La peinture flamande et hollandaise dans les musées de Poitiers.

Peinture d'histoire de l'école anversoise

Le « genre noble », autour duquel les académies italiennes et françaises vont structurer la « hiérarchie des genres », constitue le fer de lance de la peinture de la Contre-Réforme en Flandre méridionale, mais trouve également des interprètes au Nord. L'école d'Anvers, autour de son chef de file incontesté, Peter Paul Rubens, produit en abondance allégories, grands retables, décors civils qui traduisent le fort impact de l'art italien sur les peintres.

L'Allégorie du Bon Gouvernement, petit panneau peint à l'huile, provient de l'atelier de Rubens, sans qu'il soit possible de lui en attribuer avec certitude la paternité. Il pourrait s'agir de l'esquisse préparatoire à une gravure réalisée par Peter de Jodde II.
Rubens a expliqué le sens de cette allégorie : le Bon Gouvernement, au centre, est figuré sous les traits de la déesse Cybèle, coiffée d'une couronne murale car elle construit les villes, les gouverne et les protège. Derrière le globe se tient la Prudence, devant un Hermès bicéphale qui regarde à la fois le passé et le futur. La Justice, à droite, avec le glaive et la balance, foule aux pieds un monstre à quatre têtes.

Musée de Rochefort, esquisse de Peter Paul Rubens Pour Lycaon changé en loup

Conçue entre 1636 et 1638, cette esquisse appartient à une série de compositions préparatoires au décor de la Torre de la Parada, pavillon de chasse de Philippe IV d'Espagne. Le roi lui-même choisit les sujets tirés des Métamorphoses d'Ovide que Rubens devait exécuter avec l'aide d'amis et d'élèves. Celle-ci illustre la punition infligée par Zeus à Lycaon, roi d'Arcadie qui avait provoqué sa colère.

L'Allégorie de la nuit, huile sur cuivre de dimensions exceptionnelles, se rattache à l'art de Jan Brueghel de Velours, qui réalisa nombre de paysages allégoriques – Saisons, Paradis terrestre – très appréciés des collectionneurs du XVIIe siècle. Cette composition complexe évoque les forces maléfiques de la nuit, où les prédateurs sont guidés par leur instinct de mort. Dans le ciel, la figure de Diane, déesse de la chasse, précédée par deux compagnes, règne sur ce paysage nocturne au centre duquel a lieu une pêche au filet. Les personnages et la nature morte du premier plan pourraient avoir été peints par d'autres mains.

La Visitation de Willem van Herp, autre huile sur cuivre de grandes dimensions, est l'œuvre d'un artiste anversois fortement marqué par l'art de Rubens, et surtout de Jacob Jordaens. Devant une architecture palatiale la Vierge et sa cousine Élisabeth, toutes deux enceintes, se rencontrent. La vivacité des coloris, alliée à l'apparente spontanéité des personnages, confère à cette composition une fraîcheur et un dynamisme séduisants, magnifique exemple de l'art de la Contre-Réforme en Flandre.

Le petit tableau de l'Adoration des mages illustre l'épisode bien connu de la visite des mages à l'Enfant Jésus, d'après l'évangile selon saint Matthieu (2, 1-12). La Vierge, l'Enfant assis sur ses genoux, les rois mages et saint Joseph sont regroupés devant un édifice en ruines, sur un fond de paysage. L'astre brille sur le fond bleu du ciel. La richesse des coloris, la description détaillée des costumes et des drapés, la préciosité de la technique sur cuivre font de cette œuvre un agréable tableau de dévotion.
Malgré le rendu maladroit de certains éléments, tels le visage du roi mage à droite, aux rapports disproportionnés, ou son pied trop petit, l'ensemble n'est pas dénué de qualités picturales. La palette raffinée et la silhouette dansante du mage debout à droite semblent ressortir d'une esthétique maniériste tardive, tandis que le fond de paysage pourrait rattacher cette œuvre à l'école flamande.

Le Festin de Balthazar est une composition dont on trouve une vingtaine d'autres versions dans les musées européens, et qu'on rattache à la production de l'atelier anversois des Francken. L'épisode est tiré du Livre de Daniel : le roi babylonien Balthazar donne un banquet où sont conviés mille dignitaires, et au cours duquel une main trace des mots mystérieux sur la muraille : mané, thecel, pharé (en haut à droite).
Seul le prophète Daniel parvient à interpréter cette inscription, qui annonce la mort du roi et la chute de son royaume. Cette scène nocturne permet à l'artiste de jouer du clair-obscur, dans une construction très structurée malgré l'abondance des personnages et des accessoires décoratifs. Les lignes de la composition se rejoignent en un point focal légèrement décentré sur la gauche, dans un mouvement d'aspiration vers le néant de la nuit, à l'instar du destin Balthazar attiré vers la mort. Tentures, luminaire, vaisselle d'or, dressoir, dais royal sont autant d'éléments qui reflètent la vie de cour contemporaine.

Le tableau À Carthage, les dieux rappellent Énée à son destin représente un épisode de l'Énéide, poème épique relatant le périple en Méditerranée d'un prince troyen ayant fui sa ville après la défaite contre les Grecs, et destiné par les dieux à fonder la ville de Rome. L'épisode prend place pendant le séjour d'Énée à Carthage où la reine Didon s'est éprise du héros. Jupiter, alerté, envoie Mercure rappeler à Énée qu'il doit quitter Carthage pour remplir sa mission de conquête dans le Latium.

La composition suit le texte de Virgile (livre IV, 219-295). Au premier plan, Énée, vêtu d'une cuirasse et dont l'épée se détache sur les plis de son manteau pourpre à fils d'or, lève les yeux vers Mercure arrivant à hauteur de sa tête, drapé dans une étoffe jaune. À ses côtés, son fils Ascagne, aussi appelé Iule, désigne un homme agenouillé qui présente un plan d'architecture. Au second plan sur la gauche se dressent des échafaudages devant un édifice en construction où travaillent des ouvriers.

À l'arrière-plan sont évoqués les deux épisodes précédant et suivant la scène : Jupiter accompagné de son aigle apparaît à l'angle supérieur droit, dans les nuées, donnant ses ordres à Mercure debout devant lui. Au-dessous, les Troyens appareillent leurs navires pour reprendre la mer, sur l'injonction d'Énée après la semonce de Mercure.

Ce sujet a longtemps été confondu avec celui de la construction de Salente, Télémaque étant pris pour Énée. Une ancienne étude attribue ce panneau à l'école française, on a même avancé le nom de Colin de Vermont, bien que soient soulignées des influences rubéniennes.

Il semble toutefois que l'origine flamande du tableau soit la plus acceptable, confortée par la technique employée, à l'huile sur panneau de chêne. La couche picturale assez mince, la touche enlevée comme la palette aux accents de bruns chauds et de gris bleutés composent une œuvre séduisante, à la narration évocatrice.