attend les communiqués de midi, du soir, car les nouvelles de la progression alliée, des villes prises, se succèdent avec une telle rapidité qu'on a peine à les suivre… On attend que les F.F.I. nous ramènent notre drapeau tricolore, car la radio a annoncé la libération d'Angoulême… On attend que les Américains viennent nous protéger contre un possible retour des Allemands car des détachements errent encore sur les routes, vers Surgères, vers Saintes…
    Des familles anxieuses attendent des nouvelles de tous ceux qui sont là-bas, dans l'antre de la pieuvre : nouvelles des prisonniers qui souffrent depuis quatre ans derrière les barbelés, des S.T.O. qui peinent, des déportés qui râlent dans les camps de torture… Nouvelles des angériens qui ont pris le maquis, des soldats qui se battent sur tous les fronts.

    […]

    Saint-Jean ne s'est pas douté, que, grâce à ses cheminots, il l'avait échappé belle.
    Aussitôt le départ des avions, la Gestapo se présenta à la gare, et M. Leroy eut toutes les peines du monde à empêcher les policiers de pénétrer dans le hall où se trouvait l'essence.
    Un peu plus loin se déroula un autre drame. Les Allemands qui sautèrent du train bombardé et se cachèrent près de la maisonnette de la garde-voie, y furent tués par des éclats. Lorsque la pauvre femme vit tous ces morts dans sa cour, elle devint à moitié folle de terreur.
    …Un à un, camions et ambulances rentrent à St-Jean. Il est 14 h. 30 quand brancardiers et infirmières débarquent à l'hôpital où on les garde encore un moment. Là, ils apprennent que la gare de St-Jean a reçu aussi quelques bandes de mitrailleuses. Mais le train de munitions et les wagons de carburant qui s'y trouvaient n'ont pas été atteints.
    À 18 heures, la moto-sirène qui passe en trombe soulève des protestations. Est-ce que ça va durer longtemps ?

  • Des heures qu'on n'oublie pas (extrait 2)

    Extrait de « Des heures qu'on oublie pas » « Nos couleurs flottaient, si jeunes, si vivantes, dans l'atmosphère d'azur de ce beau soir de juin !... Et je leur ai dit adieu avec un cœur qui se déchirait. »

    Des heures qu'on n'oublie pas

    Je n'avais jamais envisagé qu'il fut possible de souffrir aussi violemment de son pays…
    Souffrir comme d'un mal physique, avec un cœur tordu, des jambes fléchissantes.
    Durant ces terribles journées, du 10 mai au 17 juin 1940 ; j'ai vécu une fièvre sourde que, seul, le sommeil apaisait. J'ai marché avec des gestes d'automate pour obéir aux nécessités quotidiennes, aux ordres de mon travail militaire, cependant qu'une hantise comprimait mes tempes : « Là-bas… la bataille ! » Toutes mes fibres raidies sentaient, plus encore que mon cerveau, que se jouait notre destin.
    Je me souviendrai à jamais de ce que j'éprouvai lorsque les communiqués nous apprirent que l'armée allemande, dévalant en trombe le long de la Meuse, était arrivée à Sedan. SEDAN !... Était-ce un pressentiment ? La triste célébrité de cette ville ? Le nom de Sedan sonna à mes oreilles comme un tocsin.
    Cette inimaginable vélocité de l'ennemi, l'effroyable combat de chars que l'on décrivait, me donnaient l'impression d'un monstre de ferraille, hurlant et trépidant, qui fonçait sur nous pour nous broyer. Dans notre bureau, un jeune sergent murmure : « Si ça devait continuer à ce rythme-là, il n'y aurait, bientôt, plus de France… » Je me fâchai, - pour me rassurer moi-même, au soir je quittai la radio d'une maison amie en proie à une panique morale comme je n'en ai jamais connue aux heures les plus douloureuses de mon existence. En rentrant chez moi, mes jambes ne me portaient plus. Devant ma table de travail, j'ai pris ma tête entre mes mains, en murmurant, comme dans un accès de fièvre : « J'ai peur… j'ai peur… »
    Oui, peur pour la France. Pour tout cet ensemble de passé, de présent et d'avenir, d'âme et de chair, qui constitue la patrie. Pour toute cette vie collective que je sentais se débattre en ma propre vie et qui se résume en un seul mot : NOUS.
    Pour parvenir jusqu'à mon système nerveux par delà des centaines de kilomètres, était-ce donc dans l'air cette panique morale qui, là-bas, présidait déjà la débandade de la Meuse, et commençait à jeter des milliers de réfugiés sur les routes ? L'ennemi la lançait-il donc en avant de lui, sur toute la France, comme une onde mystérieuse ? Dans ma solitude, il m'a fallu, de toutes mes forces, lutter pour me raisonner, rétablir mon calme. Autour de moi, la nuit de Mai était délicieusement douce et confiante. L'assaillant arrivait à peine au seuil du territoire. À ce moment-là, nos pauvres espoirs étaient intacts.

    + + + +

    Hâte d'avoir des nouvelles. Soif inextinguible d'apprendre ce qui se passait là-haut, de suivre, heure par heure, notre drame. Dès onze heures, un planton nous apportait subrepticement un journal qui circulait dans le bureau. Sans souci de la possible arrivée du capitaine, on se groupait pour le parcourir avidement. À midi, en descendant du fourgon d'aviation, je courais vers mon déjeuner que j'écourtais pour pouvoir entendre quelques bribes du radio-journal avant de repartir à deux heures. Dans le fourgon qui nous remmenait, des questions circulaient : l'un ou l'autre avait-il appris quelque-chose ? Le soir je résistai au sommeil pour rester écouter, après les communiqués français, les informations anglaises de 10 heures. Londres donnait davantage de détails, et nous apprenions tout de suit ce que Paris ne nous disait que le lendemain. Les journaux, lesquels ne nous apportaient que des nouvelles datant de 24 ou 48 heures, ne suffisaient plus à mon avidité.
    On sentait que les choses allaient vite, vite… Une sorte d'énorme engrenage virait autour de moi, au rythme des nombreuses émissions quotidiennes, au trimballement du fourgon qui nous cahotait quatre fois par jour, au vrombissement accéléré des avions d'école au dessus de notre besogne… Engrenage inexprimable de la destinée. Gigantesque baratte mélangeant ici et là-bas, - l'existence individuelle et l'immense vie du pays, - notre halètement d'attente et l'écho des batailles, - nos espoirs passionnés et le sang qui coulait..
    … Le sang pur, rouge de jeunesse et d'ardeur des chers nôtres, écrasés par les engins blindés, déchiquetés par les bombes ! Je me rappelle ce communiqué N° 514, du 17 mai au soir : « L'ennemi a engagé sur cet ensemble (Avesnes et Vervins) La plus grosse partie de ses divisions de chars lourds. La bataille a pris un caractère de véritable mêlée. »

    Enchevêtrement des hommes et des machines. Malgré l'effort de l'imagination, comment « réaliser » cette folie de la mort qui tournoyait dans les moteurs, hurlait dans les explosions ?
    J'essayais, naïvement, de m'en faire une idée, lorsque vingt avions de l'école se mettaient à ronfler ensemble sous les fenêtres du bureau où ils faisaient vibrer les parois de bois, assourdissant nos paroles… Dans ce tintamarre, ma pensée allait de la Belgique à la Suisse, cherchant mes amis entrain de se battre : ceux-ci, les plus chers, qui avaient participé à ma vie, serré mes mains, connu mes sentiments, ceux-là, mes camarades-écrivains, dont les œuvres fraternisaient avec les miennes dans un même idéal de culture et de poésie… Quelles visions fixaient leurs yeux pendant que les miens fouillaient la distance ? Lesquels d'entr'eux, déjà, saignaient ou mouraient, à l'orée d'un bois, au revers d'un fossé ?

    J'ai eu mal comme on ne peut avoir mal qu'en ces circonstances exceptionnelles de la destinée d'un pays. Je sentais nos soldats se débattre désespérément au fond de moi-même. Rien de net, de franc, de précis, comme dans l'autre guerre. Un chaos vertigineux. Notre malheur me parvenait à la manière de radiations pénétrant ma peau. Peu à peu, à mesure que s'avançait l'ennemi, qu'il entrait chez nous, en nous, j'ai senti toutes les parcelles de la terre française, labourée par les chars, défoncée par la mitraille, palpiter en mes membres. Notre corps, qui retourne à la terre, n'est-il pas lui-même un morceau du pays ? Notre corps qui est ce sol, ces arbres, ces champs, ces villes, sans signatures, cravachant de railleries ces espérances sacrées : « après la première défaite, l'état d'esprit ainsi créé était tel qu'on a espéré le miracle de la Marne, puis celui de la Loire, de la Garonne, voire celui des Pyrénées et de l'Afrique du Nord… »
    L'état d'esprit ainsi créé ? Il y avait aussi autre chose de plus ancien, de plus grand qui se débattait désespérément : l'âme loyale de l'Histoire de France qui ne pouvait envisager la honte !

    Pour la seconde fois, je sentis mon cœur battre de travers en apprenant qu'on envisageât de demander l'armistice. Dans le fourgon militaire qui nous emportait à travers l'invraisemblable enchevêtrement des voitures de réfugiés bloquant les routes, les nouvelles se propageaient : «  Paul Reynaud a démissionné », - « Discussions du conseil du cabinet… » Dans notre bureau, où le lieutenant s'efforçait de paraitre dégagé, des commentaires assourdis circulaient. Tandis que l'officier signait les pièces que je lui présentais, je ne puis m'empêcher de lui dire : « Mon lieutenant, ils sont entrain de délibérer pour demander l'armistice… » Il ouvrit la bouche, mais ne répondit pas, et tourna les talons. Le soir, le lendemain, en apprenant que le Maréchal Pétain prenait la présidence du Conseil, je voulus espérer encore que ce n'était pas vrai, que le maréchal arrangerait les choses, que nous n'en étions pas encore à cette extrémité atroce, lourde de tant de conséquences futures.
    En arrivant au restaurant pour déjeuner, n'ayant pas entendu les informations je ne savais rien encore… mais je remarquai la mine effondrée de deux messieurs, à la table voisine. Ces hommes parlaient à peine, hochaient douloureusement la tête. L'un d'eux avait, dans les yeux, des reflets mouillés.

    C'était fait.
    Pas de panique ; cette fois, rien de cette peur, animale comme un instinct, qui me secoua au nom de Sedan, - mais un arrachement, le sang qui reflue, les yeux qui se voilent. La sensation de la fin. Fin de tout ce qui avait été et qui ne serait plus : la liberté de la France, sa place dans le monde, et tout ce qui nous appartenait, et tout ce que nous aimions, la pureté de notre drapeau, la fierté de notre soleil !

  • Des heures qu'on n'oublie pas (extrait 3)

    Les français se sont anxieusement tendus vers leur radio, durant la mortelle période de la demande d'armistice à la cessation du feu, pourront-ils vraiment oublier le navrant « indicatif » de Radio-Paris : cette lamentable Marseillaise accompagnant chaque émission ?

    Ré, - ré, - ré, si, - sol, là… Six notes. Les six premières du refrain de vigueur et d'assaut, répétées lugubrement, comme une mécanique remontée, sur un ton mineur, nasillard, écœurant à vous fendre l'âme si ce n'eut été déjà fait. Tous les jours, à chaque radio-journal, ces six notes scandaient leur début d'hymne devenu funèbre, vous chuintaient aux oreilles leur obsédante dérision : «  Aux armes citoyens ! » juste au moment où nous déposions les nôtres…
    …Ces armes dont nous eûmes bientôt la surprise d'apprendre qu'elles n'existaient pas !
    Oui, ceux qui les ont senti écorcher leur crâne douloureux ces pauvres fausses notes, pourront-ils jamais les oublier ? Auront-ils cette inconscience ? « Aux armes, citoyens ! » Ô pitié ! Ô misère ! Ô la Marseillaise de Rude avec sa bouche ardente, ses sourcils durs, son beau geste en avant, son épée loyale et brave !
    « Sans armes, citoyens ! » traduisait Roland Dorgelès dans Gringoire du 17 juin. Titre d'article qui était, évidemment, une trouvaille. « Atroce parodie que je ne pourrai plus chasser, écrivait-il. Sans armes, sans canons, sans chars, sans rien ! »

    Journées d'agonies, d'incompréhension, de chaos. Quelque chose se débattait encore au fond de moi. Et comment aurions-nous compris ce qui nous arrivait ? Comment, même, analyser, traduire en mots, notre mêlée intérieure : rage impuissante en face de l'envahisseur qui déferlait en Auvergne, en Bretagne, en Touraine, - effondrement de tant de confiance, de tant d'espoir, de tant de foi, - douleur de tant de sang et de morts inutiles, - conscience du malheur énorme obscurcissant le pays… Et le terrible avenir… et cette rougeur au front… « Le jour de honte est arrivé ! »
    La Marseillaise… six notes funèbres cognant dans une boîte vernie, comme des moignons d'ailes qui se débattent !

    Sur les routes, la folie roulante des réfugiés continuait. Nos fourgons militaires n'avançaient qu'avec peine dans une trépidation de cauchemar. Là-haut, au camp, nos avions ronflaient toujours. Les officiers grondaient, nerveux. Les alertes se succédaient, hurlantes, répondant à celles de la ville… Dans un automatisme d'hallucination collective, j'allais d'un hululement de sirène à un bourdonnement d'autos, d'un vrombissement d'avion à une émission pitoyable. Je me mouvais dans la stupeur d'apercevoir encore du soleil, des feuillages frais et tranquilles, de douces roses de juin sur la crête d'un petit mur champêtre. Comment la vie pouvait-elle se rythmer encore ? Comment cette masse de gens noircissant les routes et les rues, exécutaient-ils encore des gestes précis dans cette existence désaxée ?

    Chaos. Tourbillon. Pensées tournant à vide dans cette espèce d'inconscience qui, aux heures extrêmes, est une grâce d'état. Le feu allait, officiellement, cesser, - mais déjà une flamme s'était éteinte. Les choses ne se précipitaient plus au battement de l'engrenage affolé. Un ressort venait de casser, bloquant brusquement cette roue désormais fixe. Sur mes épaules, sur ma tête, tout avait un poids de fatalité et de malheur. Souffrance étrange, inexprimable. On pense à tous ses amis, on saigne avec tout son pays, mais il serait impossible de se laisser aller à pleurer sur une épaule confidente. On serre les dents, on rentre tout en soi, en étouffant. On se sent innombrablement seul sous le poids de la gigantesque douleur collective.

    Du lointain des années j'entendais remonter la voix triste de ma mère qui peu disait, bien peu avant sa mort : « Comme on peut être malheureux ! »