Le monde perdu des références de l'école primaire 1948-1968

Introduction sur les panneaux

Dans le cadre d'une scolarisation de masse (1948-1968), de nouveaux outils d'apprentissage se mettent en place, le panneau pédagogique est un des ornements essentiels des classes des écoles primaires françaises.

Les panneaux sont présentés dans des cadres en bois suspendus verticalement. Les "quatres saisons" présentées ici sont un sujet plusieurs fois repris par les panneaux Rossignol. Cette série est symbolique de la vie campagnarde rythmée par le cycle des saisons.

 

Présentation générale des panneaux pédagogiques

Le panneau doit réformer l'enseignement du français à l'école primaire en permettant à l'enfant d'apprendre à parler et à communiquer.
Servant soit de panneau d'élocution soit de panneau de vocabulaire, il permet, en théorie, de réduire le handicap linguistique auquel sont imputées les inégalités sociales.

Les acquis et les notions sont reconnus valables pour tous : pour ceux qui continueront leurs études comme pour ceux qui les arrêteront à 14 ans.
C'est pendant toute la scolarité, selon une progression nettement marquée par les programmes eux-mêmes, que se poursuivent l'étude du vocabulaire, l'acquisition de mots nouveaux, le retour à des mots déjà connus pour en asseoir le sens précis.
L'objectif recherché est de mettre l'enfant en mesure d'employer avec précision, sùreté, justesse les mots et les expressions dont la connaissance lui est pour une raison ou une autre réellement utile.
Le panneau pédagogique est accompagné du livre de l'élève qui permet, par le système question-réponse, l'acquisition de mots nouveaux.
Les sujets des panneaux pédagogiques Rossignol ou Bourrelier suivent cette consigne ; dans une France encore rurale, la source d'inspiration des illustrateurs a trait à la vie quotidienne à la ferme et aux champs, mais l'éditeur, dans un souci commercial, élargit son catalogue en offrant un éventail hexagonal des terroirs et des activités : aux côtés des fermes poitevines ou beauceronnes, figurent les coopératives viticoles du Languedoc et les corons du Nord, sans oublier quelques planches coloniales : la France de Dunkerque à Tamnaraset, celle qui apparaît en rose sur les cartes Vidal-Lablache !
Les planches d'élocution "Poucet" revêtent un caractère délicieusement nostalgique que "ceux de moins de 40 ans ne peuvent pas connaître" ! Poucet, c'est l'élève en sarrau ou en blouse, des années 50/60, évoluant dans un milieu champêtre et fredonnant la chanson de Trenet "Douce France"..."un monde aujourd'hui disparu"...

Le catalogue

Les collections du Conservatoire de l'éducation des musées de Niort regroupent un ensemble très important de panneaux pédagogiques provenant des fonds des écoles primaires des Deux-Sèvres. Plusieurs éditeurs y figurent : Bourrelier, MDI (Maison des Instituteurs) et essentiellement Rossignol, dont la proximité géographique a certainement facilité la diffusion dans notre région.
André Rossignol, né en 1917, instituteur et innovateur pédagogique, conçut pour répondre aux nouveaux besoins d'une scolarisation de masse, un ensemble impressionnant d'outils pédagogiques. Au début des années 50, il quitte l'enseignement pour se consacrer à l'édition scolaire comme chef d'entreprise. Implantée d'abord à Nalliers dans le département de la Vienne, l'entreprise se délocalise en 1949 à Montmorillon. Au plus fort de son activité, l'entreprise Rossignol emploie 80 employés dont une soixantaine de représentants exclusifs en France et en Afrique du Nord.
Le catalogue Rossignol fait apparaître une extraordinaire diversité de thèmes : l'histoire, la géographie, l'instruction civique, les tableaux d'élocution, les sciences naturelles, l'éducation familiale, les animaux, les plantes, l'homme, la maison et les activités ménagères, les sports, etc.
Les éditions Rossignol font appel à de très nombreux artistes diplômés des écoles des Beaux-Arts pour illustrer les panneaux pédagogiques. Si Pierre Joubert, le célèbre dessinateur de "Safari-Signe de Piste", illustre 67 des 72 gravures d'histoire, le reste de la collection est confié à d'autres artistes talentueux comme Raylambert, "l'un des plus grands illustrateurs de manuels scolaires de tous les temps" selon Picasso, " le chaînon manquant entre Benjamin-vache-qui-rit-Rabier et M. Tintin-Hergé" selon Dali.

L'école, lieu architecturé de l'apprentissage des rôles

La classe d'école est un moule unique répétable à autant d'exemplaires que nécessaires. La scolarisation de masse, pour abriter les générations du baby boom, aboutit à "l'industrialisation" de la construction scolaire.
Les préoccupations de l'Administration ne sont pas celles des architectes et encore moins du bien-être des élèves, elles sont regroupées dans la Charte de la construction scolaire de 1949, qui fut à l'école des années 50 ce que le plan 17 fut à l'armée française de 1914 !
Simplicité, stricte économie, absence de saillies pour ne pas nuire à la surveillance dans les préaux, tels sont les commandements impératifs de la charte de 1949 !
Tout est calculé, mesuré, dimensionné à l'aune implacable de l'Administration. Les architectes n'ont pas à se mêler non plus d'ajouter quoi que ce soit à la nomenclature des divers services de l'école et des bâtiments que doit comprendre la structure. Mais qu'uniformise-t-on lorsqu'on uniformise l'espace de l'école ?

Vers la mixité

La non-mixité est une des normes essentielles des écoles primaires françaises ; ce ne fut qu'à la rentrée 1967 que les écoles mixtes à plusieurs classes dépassèrent en nombre les écoles de filles et de garçons si chères à la IIIe République. La circulaire du 17 juin 1969, adressée aux recteurs de toutes les académies de France, y mit définitivement fin : "Si en matière de mixité, l'arbitrage de l'Administration centrale avait longtemps semblé nécessaire, il apparaît aujourd'hui, du fait de l'évolution des conceptions sociales, que dans la plupart des cas, les familles ne s'offusquent plus de voir admettre garçons et filles sur les mêmes bancs d'écoles. Sauf rares exceptions, la gémination ne semble guère rencontrer non plus d'opposition dans les assemblées élues et le personnel enseignant… La délégation de pouvoir qui vous est donnée, devrait en conséquence vous mettre en mesure d'accélérer l'extension de la gémination partout où elle présente des avantages certains sur le plan pédagogique".

Il avait fallu tous les événements de mai 68 pour que le génie administratif de l'Éducation Nationale recommande l'accélération de la gémination à fin pédagogique !!! Un système séculaire avait vécu.

La classe

Article 12 - Charte de 1949

"Les classes seront de forme rectangulaire et pourront recevoir quarante élèves. La surface sera calculée à raison de 1,50 m² par élève. Les dimensions conseillées sont de 8 m sur 7,50m avec éclairage bilatéral ou de 9m sur 6,50m avec éclairage unilatéral. La hauteur du plafond sera de 4 mètres".

Article 13

"L'éclairage des classes devra, autant que possible, être bilatéral. Lorsque l'éclairage sera unilatéral, le jour viendra nécessairement de la gauche de élèves."

Article 15

"Les plafonds seront plans et unis sans corniche. Les parements intérieurs des classes seront peints de couleurs mates et claires (bleu pâle, jaune clair, champagne) et revêtus sur une hauteur de 1,20m d'une matière dure, lisse et lavable.
Un bandeau de bois ou une tringle métallique permettront de suspendre les tableaux, les cartes pendant les exercices scolaires."

Article 16

"Le sol des classes devra être constitué par un parquet de bois dur clouté sur lambourdes scellées ou par une substance imperméable, imputrescible et ne fissurant pas".

Article 18

"Le chauffage sera assuré par tout procédé donnant sécurité et conforme au règlement sanitaire départemental".

Matériel et mobilier d'enseignement

Article 32

"Les objets qui, dans toute école primaire, doivent composer le mobilier et le matériel d'enseignement et être fournis par les communes, sont prévus par les règlements :
- des tables et des chaises pour les maîtres et les maîtresses
- des tables et des sièges pour les élèves
- des tableaux muraux noirs ou en couleurs montés sur charnières et repliables en triptyques
- des armoires bibliothèques, le matériel nécessaire à l'enseignement (cartes, tableaux etc.)
- une ou plusieurs prises de courant (conseillées pour la TSF et les aides audiovisuelles)
Modifications par le règlement du 3 mai 1950
- Le tableau ne sera plus noir mais vert foncé, la craie sera remplacée par un agglomérat de plâtre en remplacement du bâton carré de CO3Ca (carbonate de calcium).
Le même règlement préconise "la table-banc aux deux parties solidaires par souci orthopédique et l'estrade haute de deux marches à 0,32 m du sol… L'ardoise est fortement recommandée et sur son cahier, l'écolier écrit au porte-plume à plume d'acier, le stylo qui règne en maître est maintenu hors des classes primaires par la vigilante hostilité des maîtres".

Le préau

Article 22

Toute école sera pourvue d'un préau ou abri à sol recouvert d'un enduit, goudron ou ciment, évitant la poussière. Le préau est surtout utilisé en cas d'averse. La surface varie, elle sera de 60m² dans les écoles à une classe avec 20m² de plus pour chaque classe supplémentaire et sa hauteur est de 3,50m sous plafond ou sous enduit… Un seul préau peut être envisagé dans les écoles mixtes (avec cloison au milieu).

Les WC

Article 23

Toute école devra être munie de privés à raison de deux cabinets par classe dans les écoles de filles et de 3 pour deux classes avec des urinoirs dans les écoles de garçons. Les cases auront 1m20 de profondeur, 0,70m de large avec cloisons séparatives de 2m. Elles seront fermées par des portes pleines de 1,50m de hauteur, non compris un vide de 0,15m au dessus du sol et montées de façon à se refermer seules… Ils seront placés de façon à être facilement surveillés de la cour et des classes… munis pour les garçons d'urinoirs avec stalles de 0,50m de large, 0,35m de profondeur, 2m de haut, y compris un vide de 0,10m pour faciliter le nettoyage… Les sièges des privés seront à la turque surtout pour les garçons, avec cuvette en fonte émaillée et patins striés".

Le terrain d'éducation physique

Article 27

Le terrain d'éducation physique, et le jardin scolaire seront, autant que possible, attenant à l'école, tout au moins à proximité immédiate de celle-ci.

La cour de récréation

Article 21

La surface de la cour de récréation sera calculée à raison de 5m² par élève ; elle ne pourra faire moins de 200m². La cour de récréation pourra être plantée d'arbres à moyenne tige placés au moins à six mètres des bâtiments pour éviter d'assombrir les classes.

Approche sociologique

L'objectif sous-jacent de ces panneaux pédagogiques est la socialisation des enfants. La socialisation pourrait être définie comme le processus d'apprentissage des rôles sociaux ; tenir sa place dans la société, c'est adopter dans chaque situation des comportements socialement acceptés et donc attendus des autres.
À toute situation correspondent des rôles définis : rôles d'âge, rôles de sexe, rôles professionnels.
Si aujourd'hui, l'ensemble de ces rôles sociaux s'est profondément modifié, les panneaux pédagogiques représentent le précieux catalogue ou, plus exactement, le "corpus" de ces rôles stéréotypés de la morale et des valeurs enseignées par l'école de la République.
Il est évident que, malgré un graphisme rajeuni, les panneaux pédagogiques étaient, à la rentrée 1968, relégués ou en voie de relégation dans les réserves ou les greniers des écoles. L'école de Ferry était morte, l'école elle-même brisait le cadre.

Les rôles sociaux homme / femme

La maison de Jean

Le tableau "La maison de Jean" est la juste projection intra-familiale qui structure, dans les années 50/60, l'ensemble du champ de la représentation masculine et féminine.
La place de l'homme et celle de la femme dans la maison instituent un postulat implicite de la séparation des sexes et de leurs activités. L'école a favorisé deux formes distinctes de sociabilité, inculquant des rôles masculin et féminin spécifiques.

Le rôle de la femme

Le rôle tenu par la femme dans les années 1950/60, reste par excellence celui de la mère au foyer. En 1968, le taux d'activité pour les femmes de plus de 15 ans est de 36,2%. Ce n'est qu'en 1966 que le législateur autorise la femme à exercer une activité professionnelle sans l'autorisation de son mari, Au sexe dit "faible" incombent les tâches ménagères (les courses, le nettoyage, la lessive, la cuisine…), l'éducation et la surveillance des enfants.
Dans la société rurale, chez les agriculteurs, les artisans ou les commerçants, la femme seconde l'homme ; à la ferme, elle nourrit la basse-cour, trait les vaches, aide aux vendanges. Quand elle poursuit des études, elle est cantonnée à des activités professionnelles spécifiques : maîtresse d'école ou infirmière.

Le rôle de l'homme

Les panneaux pédagogiques attribuent à l'homme les travaux physiques : il est paysan, ouvrier, maçon, mécanicien … L'homme est représenté dans sa responsabilité de chef de famille, source de l'autorité et dispensateur de la sécurité économique du foyer. Il est également le citoyen viril et courageux : le militaire défenseur de la patrie et évidemment le pompier dont le rouge du camion a teint de façon indélébile les souvenirs d'enfance des garçons du baby boom.
Même si la chasse et la pêche sont du genre féminin, elles restent des loisirs exclusivement masculins.

Le travail

Le demi-siècle écoulé aura vu la quasi-disparition de la fonction économique des familles paysannes et des petits commerçants. Le travail des enfants n'est plus indispensable à la marche de l'exploitation agricole. Aujourd'hui, le travail salarié accompli loin du foyer domine. La famille n'est plus le premier lieu de la mise au travail comme on pouvait le voir au temps des panneaux pédagogiques où la ferme offrait mille et une tâches à donner aux enfants, petits ou grands : bêtes à garder, vaches et chèvres à traire, volailles et lapins de la basse-cour à nourrir, participation à la moisson ou aux vendanges, etc..
Le rapport des jeunes au travail s'est radicalement modifié. Au lieu d'une immersion totale et définitive dans le monde du travail qui, à l'âge de 13 ou 14 ans, changeait le statut de l'enfant en adulte, on assiste aujourd'hui chez les jeunes à une acclimatation progressive voire récalcitrante, souvent obscurcie par la précarité de l'emploi et la menace omniprésente du chômage.
Entrer au travail c'était hier conquérir sa liberté, c'est aujourd'hui la perdre.

La famille

À la famille ouverte, aujourd'hui, au cercle des amis, des collègues ou des copains, correspondait la famille fermée sur elle-même où s'apprenaient les valeurs et les codes (politesse, propreté, respect, silence…).
Les panneaux pédagogiques constituent un véritable musée des valeurs familiales anciennes où la famille était stable et unie, pas encore minée par la fréquence des divorces et la mise au travail des femmes et où les enfants apparaissaient heureux et responsables, pas encore en proie au mal vivre des jeunes.
Qu'elle soit paysanne, ouvrière ou bourgeoise, la famille agit et réagit comme une cellule unique où rôles et activités sont définis de façon immuable. Au sein du foyer, la vie s'organise autour du père, le chef de famille. Cette clôture familiale se voit également dans les loisirs : même le jardin public ne constitue pas un espace ouvert aux rencontres et aux échanges, mais une juxtaposition d'enclaves familiales. À la fête foraine, les enfants du village peuvent former une bande, mais cela ne constitue pas une menace des privilèges de la famille.
Cette émancipation se dessine dans les années 60 ; par palier successif, la famille lâche ses enfants dans le cadre rassurant et hygiéniste des colonies de vacances et des mouvements de jeunesse : les scouts ne font que traverser les paysages des panneaux pédagogiques (laïcité oblige).
L'émancipation de la jeunesse résulte de différents critères : l'évolution économique qui permet l'apparition de l'argent de poche, la naissance d'une nouvelle classe d'âge : l'adolescence qui marque son territoire par autant de signes de reconnaissances nouveaux (1962, la parution de "Salut les copains", nouvelles musiques, nouvelle sexualité, nouveaux vêtements : jean unisexe et baskets etc.). Combien "ringards", apparaissent les enfants "sur le chemin de l' école", dernière production des éditions Rossignol en 1971, à l'habillement sage et conventionnel et aux coiffures lisses et soignées : dernière vision d'une enfance d'autrefois, ils vont à l'école mais celle de Jules Ferry est morte. Les tableaux pédagogiques ne sont plus les "images de la vie", ils rejoignent les réserves, la vraie vie est ailleurs…

Le retour du père après sa journée de travail

Composés comme des scènes de genre, les panneaux pédagogiques évoquent les valeurs du cercle de famille, "le retour du père après sa journée de travail" en est le chef-d'œuvre accompli. L'illustrateur a choisi le cadre familier de la cuisine, lieu de vie de la famille ouvrière, où se distingue le modernisme de la vie quotidienne, par le chauffe-eau et le fourneau et l'intrusion du "formica" dans le mobilier urbain des années 50.
On distingue sur la gauche du panneau la mère et la fille en tablier s'occupant des tâches ménagères et à droite les garçons studieux terminant leurs devoirs d'école. Tous les regards convergent, admiratifs et respectueux, vers le père, le chef de famille, objet du culte domestique familial, dispensateur par son travail des bienfaits économiques, source d'amour et de respect !

Le repas du soir à la campagne

La composition d'Hélène Poirié pour les éditions Bourrelier est le pendant du tableau le retour du père après sa journée de travail au sein d'une famille paysanne traditionnelle des années 50. La cuisine est le lieu de vie autour de la cheminée, le mobilier est celui du siècle précédent, la pendule comtoise, le buffet bas, la grande table de ferme et ses bancs, les poteries culinaires.
En dépit de l'absence physique du père, tout annonce son arrivée, la pendule qui va sonner 19 heures, la femme qui apporte la soupe, les enfants qui dressent la table, le chien fidèle qui attend devant la place réservée au maître de maison.
La nostalgie de ce tableau ne tient pas seulement au souvenir des veillées d'autrefois mais aussi par la solidarité des âges de la vie avec la cohabitation des générations sous le même toit comme nous le montre la présence des aïeux près de l'âtre. Il est aussi intéressant de s'attacher à certains détails du décor, l'esprit laïque domine. Hormis le fusil, marque de la puissance paternelle, trône, encadré au dessus de la TSF, le certificat d'études primaires, symbole à travers son récipiendaire de la valeur de l'école de la République !
Aucun objet religieux ne figure dans cet intérieur paysan, ni crucifix ni gravure de communion solennelle, ni Vierge Marie dans un milieu où le fait religieux était encore vivant et fournissait les rites essentiels de passage d'un âge à l'autre.