Patagonie

Hommage aux indiens disparus de Patagonie et de Terre de Feu, masques de Hervé Haon, création contemporaine

Les hommes oubliés

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Charles Darwin, le célèbre naturaliste anglais qui les aperçut en 1832 lors de son voyage à bord du Beagle que commandait le capitaine Fitz Ruy, ne fit d'ailleurs pas preuve de grande aménité à leur encontre. Voici ce qu'il écrit dans son journal de voyage : « il s'agit des créatures les plus abjectes et misérables que j'ai jamais rencontrées. Regardant ces hommes, il paraît difficile de croire qu'il s'agit d'êtres humains habitant notre monde à nous ».  Si Darwin y avait regardé d'un peu plus près, je gage qu’il eût été plus nuancé.

Les Selk'nams pratiquaient des danses à caractère religieux, leurs chants faisaient toujours référence au sacré et leurs chamans exerçaient un rôle primordial au sein de la tribu. Leur mythologie, étroitement liée aux éléments naturels, était à la fois riche et subtile. En particulier leur relation avec les astres où le couple Lune et Soleil revenait fréquemment dans les concepts fondateurs de leur cosmogonie.

 

Si leur environnement matériel était simple et sommaire (taille d'outils en os ou en pierre, fabrication d'arcs et de flèches, vanneries), il n'en était pas de même pour tout ce qui touchait au spirituel. Leur vie religieuse et sociale était ponctuée par de nombreuses cérémonies : initiation des adolescents, rites de passages à l'état d'homme, de guerrier.
La puissance des tempêtes, la force des vents, la forme des nuages, la couleur du ciel, les arbres, les animaux, tout procédait du sacré et était porteur de signes, de symboles par lesquels les selk'mans tentaient de percer les mystères de l'univers, de la vie et de leur destin.

Les rites funéraires, simples et dépouillés dans leur manifestation matérielle, n'en étaient pas moins importants. L'esprit du défunt rejoignait les forces cosmiques du ciel et son souvenir restait longtemps présent au sein de la communauté.

De ces différents groupes humains, aujourd'hui tous disparus, se dégage un sentiment de faiblesse, d'infinie tristesse. Sentiment probablement lié à la rigueur et à la dureté de ces terres du bout du monde où on a toujours du mal à concevoir comment les hommes si dépourvus sur le plan matériel ont pu survivre. Ce monde fait de vent, de pluie et de froid où tout n'est que lutte et hostilité.

 

Voici ce que disait Jean Delaborde, officier de marine qui eut la chance de rencontrer les derniers indiens du grand sud : « Peut-être est-ce à cet endroit même où finit la terre et où elle va manquer sous ses pas, que la créature de Dieu porte enfin sur elle son vrai visage… ».

Mais d'où venaient ces hommes ? Qui étaient-ils ? Par quel mystère étaient-ils parvenus aux confins du monde et pourquoi depuis des milliers d'années ce tragique isolement ?

On pense que ces tribus s'établirent dans le grand sud dix à douze mille ans avant notre ère. Les datations concernant le peuplement de la Patagonie et de la Terre de Feu demeurent imprécises. Ces poussières d'hommes représentaient probablement la queue de la comète de la grande migration amérindienne. Migration qui par vagues successives avait peuplé tout le continent américain en passant par le détroit de Béring vingt ou trente mille ans avant notre ère.

Repoussés toujours plus au sud au cours des temps par des peuples plus forts, plus structurés et éternellement à la poursuite du gibier, ils étaient enfin parvenus dans cette extrémité venteuse du continent sud-américain où, pensaient-ils, personne ne viendrait les chasser.

Ils se trompaient.

Hervé Haon

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