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Noël Santon, portrait d'une artiste saintongeaise libre

La femme libre (page 2/2)

« Dans une langue mâle et serrée, énergique et riche, on soupçonne bien une harmonie toute féminine, d'un équilibre gracieux et solide »
Jacques Guéritat, Homme de Lettres, 1935.

Revendiquant publiquement son statut de femme émancipée, son image de « Coco Chanel de la Saintonge », Noël Santon cultive pour autant le mystère sur bien des aspects de sa vie privée et en particulier affective. C'est probablement à travers l'analyse de son œuvre littéraire que filtrent certains éléments de sa personnalité. Manifestement préoccupée par les questions de genre, elle consacre deux essais à deux figures féminines emblématiques de ces sujets de société, Rachilde, auteure controversée du retentissant roman Monsieur Vénus, et Claude Chauvière (1885-1939), assistante de la célèbre romancière Colette (1873-1954).

Au-delà même du pseudonyme qu'elle s'est choisi, Noël Santon entretient sans doute volontairement une certaine ambiguïté. Cette part d'ombre exprime vraisemblablement la manifestation d'une quête de soi à laquelle elle tente de donner des réponses par ses œuvres. « C'est que Noël Santon, d'une manière impersonnelle, se cherche elle-même […]. Elle tente de s'offrir plus de lumière, plus de confiance, plus de sérénité » écrit Jacques Guéritat dans une analyse de l'essai de Noël Santon consacré à Claude Chauvière.

Cette démarche de recherche d'identité transparaît également à travers les lignes d'une esquisse de roman au titre suggestif, Que faire de ma vie ?, qui met en scène une héroïne, Alberte Delval, aux traits curieusement ressemblants à ceux de son auteure… Ces notes tapées à la machine dévoileraient-elles une tentative détournée d'autobiographie ? Le roman n'a semble-t-il jamais été publié, ne levant pas le voile sur certains mystères qui enveloppent Noël Santon et qui subsistent donc encore aujourd'hui…

Extraits de textes de Noël Santon

  • Les souvenirs

    Les souvenirs

    Nous qui passons, errants, au milieu de la vie,
    Isolés dans la foule, ou choyés, adulés,
    Nous semons tous un peu notre âme inassouvie
    Au vent léger du temps et des jours écoulés.

    Chaque chose a, de nous, un souvenir qui veille,
    Que l'on croit effacé, mais qui serait encor ;
    Et parfois un écho du passé le réveille :
    Pauvre rien oublié que l'on avait cru mort !

    Ce qu'il garde de nous, c'est le meilleur, peut-être ;
    Parce qu'il fût donné sans même y réfléchir,
    Parce qu'en lui vibrait sincèrement notre être,
    Et qu'un naïf élan nous faisait tressaillir.

    J'ai laissé mon enfance en ma douce masure
    Que je peuplais jadis de mes chants, de mes cris ;
    J'ai laissé mon espoir près de la source pure
    Où les larmes coulaient sur mes doigts amaigris.

    J'ai laissé ma prière au crucifix d'ivoire
    Et ma foi sur l'autel de mon temple désert ;
    J'ai laissé mon chagrin dolent dans la nuit noire,
    Et mon courage au fond du sacrifice offert.

    Mon rêve est demeuré sur le bord d'une étoile…
    J'ai laissé mon extase au parfum d'une fleur ;
    Et mon désir subsiste, énervant et frôleur
    Accroché follement dans les plis de ton voile.

    J'ai laissé de mon âme aux pitiés, aux rancœurs,
    Aux regrets éperdus, aux sanglots, aux sourires ;
    J'ai laissé de ma force en mes combats vainqueurs ;
    Et ma froide raison en de mortels délires.

    Ô mon enfance claire aux grands ciels de satins !..
    Ô mes amours d'enfants aux tremblantes ivresses !
    J'ai laissé mes baisers sur combien de tendresses ?
    Et j'ai cueilli des fleurs en combien de jardins !..

    Tout cela, ce fut MOI, ce fut toute ma vie !
    Ce fut ce chapelet égrené de mes jours,
    Cette chimère usée à jamais poursuivie,
    Où j'ai laissé mon cœur en de folles amours.

    Mais malgré tout ce que j'ai donné de moi-même,
    Tout ce qui, dans mon cœur a pu se consumer,
    Si tu me revenais, par un hasard extrême,
    Ma foi refleurirait en un élan suprême,
    Ma foi refleurirait en un élan suprême,
    Et mon cœur renaîtrait au bonheur de t'aimer !

  • Bilan

    Bilan

    Tant d'amour dépensé les mains larges ouvertes,
    Tant d'amour offert comme un doux sourire au jour !
    Tant de frissons au cœur de fruits, des herbes vertes !
    Tant de battements fous, et de dons sans retour !

    Mon Dieu, sur les coteaux tant d'écharpes d'ivresses
    Qu'on déroulait pour embellir l'heure chérie !
    Que de rayons glissés en les moindres caresses,
    Que de parfums jetés dans le vent de la vie !

    Bonne volonté de redorer les minutes,
    Efforts pour expulser les tenaces douleurs ;
    Et s'arracher aux dents des regrets et des luttes !
    …Désir de rajeunir le visage des fleurs…

    Mon Dieu, tant de beauté qu'on mettait sur les choses ;
    Tant d'âme dans la chair, d'idée dans un contour !
    Pour atteindre au divin par ces métamorphoses
    Que d'élans généreux, de baisers et de roses…

    Ce soir que reste-t-il, mon Dieu, de tant d'amour ?

  • Automne

    Automne…

    Dans l'air et dans mon cœur, lente, rôde l'automne,
    Par les sentiers roussis craquants de feuilles d'or…
    Le rouge Été, déjà, pâlit et s'abandonne,
    Et le songe voilé se recueille et s'endort.

    C'en est fait du baiser brûlant de la lumière,
    Des fleurs vives pointant comme un vivant désir,
    Du bleu cruel et chaud baignant dans la rivière,
    Des trop tendres parfums qui font un peu frémir…

    C'en est fait des verts crus, des sèves chaleureuses,
    Des gestes nus, des oiseaux fous, des chants ravis,
    De l'herbe chaude houlant dans les prairies heureuses,
    Des abeilles berçant les lourds après-midis…

    C'en est fait de la joie adorable de vivre
    Au soleil, espérant la fraîcheur du soir bleu !
    Tout se fane, déjà… Tout s'enfuit peu à peu….
    Et ce n'est plus que de regrets que l'on s'enivre.

  • Prière

    Prière

    L'herbe de tes cheveux a caressé mon front
    tout bruissant d'abeilles,
    Et leur vol enivré s'est perdu dans les ondes
    Mouvantes et douces de tes boucles.
    C'est l'abeille-désir qui fit la blessure
    De ta bouche, si rouge
    Sur ton pâle visage…
    Ce sont ses divines piqûres
    Qui gonflèrent tes seins,
    Ô mon rêve éveillé, mon rêve-dieu !

    Tout le miel de la terre s'exalte entre mes doigts !
    Et la fraîcheur du soir irise mes paupières…
    L'or des abeilles va se fondre en le bleu infini
    Car voici l'heure des prières d'amour.

    Ô pouvoir te recréer, mon rêve,
    Mon rêve fou, mon rêve Dieu !
    Pouvoir te modeler une chair de marbre
    Une chair de temple
    Où brûle un rubis !
    Pouvoir mettre en tes bras la forme de l'espace,

    Faire tes pieds légers comme la danse du vent ;
    Faire tes mains limpides, main d'eau-vive et soie !
    Ô mettre dans tes yeux toutes les gloires du monde !
    Et faire avec des fleurs le creux de tes genoux…

    Sois vivant, sois puissant, sois dieu !
    Élargis ton corps blanc dans la nuit du silence...
    Né d'un désir humain
    Ouvre ton cœur d'espace
    Aux prières d'amour tremblantes sous leurs voiles,
    Et je sentirai mon front dans le bleu qui s'avance
    Bruissant d'abeilles d'or comme un ciel fou d'étoiles !

  • Bruits

    Bruits

    J'entends, j'entends la nuit qui rêve son silence,
    Inexprimable orchestre aux mille sons muets,
    Étirés dans l'éther jusqu'aux lentes souffrances
    Du ciel pâle et bleui comme un regard inquiet.

    J'entends des infinis qui se parlent dans l'ombre,
    Chuchotant les secrets pesants de l'Inconnu…
    Le battement d'un cœur, même, ne sent plus
    Dans l'innombrable écho du calme vide et sombre.

    J'entends le rythme sourd des couleurs, des parfums,
    J'entends le frôlement multiple au cœur des choses ;
    Le ver-luisant glacé, le souffle las des roses,
    Les racines coulant leurs doigts dans le sol brun.

    Le vent s'est endormi sur le sein des forêts ;
    Les arbres ont bercé leurs feuilles, une à une,
    Avec des mots d'étoile et des soupirs de lune…
    Le chant vert des crapauds tourmente l'air épais.

    J'écoute, au creux du ciel, trembler une espérance…
    Ô tant de bruits, de voix, d'échos dans le néant !
    Je sens, - pouls ralenti du temps, marée immense, -
    Gronder le sol comme un coquillage géant.

  • Nu

    Nu

    Chair qui rêve de tous ses replis
    mouvants comme une soie…
    est-il assez de pétales
    pour ces corbeilles ?

    Je sens la pauvreté de l'amour
    devant l'amour étendu.
    Ô pouvoir emplir d'un flot de joie
    cette immensité qui attend !

    Existe-t-il un cri humain
    capable de clamer la détresse
    du désir
    qui heurte aux parois du ciel

    choc de cristal

    Vaine vibration de l'Absolu !

    Je ne vous ai pas vu, ce soir, mon cœur est lourd
    D'une indicible nostalgie…
    Et de longues fleurs noires
    Au parfum de regrets suivent notre sillage.

    Je n'ai pas vu, ce soir, votre bouche, vos mains ;
    Je ne vous verrai pas demain…
    Le ciel a refermé sa paupière flétrie
    Sur le dernier regard émouvant du soleil,

    Quelque part un baiser se fane au bord des lèvres…
    Quelque part un adieu tremble et s'attriste un peu...
    Et ce beau soir s'en va, à, pas feutrés et bleus
    Comme un voleur de rêve…

    Toute ma vie
    écoulée vers toi
    s'émeut dans la tendresse de ton souvenir.

    Un dieu
    né dans le cœur d'une rose livide.
    Un frisson
    perlant sur un coin de chair.

    Une étoile
    À la pointe du sein céleste.
    Et la voix du vent dans des cheveux…

    L'avenir peut tuer le passé ;
    j'ai recueilli plus que toi-même :
    La gloire de toucher à ton infini insoluble.

    Ce vin-là sans couleur et sans lie
    est doux à force d'être amer
    brûlant à force d'être limpide.

    Et je bois à la buire de ta bouche
    le sang à jamais neuf
    du mystère d'amour.

    J'ai tendu mes deux mains, jointes comme une coupe,
    à tes lèvres cherchant la fontaine d'amour,
    et ta soif s'est désaltérée à notre rêve…

    J'ai tendu mes deux bras à ton front alourdi,
    et tu t'es reposé la joue contre ton sein
    dans la molle douceur de l'oubli qui commence…

    Tes cheveux ont mêlé leur parfum à ma chair,
    et nous avons serré nos doigts à les meurtrir
    en sentant entre nous glisser une détresse…

    J'ai murmuré ton nom, mon chéri…
                                                  Mais le soir
    est venu, éteignant les joies, les roses d'or,

    Et, seul, est demeuré ton nom chaud sur ma bouche.

    Je ne sais plus rien de toi
    que l'odeur ardente de tes pensées
    comme l'énorme et frêle parfum
    de la mer violette
    par la fraîcheur des couchants.

    Un rayon tremble au ciel douloureux.
    Une heure s'exfolie, dont la chair
    a des lambeaux de lumière :
    instants arrachés au corps de la vie.

    Et le gémissement de la mer lointaine
    rappelle quelque cœur égaré dans l'espace
    quelque rêve sans âme
    quelque barque sans port…

    Je ne sais plus de toi
    qu'un amer et violent parfum
    de tendres violettes funèbres.
    Et le bord de l'extrême minute
    naufrage la barque de fleurs

    Odeur morte de tes pensées.