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© Conseil des musées de Poitou-Charentes

Couvrez ce sein que je ne saurais voir !
(Tartuffe, Molière, Acte III, scène 2)


Les origines

Toutes les cultures, dès le paléolithique, ont représenté le corps humain, mais l'intérêt des artistes pour le nu ne semble s'être réellement développé qu'à partir de l'époque grecque. L'Homme est alors l'objet d'une codification minutieuse fondée sur l'observation de la nature mais révisée selon un système abstrait de rapports et de nombres. Les artistes de cette époque ont ainsi défini les proportions et les formes d'un type humain idéal, synthèse entre leur désir de réalisme et leur tendance à transfigurer le corps comme s'il était habité par une divinité.

La conception chrétienne

Adam et Eve, entièrement nus, vivaient insouciants dans le jardin d'Eden. Après avoir croqué la pomme, leurs
yeux à tous deux s'ouvrirent et ils surent qu'ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuiers, ils s'en firent des pagnes
(Genèse 3 7).

Dès lors, les artistes n'ont eu de cesse d'exposer ce que le péché originel avait cherché à cacher.

Le Moyen âge chrétien se montre effarouché par la représentation de la chair nue. Pour cette société pétrie d'enseignement chrétien, le nu caractérise ceux qui ne participent pas à la vie du groupe : les fous, perdre la raison signifiant perdre la décence),les très pauvres, ou encore ceux qui, en état de péché, s'en sont exclus, les adultères par exemple. Au contraire, le vêtement permet de situer la place qu'occupe un individu dans la société.

La nudité se limite à quelques thèmes, toujours religieux, parmi lesquels le corps du Christ, les ressuscités du Jugement dernier, la figuration des damnés, les scènes de martyrs (Saint Sébastien en particulier), Adam et Eve.

Toutes les représentations mettant en scène le corps humain témoignent du peu de volonté à montrer des formes musculaires anatomiquement parfaites, celles-ci étant ramenées à un simple jeu graphique ornemental. Rappelons que la dissection restera interdite par l'Eglise jusqu'au 13e siècle et que, finalement, ce n'était pas le propos des artistes de cette époque.

Aux 14e et 15e siècles, on redécouvre progressivement l'anatomie du corps humain et l'harmonie de ses proportions. Sa représentation évolue du schématisme graphique vers une prise de conscience plus forte du volume situé dans l'espace.

La redécouverte des modèles antiques

A partir du 16e siècle, l'anatomie fait partie intégrante de l'éducation des peintres et est enseignée dans toutes les académies à partir du dessin d'après l'antique et de la dissection des cadavres. Des études préalables à la représentation analysent en détail toutes les parties du corps.

La mythologie fournit nombre de prétextes à mettre en scène le nu. Parmi les principaux thèmes abordés, on retrouve les Trois Grâces, Apollon, Ariane, Persée délivrant Andromède, Diane et Actéon, Mars et Vénus (invoquée par les artistes dès qu'il s'agit d'illustrer la femme dans la perfection de sa nudité), Jupiter et ses
amours …

Les approches chrétiennes du nu sont, bien entendu, toujours d'actualité et bénéficient aussi des nouvelles recherches. On retrouve Adam et Eve, Loth et ses filles, David et Bethsabée, Suzanne et Joachim, la Vierge à l'enfant, les scènes de martyr…

Ces représentations de nus païennes ou chrétiennes, offrent maintes opportunités aux artistes d'opposer, dans leurs compositions, les nus aux personnages vêtus, de montrer leur savoir-faire dans le rendu des ornements (coiffures compliquées, bijoux somptueux) qui habillent certains nus féminins plus sûrement que n'importe quel vêtement et enfin, d'exploiter toutes les ressources des jeux de regards et des attitudes corporelles.

L'académisme

Aux 17e et 18e siècles, le nu reste assujetti aux normes définies par les artistes de la Renaissance.
Son enseignement se constitue sur la base de toute une série de conventions patiemment assimilées au cours des années d'apprentissage du futur peintre sous l'égide des Académies. L'étude du corps humain se fait principalement par la copie des œuvres d'art antiques que le jeune artiste trouve dans des recueils de dessins ou de gravures qui lui sont spécialement destinés et qui font office de manuels de morphologie. La référence aux canons antiques est la règle dans l'enseignement académique et demeurera immuable jusqu'au 19e siècle.

Les représentations de nus sont étroitement liées à la peinture d'histoire qu'elle soit antique, biblique ou mythologique. Dans l'art religieux, le nu, banni par le Concile de Trente (1545-1563), tient une place modeste.

Les attitudes des personnages représentés sont calculées de manière à ne rien montrer qui risque d'effaroucher la pudeur de celui qui les regarde. Beaucoup de peintres utilisent les ressources du drapé pour habiller leurs figures et les rendre plus présentables.

Parallèlement à l'approche académiste, les artistes continuent leurs recherches sur le corps humain. Rubens, en particulier, a beaucoup fait évoluer les représentations de nus féminins. Avec lui, le corps de la femme devient irrégulier, charnu, vivant, véritablement sensuel et cesse enfin d'être la simple incarnation d'un idéal.

Puis, les artistes abandonnent peu à peu le support de l'Histoire pour faire s'épanouir des nudités radieuses dans des scènes pleines de grâce dont les compositions, plus intimes, flirtent parfois avec le libertinage.
La réaction néoclassique éloigne ces nus galants et frivoles. De toute part on réclame plus de simplicité et d'innocence. Les représentations de nus vont alors prendre un caractère moral dans des compositions dramatiques, anatomiquement parfaites, qui exaltent le courage, le patriotisme, le sentiment héroïque.

Le scandale

Au 19e siècle, le nu académique continue une riche carrière mais est surtout d'actualité pour des amateurs plus friands d'anatomie féminine que de grand style !

Des artistes, toujours plus nombreux, explorent de nouvelles voies et manifestent leur indépendance par rapports aux conventions admises, notamment Goya, pour qui le corps est, avant tout, le reflet de l'âme. Avec Ingres, on assiste à la première tentative pour muer le nu féminin en une pure création plastique. Il définit un style qui prend des libertés avec les règles d'anatomie (qu'il maîtrisait d'ailleurs parfaitement) alors en vigueur.

L'arrivée de Courbet marque un tournant dans l'histoire du nu. Dans ses peintures, la nudité est représentée avec une franchise agressive et délibérée qui ne cherche pas l'élégance mais la vérité. Il heurte les conventions bourgeoises et suscite d'emblée le scandale. Mais il avait ouvert la voie et l'Olympia de Manet procède de ce même désir de représenter le corps humain sous un autre angle que celui, conventionnel, prôné par l'Académie, du clair et de l'obscur. La femme s'offre au regard dans la vérité de sa chair dépouillée des joliesses du faux style et du faux-semblant.

Avec Courbet et Manet, le public découvre véritablement, et pour la première fois, l'objet de toutes ses obsessions mais aussi de tous ses interdits : un corps de femme.

Il y a aussi une recherche de la vérité dans des scènes où la femme est présentée dans son intimité. Ces scènes, apparemment banales, de toilette, de bain, d'habillage nous donne accès à une intimité beaucoup plus secrète (une aisselle non épilée par exemple) , à un moment volé en quelque sorte.

A la fin du 19e siècle, le nu cesse d'être représenté pour lui-même et devient un prétexte fondamentalement plastique.

 

L'affranchissement

Le conflit entre représentation et abstraction, entre obsession du vivant et spéculation de l'esprit, est en germe à la fin du 19e siècle.

Le nu, dans la première moitié du 20e siècle, acquiert une forme de beauté nouvelle s'enrichissant de toutes les recherches artistiques de l'époque qu'elles portent sur la couleur chez les Fauves, ou sur la forme dans le mouvement cubiste.

Après la seconde guerre mondiale et jusqu'au début des années 60, le nu n'intéresse pas les artistes adeptes de la Non-Figuration. A partir des années 60, le Pop'art et la Nouvelle Figuration reprennent le thème en le situant dans l'environnement où on s'attend à le rencontrer (salle de bain, chambre à coucher).

Depuis la fin du 20e siècle, les représentations de nu sont présentes dans presque toutes les écoles : elles naviguent sur le réalisme ou l'abstraction, elles utilisent les ressources des arts graphiques, de la sculpture ou, de plus en plus couramment, celles du virtuel.


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