Patagonie,

hommage aux indiens de Patagonie et de Terre-de-Feu,
Hervé Haon, création contemporaine
(retour sur une exposition au musée d'Art et d'Histoire de Rochefort, octobre 2010- février 2011)

 

accès direct au sommaire

Introduction

Le musée d’Art et d’Histoire de Rochefort propose régulièrement depuis sa réouverture au public fin 2006 des expositions d’art contemporain. Elles sont principalement orientées vers la création artistique du Pacifique (exposition de peintres papous en 2007, d’artistes aborigènes d’Australie en 2008, Andreas Dettloff en 2010) en lien avec la politique d’acquisitions des musées municipaux.

L’exposition consacrée aux masques d’Hervé Haon propose de plus un volet historique par l’évocation du destin tragique et souvent méconnu des indiens de Patagonie. Elle s’inscrit également dans la thématique des Rochefortais voyageurs, Hervé Haon étant quant à lui Rochefortais d’adoption.

Ainsi la rencontre avec ce dernier et ses œuvres permet au musée d’Art et d’Histoire de renforcer son identité. C’est un lieu ouvert à l’art contemporain, à l’histoire de peuples disparus ou menacés, à celle de Rochefortais voyageurs, en regard des collections anciennes et des acquisitions récentes.

Hervé Haon : images d’un peuple disparu

Hervé Haon est né en 1948 au Puy-en-Velay (Haute-Loire).

Forestier dès l’âge de dix-sept ans dans les régions accidentées des Alpes et des Pyrénées, il part en mission en Guyane à environ trente ans et devient chercheur d’or. Ensuite il s’expatrie en Afrique de l’Ouest : Congo, Gabon et Côte d’Ivoire. Puis, vient la découverte de l’Amérique du Sud et de l’Amazonie avec la prise de conscience des dangers de la déforestation et de la fragilité des peuples qu’il croise.
L’explorateur devient alors à trente-sept ans documentariste et réalise des films ethnographiques décrivant la dure réalité des peuples et des contrées qu’il traverse.
De Patagonie, il ramène le livre 55° Sud, illustré par les photographies d’Olivier Joly, ainsi qu’un documentaire et se prend de passion pour l’histoire tragique des Indiens aujourd’hui disparus. Installé à Rochefort depuis 2006, Hervé Haon continue à voyager une grande partie de l’année et notamment vers cette région du monde qu’il affectionne tout particulièrement.

Les masques créés par Hervé Haon et présentés dans le cadre de l’exposition sont un hommage aux masques traditionnels des indiens Selk’Nam aujourd’hui disparus et qui peuplaient la Terre de Feu.

Une puissance surnaturelle émanait de leurs masques qui étaient portés à l’occasion du Hain, un rituel violent où surgissaient et s’opposaient des esprits masqués, souterrains et célestes chargés d’une incroyable puissance et qui infligeaient  aux jeunes gens initiés des épreuves aussi cruelles que dangereuses devant les conduire à la maturité et confortait ainsi la domination des hommes dans cette société.

Ces masques évoquaient le Koshmenk, l’esprit du ciel dans la riche cosmogonie Selk’Nam.

Filmographie

Publications

 

Les hommes oubliés
Indiens fuégiens

Les amérindiens qui peuplaient toute la Patagonie et la Terre de Feu étaient connus depuis leur découverte au XVIe siècle sous le terme assez vague d’indiens fuégiens (ou patagons). Cette appellation imprécise regroupait en réalité quatre groupes humains bien distincts.

Les Tehuelches peuplaient les pampas et les montagnes de la Patagonie orientale. Grands et forts, ils sont probablement à l’origine du mythe patagon (cette légende qui, depuis Magellan et jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, laissait imaginer que le sud du continent américain était peuplé de géants à la force surhumaine).

Plus au sud, à l’est de la Terre de Feu, les Selk’nams (ou Onas) ainsi que les Hausch, étaient de redoutables chasseurs. Ils s’habillaient de longues capes en peaux de guanaco que complétait pour les hommes une pièce de cuir de forme triangulaire en guise de coiffure.
De toutes les tribus du sud, les Selk’nams formaient le plus grand groupe. Les plus nombreux, les plus puissants. On pense qu’avant l’invasion des blancs, avant que ne commencent les massacres au début des années 1870, les Selk’nams étaient quatre mille.

Ces deux groupes formaient les indiens de la terre ferme.

Yamanas (ou Yagans) et Alakalufs (ou Kawéskars), tels étaient leurs noms, hantaient eux les archipels du sud, le canal de Beagle et les eaux du détroit de Magellan. Pêcheurs, chasseurs à l’occasion, ils étaient les indiens de l’eau ou, comme l’a si bien dit le grand ethnologue français José Emperaire, «les nomades de la mer ».

Ces fuégiens du bout du monde étaient probablement parmi les peuples les plus isolés, les plus archaïques de la planète.

Charles Darwin, le célèbre naturaliste anglais qui les aperçut en 1832 lors de son voyage à bord du Beagle que commandait le capitaine Fitz Ruy, ne fit d’ailleurs pas preuve de grande aménité à leur encontre. Voici ce qu’il écrit dans son journal de voyage : « il s’agit des créatures les plus abjectes et misérables que j’ai jamais rencontrées. Regardant ces hommes, il paraît difficile de croire qu’il s’agit d’êtres humains habitant notre monde à nous ».  Si Darwin y avait regardé d’un peu plus près, je gage qu’il eût été plus nuancé.

Les Selk’nams pratiquaient des danses à caractère religieux, leurs chants faisaient toujours référence au sacré et leurs chamans exerçaient un rôle primordial au sein de la tribu. Leur mythologie, étroitement liée aux éléments naturels, était à la fois riche et subtile. En particulier leur relation avec les astres où le couple Lune et Soleil revenait fréquemment dans les concepts fondateurs de leur cosmogonie.

Si leur environnement matériel était simple et sommaire (taille d’outils en os ou en pierre, fabrication d’arcs et de flèches, vanneries), il n’en était pas de même pour tout ce qui touchait au spirituel. Leur vie religieuse et sociale était ponctuée par de nombreuses cérémonies : initiation des adolescents, rites de passages à l’état d’homme, de guerrier.
La puissance des tempêtes, la force des vents, la forme des nuages, la couleur du ciel, les arbres, les animaux, tout procédait du sacré et était porteur de signes, de symboles par lesquels les selk’mans tentaient de percer les mystères de l’univers, de la vie et de leur destin.

Les rites funéraires, simples et dépouillés dans leur manifestation matérielle, n’en étaient pas moins importants. L’esprit du défunt rejoignait les forces cosmiques du ciel et son souvenir restait longtemps présent au sein de la communauté.

De ces différents groupes humains, aujourd’hui tous disparus, se dégage un sentiment de faiblesse, d’infinie tristesse. Sentiment probablement lié à la rigueur et à la dureté de ces terres du bout du monde où on a toujours du mal à concevoir comment les hommes si dépourvus sur le plan matériel ont pu survivre. Ce monde fait de vent, de pluie et de froid où tout n’est que lutte et hostilité.

Voici ce que disait Jean Delaborde, officier de marine qui eut la chance de rencontrer les derniers indiens du grand sud : « Peut-être est-ce à cet endroit même où finit la terre et où elle va manquer sous ses pas, que la créature de Dieu porte enfin sur elle son vrai visage… ».

Mais d’où venaient ces hommes ? Qui étaient-ils ? Par quel mystère étaient-ils parvenus aux confins du monde et pourquoi depuis des milliers d’années ce tragique isolement ?

On pense que ces tribus s’établirent dans le grand sud dix à douze mille ans avant notre ère. Les datations concernant le peuplement de la Patagonie et de la Terre de Feu demeurent imprécises. Ces poussières d’hommes représentaient probablement la queue de la comète de la grande migration amérindienne. Migration qui par vagues successives avait peuplé tout le continent américain en passant par le détroit de Béring vingt ou trente mille ans avant notre ère.

Repoussés toujours plus au sud au cours des temps par des peuples plus forts, plus structurés et éternellement à la poursuite du gibier, ils étaient enfin parvenus dans cette extrémité venteuse du continent sud-américain où, pensaient-ils, personne ne viendrait les chasser. Ils se trompaient.

Colonisation et massacres

À partir de 1870, les colons venus d’Europe arrivent en masse en Patagonie et en Terre de Feu. Ils sont Anglais, Gallois, Écossais, Basques, Italiens, Espagnols, Allemands, Croates. Certains fuient la misère du vieux continent, d’autres sont en rupture de ban. Mais tous sont animés par des rêves de fortune, de liberté et de grands espaces. Des terres infinies s’offrent à leur convoitise. Bien sûr, quelques « sauvages » les hantent mais qu’importe. Des territoires sont à conquérir, des terres sont à prendre. Ils les prendront.

Tout commence à Punta Arenas. La ville est fondée en 1848 sur les bords du détroit de Magellan où passe alors tout le trafic maritime entre l’Europe, les États-Unis et l’Orient. De nombreux colons débarquent tous les mois des bateaux. La ville se développe rapidement et la bourgade, ancienne colonie pénitentiaire, devient vite le principal centre économique du grand sud.

Des fortunes colossales se créent en quelques années grâce à l’or blanc : l’élevage de moutons. Ce sont les Anglais qui en 1877, ont importé en Patagonie les premiers moutons en provenance des îles Malouines. La demande en laine est alors énorme et les terres patagoniennes s’avèrent favorables à l’élevage ovin. Bien sûr, il y a les indiens mais ces quelques sauvages à demi nus errant dans ces solitudes ne vont pas faire longtemps obstacle à cette fièvre laineuse qui s’offre si facilement à eux.
Les nouveaux venus s’emparent des terres indiennes, dressent de nouvelles frontières, clôturent leurs estancias et chassent à outrance les guanacos sauvages, le gibier traditionnel des indiens qui, eux, étaient de toute éternité habitués à ne prélever que ce que la terre leur donnait. Désormais, privés de leurs territoires de chasse, les indiens sont contraints de se rabattre sur ce qu’ils nomment maintenant les guanacos blancs, les moutons.

Et là, pour les colons, c’en est trop. Le prétexte est bon et il est convenu d’enrayer le fléau. En quelques années, avec un acharnement sordide, ils vont s’employer à l’élimination quasi-totale de ces peuples immémoriaux.

Des expéditions paramilitaires sont organisées avec la bénédiction muette des autorités.

À Santiago, à Buenos Aires, on ferme les yeux sur ce qui se passe dans le grand sud.

Tout cela est bien loin et ces pauvres indiens ont si peu d’importance. L’année 1886 fut la plus cruelle. C’est l’âge d’or des grands propriétaires terriens, les estancieros. Le froid et le vent travaillent pour eux, faisant pousser la laine sur le dos des moutons. Pénétrer dans leur monde, c’est jouer au jeu des quatre familles : les Braun, les Menendez, les Behety et les Nogueira. Par leurs alliances financières et matrimoniales ils se partagent toute la Terre de Feu. Une société féodale impitoyable s’impose et établit sa fortune par l’audace et la violence. On retrouve en Patagonie et en Terre de Feu les mêmes ingrédients que lors de la conquête de l’Ouest américain : pionniers assoiffés de puissance, chercheurs d’or sans scrupules, terres à conquérir, tueurs d’indiens payés par les propriétaires terriens, alcool, maladies vénériennes et trafics en tout genre. Seules changent les victimes : chasseurs de guanacos contre chasseurs de bisons.

Et les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Deux hommes, Ramon Lista, un officier argentin, et Julio Popper, chilien d’origine roumaine, se distinguent particulièrement. Ils lancent leurs hommes de main dans une chasse effrénée à l’indien. Massacres, carnages : des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants sont abattus. Tous les moyens sont bons. Exécutions massives, emprisonnements ; les pièges succèdent aux guets-apens, les trahisons aux promesses : Selk’nams, Yamanas, tous seront traqués, abattus comme des chiens enragés. Famines et épidémies se chargeront des malheureux survivants.

Car certains survivent malgré tout, en particulier dans l’extrême sud, en Terre de Feu

Mais les colons veulent achever leur sinistre besogne. Des mercenaires sont recrutés, véritables chasseurs de têtes à qui l’on offre une livre sterling par paire d’oreilles rapportée.

Certains de ces tueurs deviennent même célèbres comme Andy MacLean, alcoolique dépravé qui travaille pour le compte de la Primera Argentina et dont le surnom de Chanco Colorado (cochon rouge) illustre bien la cruauté et la folie meurtrière. Peu de temps avant sa mort, il osera se vanter d’avoir tué à lui seul plus de mille « sauvages ».

Un écossais, Sam Hyslop, autre tueur d’indiens notoire au service de la Explotadora de la Tierra del Fuego avait résumé les mœurs de l’époque. Il disait : « Les indiens, c’est comme les lions. Quand ils sont petits, ils sont gentils mais quand ils grandissent ils deviennent féroces. Le mieux est de les massacrer tous, tout de suite, pour que la race s’éteigne à jamais ». Triste similitude avec la formule employée en Amérique du nord par le Général Sheridan lors de la conquête de l’ouest : « un bon indien est un indien mort ».

Les indiens étaient plusieurs milliers avant ces années terribles. Ils ne se comptent plus que quelques centaines errant sans but sur ces terres qui ne sont plus les leurs, affamés et malades, rongés par les épidémies transmises par leurs bourreaux. La Patagonie est désormais débarrassée de ses « sauvages » et l’infâme paix des blancs s’est définitivement imposée sur ces terres australes où l’on fait paître maintenant quatre millions de moutons.

Les tueries se prolongeront jusqu’en 1923 et les derniers rescapés parqués dans de pauvres réserves succomberont doucement, ivres de désespoir et de douleur silencieuse.
Une fois de plus, l’homme de l’âge de pierre venait se heurter à l’homme des machines et ce dernier avait tout broyé sur son passage.

Mais le destin des fuégiens fut doublement tragique. Ils disparurent non seulement massacrés par les tueurs à la solde des colons mais aussi grâce, ou plutôt à cause du pathétique effort que tentèrent les religieux salésiens pour sauver ce qui restait d’un peuple agonisant. En effet, animés de bonnes intentions, révoltés par toutes ces tueries, des missionnaires accueillirent les survivants des massacres : ils les vêtirent, les nourrirent et les regroupèrent dans des camps afin de les sédentariser. Il était trop tard.

Ceux qui avaient survécus ne s’adaptèrent jamais à ce mode de vie. Rougeole, variole, tuberculose, désespoir et peut-être conscience d’une fin inéluctable : bientôt il y eut davantage de croix dans les cimetières que d’indiens dans les missions. En quelques années, on leur avait tout pris : leurs terres, leurs coutumes, leurs pauvres huttes de branches, leurs traditions, leur langue et jusqu’à leur nom puisqu’on s’acharnait à les baptiser d’un nom chrétien avant qu’ils ne meurent.

Un peuple entier a disparu de la surface de la terre emportant pour toujours l’âme de la cordillère australe. Nous n’avons presque aucune trace de son passage. Pas un cri, pas une plainte, pas une larme. Seule la mémoire demeure d’une terre ensemencée de rêves et maintenant éclaboussée de sang.

Bartolomé de Las Casas, le prêtre défenseur des indiens, parlant des conquistadors et des riches propriétaires du nouveau monde disait : « ces gens-là sont vêtus de soie et non seulement eux mais encore leurs mules. Et nous pensons nous que si l’on tordait cette soie, il en coulerait le sang des indiens ».

Hervé Haon