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Poupée[s]: petit inventaire de formes et d'usages

Qu'est-ce qu'une poupée ?

Poupée, enfance, jeu et apprentissage

De son origine latine puppa ou pupa c'est-à-dire « mamelle, sein », le mot « poupée » possède, dans notre culture, une profonde connotation maternelle qui renvoie à une relation entre le monde des adultes et celui des enfants. L'objet inanimé plus ou moins anthropomorphique ne devient réellement « poupée », objet singulier et intime, que lorsque l'enfant a établi un lien fort, considérant la statuette comme son propre nourrisson, son double ou son confident. La poupée intègre alors pleinement sa fonction de jouet.

D'autre part dès lors qu'elle est conçue et fabriquée par les adultes, la poupée véhicule aussi ce que ces derniers souhaitent transmettre à leur progéniture. Par la présence de règles esthétiques plus ou moins marqués, par sa conception plus ou moins fragile, plus ou moins propice au jeu, la société des « grands » imprègne alors la poupée de codes à destination de l'enfant.

 

Glissement sémantique de la « poupée »

Si l'usage premier de jouet s'est maintenu au fil des siècles, l'utilisation du terme de « poupée » a été étendu à des figurines qui n'étaient plus forcément fabriquées à destination de l'enfant.

La poupée devient, dès le 17e siècle, un objet luxueux fort prisé des jeunes femmes des classes les plus hautes. La figurine, réalisée avec soin et richement vêtue devient objet de luxe, poupée mannequin, davantage objet d'ornementation et signe extérieur de richesse que jouet pour enfant.

Dans la mesure où elle entretient des rapports étroits avec le monde de la mode, la poupée mannequin est récupérée par les modistes qui l'utilisent comme mannequin de présentation de leurs créations (parfois de taille réelle). Par « poupée » on ne désigne alors plus la figurine, jouet pour enfant, mais une statuette ornementale (adulte ou enfant en modèle réduit) vêtue de vêtements réalisés à son échelle.

Quittant, l'usage de jouet pour devenir mannequin, la poupée va aussi servir de souvenir, habillée de costumes folkloriques ou exotiques. Elle n'est qu'un simple mannequin, et là encore, l'accent est mis sur le vêtement miniature et sur ses spécificités héritées des coutumes locales.

 

Le regard occidental porté sur les « poupées » des autres cultures.

Le terme « poupée » est aussi employé, parfois abusivement, par les occidentaux pour désigner certaines figurines réalisées par des peuples de culture animiste. Pour autant, ces statuettes de dimensions similaires aux poupées occidentales, ne sont que pour certaines d'entre elles – les poupées de fécondité – transmises aux enfants.

Qu'elles soient « jumeau » ibedji des Yorouba, blolo-bian ou blolo-bla des Baoulé, ces statuettes font l'objet d'une attention particulière, d'un véritable soin que l'on prodiguerait à un enfant ou à un membre de sa famille. C'est probablement ces soins quasi maternels portés sur une figurine et le fait qu'elle incarne précisément une personne crainte ou aimée, qui nous ont conduit, en toute subjectivité, à les désigner du terme de « poupée ».


I. Poupées d'enfant, la poupée en tant que jouet et objet d'apprentissage

De terre, de bois, d'os… Les poupées aux formes primitives et les poupées « bricolées »

Objet réalisé dans des matériaux périssables et courants (argile, bois, tissus), la poupée destinée au jeu pour l'enfant n'a que très rarement pu traverser les âges. Quelques rares poupées préservées semblent néanmoins indiquer leur existence en Égypte et dans le monde gréco-romain. Il faut, par contre, comme dans le domaine ethnographique contemporain, nuancer leur usage de jouet car de nombreuses figurines étaient utilisées dans des rituels et des cultes.

Tout objet peut devenir un jouet s'il intègre l'imaginaire enfantin. Issu de l'artisanat le plus sommaire ou fabriqué par les parents (lorsque ce n'est pas de la main de l'enfant), les poupées sont des assemblages plus ou moins hétéroclites et anthropomorphiques aux dimensions adaptées à la manipulation de l'enfant.

Quelle que soit la civilisation abordée, on retrouve la trace de nombreuses poupées « bricolées » à l'aide de matériaux naturels (épis de maïs, morceaux de bois, racines, morceaux de tissu…). Si en Occident il semble que, même pour la poupée la plus simple, l'on cherche à esquisser une silhouette et les traits d'un visage, on observe dans d'autres cultures des exemples de poupées à l'aspect bien plus sommaire, simple os orné de perles, de coquillages…

 

La poupée occidentale : de l'artisanat d'art à la production industrielle,
du mannequin au baigneur

 

Avant le 19e siècle

En Europe, de la Renaissance jusqu'au 18e siècle, les artisans n'ont eu de cesse de complexifier la fabrication de leurs modèles et de leurs toilettes miniatures, répondant ainsi à la demande des familles nobles qui appréciaient, quitte à y mettre le prix, une surenchère de détails, de réalisme et de luxe. Objet d'une conception complexe, la poupée faisait intervenir de nombreux corps de métiers. Ses divers éléments constitutifs et ses accessoires (meubles, vêtements…) étaient réalisés séparément par des artisans spécialisés (ébénistes, céramistes, sculpteur…).

Il est facile de concevoir que ces poupées coûteuses et fragiles n'étaient pas les jouets tels que l'on peut les concevoir aujourd'hui. Confiées à de jeunes femmes aux « mains blanches », le « jeu » se limitait à un apprentissage des bonnes manières, des conventions d'habillement et à une sensibilisation à la mode.

Le plus souvent sculptée dans le bois, peinte, articulée, la chevelure réalisée en cheveux naturels, les yeux faits de billes de verre, la poupée du 17e siècle représente, dans des dimensions réduites, une femme élégante. Cette représentation de la femme en miniature reste majoritaire jusqu'au milieu du 19e siècle. Elle témoigne d'une certaine conception de la place de l'enfant dans la société ou plutôt de son absence de place, l'enfant étant considéré comme simple adulte en devenir, « sage comme une image », toutes activités ludiques étant mal considérées.

Cette poupée-femme, vêtue des robes à la mode, évolue techniquement, tant dans une recherche de simplification de la production que d'un plus grand réalisme. La cire, matériau malléable, permettait un beau fini mais présentait l'inconvénient majeur d'être fragile et extrêmement sensible à la chaleur.

 

Le 19e siècle

Au 19e siècle, la porcelaine émaillée, puis le biscuit mais aussi le papier mâché, la composition (pâte à base de sciure, de plâtre, de colle) sont utilisés dans la fabrication des poupées. À l'aide de ces matériaux, on obtient les parties solides de la poupée formant essentiellement la tête et la poitrine, parfois les avant-bras et les jambes. Ces éléments sont réunis sur un corps (tronc, bras et cuisses) matelassé en tissu ou en peau. Certains modèles peuvent avoir une structure entièrement rigide et articulée. L'usage de telles techniques a permis une augmentation de la production et une baisse du prix des poupées, les rendant accessibles aux enfants de la classe émergeante : celle de la bourgeoisie.

L'évolution des mœurs, notamment en matière de pédagogie, commence à reconnaître à l'enfant le droit de jouer. Les ouvrages de l'époque dissocient clairement jeux de garçons et jeux de filles. La poupée est vue comme « coéducateur secret » d'une fillette, miroir « idéalisé » de l'enfant.

La physionomie de la poupée évolue elle aussi : le visage de la poupée mannequin prend des allures plus enfantine avec des joues charnues et une forme globale plus ronde. Parallèlement, la poupée « bébé » voit le jour dans la deuxième moitié du 19e siècle. Alors que les proportions tête/corps étaient de un pour sept pour la poupée mannequin, celles du bébé sont de un pour cinq.

Les vêtements du bébé (fille ou garçon) imitent ceux d'un enfant de sept, huit ans. Les perfectionnements s'orientent vers une plus grande possibilité de jeu et d'imitation d'une relation enfant-parent  (les yeux mobiles se referment pour simuler le sommeil).

Véritable âge d'or de la poupée, le 19e siècle est celui où le jouet perd son aspect purement artisanal. De nombreuses sociétés voient le jour et produisent les poupées sur un rythme industriel, aidées en cela, il faut bien le dire, par l'emploi d'une main d'œuvre importante constituée pour une part non négligeable d'enfants (en France, le travail des enfants ne sera complètement interdit qu'en 1967).

 

Le 20e siècle

Rapidement, l'industrie du jouet est dominée par les sociétés françaises (Jumeau, Steiner, Bru, Gaultier) et allemandes (Motschmann, Heubach, Simon et Halbig, Kämmer) qui se livrent une vraie guerre économique, finalement remportée par l'Allemagne entre 1900 et 1915, notamment grâce à la popularité de ses « poupées de caractère » (bébé au faciès présentant une expression particulière le singularisant des autres modèles : rire, tristesse, aspect rêveur, etc.).

Les nouvelles modifications de la physionomie de la poupée révèlent de nouveaux changements en matière d'éducation dès le début du 20e siècle. Publié en 1900, l'ouvrage « Le siècle de l'enfant » de Ellen Kay (1849-1926) donne le ton. L'enfant est considéré comme une personne à part entière avec de besoins spécifiques dont le jeu, devenu activité primordiale, sérieuse et formatrice. La fillette est désormais invitée à jouer « à la maman » avec une poupée qu'elle considère comme son propre enfant. L'importance du vêtement de poupée demeure, moins comme une simple sensibilisation à la mode que comme un apprentissage de la couture (pour preuve, la très populaire poupée Bleuette et son magazine « La Semaine de Suzette » qui propose des modèles de 1905 à 1960).

La poupée devient baigneur, poupon... Par souci de réalisme, des mécanismes et des perfectionnements la font parler, faire pipi, marcher, pleurer, etc.

Le biscuit et le carton bouilli restent fréquemment utilisés au début du siècle mais le celluloïd devient, grâce à sa légèreté, sa résistance et son imperméabilité, l'un des matériaux les plus appréciés des fabriquants malgré son inflammabilité. C'est d'ailleurs cet inconvénient qui conduit à la recherche de nouvelles techniques permettant la réalisation de poupées en matières plastiques souples et solides. La première poupée en matière plastique voit le jour en 1948. Elle inaugure l'utilisation du vinyle, matériau majoritaire des poupées jouets d'aujourd'hui qu'il s'agisse de baigneur ou du retour en force de la poupée mannequin au 20e siècle (poupée Barbie).


II. Poupées ornementales, la poupée en tant que statuette habillée, mannequin

Le mannequin des modistes

Si l'on peut considérer l'existence d'une poupée jouet faite de bric et de broc pour l'enfant des couches modestes de la société européenne dès la Renaissance, il faut aussi admettre que la poupée artisanale commanditée par l'aristocratie était davantage une poupée ornementale, signe extérieur de richesse, réservée aux femmes adultes.

Par sa physionomie de femme adulte miniature, la poupée dite « mannequin » (de mannekijn, « petit homme ») offre un support idéal aux créations des couturiers de l'époque. Parfois même grandeur nature, ces poupées véhiculaient, en luxueux substitut d'un catalogue, les dernières tendances vestimentaires.

Au 18e siècle, dans l'aristocratie, il est de bon ton de collectionner une paire de poupée mannequin : « la grande pandore » (grande toilette), « la petite pandore » (robe d'intérieur).

En France, la Révolution de 1789 modifie la donne : la bourgeoisie détermine l'évolution de la mode au 19e siècle. Peu à peu, le mannequin, utilisé par les modistes pour véhiculer leurs créations, disparaît au profit de catalogues imprimés.

Aujourd'hui, si la réalisation de poupée mannequin s'est prolongée jusqu'à nous (la poupée américaine Barbie étant sa plus célèbre incarnation au 20e siècle), le mannequin a quasiment perdu sa stricte relation à la mode des adultes pour devenir jouet pour enfant.

 

La poupée folklorique

La poupée folklorique n'est pas un jouet pour les enfants, c'est avant tout un souvenir produit dès le développement des voyages effectués par les européens à partir du 18e siècle.

Initialement, l'européen achetait des poupées issues de traditions locales (les poupées japonaises, chinoises, les matriochka russes (poupées gigognes), etc.). Mais la vogue fut telle que le concept se répandit rapidement à l'ensemble des destinations du voyageur occidental. Le plus souvent, il s'agit de figurines coiffées, habillées de costumes traditionnels, parfois elles rendent compte d'un savoir-faire spécifique de l'artisanat local.

Il arrive aussi qu'à la demande des touristes, certains peuples se soient mis à produire spécifiquement pour ces derniers et en tant que poupées souvenirs, les figurines dont l'usage était autrefois magique ou religieux.

La poupée en costume populaire régionale est une création du 19e siècle. Les expositions universelles de Paris en 1867 et de Vienne en 1873 comprenaient pour la première fois des produits d'art populaire, de la création folklorique. Durant la première moitié du 20e siècle, la poupée folklorique, en tant que souvenir, est liée au développement d'un « art patriotique » bourgeois propageant la conception idéalisée de la vie « authentique » à la campagne.

C'est aussi à cette époque que se développent associations, revues et musées d'art populaire avec la volonté de promouvoir cette image idéalisée du monde rural et de conserver la trace d'un patrimoine tendant à disparaître.

L'accent est mis sur le vêtement et sur ses spécificités héritées des coutumes locales. Ici aussi, la poupée est souvent un mannequin dont les matériaux constituants et la technique utilisée pour la fabrication du corps et du visage importent peu. On ne s'étonnera pas là non plus de trouver des poupées (tête et corps) d'origines diverses (anglaise, allemande, chinoise…) portant les costumes traditionnels d'une région ou d'un tout autre pays.


III. Poupées symboliques, la poupée en tant que représentation ou habitacle de l'esprit d'une personne crainte ou aimée

Les poupées de fécondité africaines (Ghana, Cameroun, Burkina-Faso).

À la fois sacrées et profanes, les poupées sont confiées aux jeunes filles par leurs mères comme jouets et comme accessoires symboliques en vue de leur futur mariage et de leur grossesse.

Non seulement la fillette peut imiter sa mère et jouer ce rôle, mais la société l'encourage à adopter la poupée comme son « enfant ». Ce mot, qui se substitue à « poupée » (que l'on associe au matériau de confection : enfant-calebasse, enfant de bois…), montre bien la spécificité de cet objet confié aux filles et qui ne sera pas le « simple » jouet de la culture occidentale.

En effet en prenant soin d'elle, en la caressant, en lui offrant des parures, en lui donnant à manger, elle concentre sur la poupée la force symbolique qui l'aidera dans sa future grossesse et fait l'apprentissage de sa future vie de mère. La fillette sera donc surveillée par son entourage féminin : ne pas prendre soin de sa poupée c'est nuire à soi-même et à ses futurs enfants.

Ces poupées expriment toujours la beauté et incarnent l'idéal féminin : parvenu en âge de procréer, la femme porte sur elle la poupée et se garantit, en contemplant ses traits parfaits, d'obtenir un beau bébé.

Puis à son tour devenue mère, elle confiera sa « poupée enfant » à sa fille aînée afin que cette dernière poursuive le cycle.

 

- L'Akuaba, poupée de l'ethnie ashanti (Ghana)

Bien que possédant des variantes (traits du visage, forme précise de la tête, etc.), l'aspect général de l'akuaba varie peu. La poupée représente un personnage au corps à peine esquissé les membres supérieurs en croix décollés d'un corps cylindrique néanmoins pourvu de seins et très souvent de nombril, deux signes physiques de fécondité. Un visage stylisé est sculpté sur une tête en forme de disque. Des scarifications sont effectuées derrière cette dernière et permettent de bien différencier les figures.

 

- Poupée de l'ethnie fanti (Ghana)

Dénuée de bras et de jambes, la poupée fanti se différencie de l'akuaba des Ashanti (peuple voisin et cousin des Fanti) par un code formel volontairement différencié. Du corps cylindrique se détache la figuration d'une poitrine féminine ainsi qu'un resserrement de la partie inférieure matérialisant la taille. Le cou très marqué supporte une tête rectangulaire et plate. Le visage (nez, arcades sourcilières, yeux, mâchoire inférieure) est très peu marqué. Certains exemplaires n'ont pas de visage mais il est possible que l'usure ait effacé leurs traits.

 

- Poupée de l'ethnie namji (Cameroun)

Créées par les forgerons namji, ces poupées représentent l'idéal féminin de cette ethnie. Sculptées dans le bois, la plupart ont les bras et les jambes détachées du corps. La tête minuscule par rapport au reste du corps est néanmoins pourvue d'un visage présentant une bouche, des narines et des yeux pouvant être en perles de verre incrustées. Ces poupées sont très fréquemment revêtues de colliers, de tissus au point de les recouvrir totalement.

 

- Poupée biiga de l'ethnie mossi (Burkina-Faso)

Destinées aux jeunes filles et fabriquées par les forgerons, ces poupées (ou biiga qui signifie enfant) sont sculptées dans le bois et parfois recouvert de cuir. Fortement géométrisés, les biiga sont dénués de bras et de jambes. La tête hémisphérique présente parfois la longue mèche frontale disposée au milieu du visage, coiffe des jeunes filles mossi. La figuration des seins, très marqués, insiste sur leurs formes pleines, allongées et tombantes. Il ne s'agit pas d'un effet de style, ces formes renvoient à celles de la poitrine de l'accouchée obtenues par massage, et ce afin de favoriser la montée de lait. À noter que ce lait sera donné en premier à la poupée à titre d'offrande lors de la naissance de l'enfant.

Les « jumeaux » Ibeji de l'ethnie yorouba (Nigeria, Bénin)

Par les soins maternels prodigués à une figurine de bois, l'ere ibeji (ere = image, ibi = né et eji = deux) peut être rapproché de la poupée. En effet, le jumeau ibeji est une « poupée » nourrie, lavée, habillée, frictionnée, choyée comme un être vivant (en attestent des traces d'aliments sur le corps ou la disparition des traits du visage par patine lié aux soins prodigués). Chez les Yorouba, la naissance de jumeaux est jugée surnaturelle et leur mise au monde constitue un heureux présage, une bénédiction pour la famille apportant richesses et chance.

Néanmoins l'importante mortalité infantile demeure une réalité et dès qu'elle touche l'un des jumeaux, la mère demande qu'une figurine de bois soit sculptée pour matérialiser son enfant défunt et devenir le réceptacle de son âme. Cette statuette, qui « incarnera » l'enfant sans qu'elle ne présente aucune ressemblance physique avec lui, figure toujours ce dernier comme un individu adulte aux attributs sexuels clairement déterminés. La présence de cauris (coquillages utilisés comme monnaie) est symbole de richesses.

La « poupée » est rituellement enduite d'huile et trempée dans des bains d'herbes spécifiques.

La mère considère alors la statuette comme son enfant, elle lui prodigue les mêmes attentions, la nourrit tous les jours, la pare de vêtements et de bijoux (souvent de bleu indigo, couleur spirituelle liée au ciel) et la porte sur elle durant les fêtes et les danses.

Ce comportement s'explique par la croyance qu'un couple de jumeaux naît avec une seule âme. La perte d'un jumeau entraîne donc un manque qui peut nuire à l'enfant survivant et l'ere ibeji, en tant que réceptacle, permet de retrouver la moitié manquante d'âme. De même, bien s'occuper de l'ere ibeji est aussi un devoir puisque tout manquement peut être sanctionné par la colère du défunt qui provoquera stérilité, maladie et naissances d'enfants morts-nés.

 

Les statuettes des époux de l'au-delà de l'ethnie baoulé (Côte-d'Ivoire)

Objets auxquels on prodigue soins et attention, sans pour autant être nommées « poupées », les statuettes des « époux de l'au-delà » sont durablement et intimement liées à leur destinataire qu'il soit homme ou femme. Ici, cette relation n'est affective qu'en apparence et il s'agit plus de calmer un esprit craint que de choyer une personne aimée. Le blolo bian incarne l'époux de l'au-delà d'une femme tandis que la blolo bla figure l'épouse d'un homme. Ces époux évoluent dans un monde parallèle, double du monde terrestre, qui serait le lieu de l'origine et de la fin des hommes dans une conception cyclique de la vie et de la mort, et où chaque individu vivant aurait laissé une famille en naissant à notre monde.

L'apparition de troubles psychologiques ou sexuels chez un homme ou une femme, dès l'adolescence ou à l'âge adulte, est signe pour les Baoulé de la manifestation de l'esprit lié au « malade ». Il ou elle se manifeste pour exprimer sa jalousie, son mécontentement d'avoir été abandonné.

Après l'accord du devin, chargé de clairement identifier l'origine du mal et pour apaiser l'esprit, un sculpteur professionnel, réalise une statuette matérialisant le (ou la) conjoint(e). Cette figurine possède des caractéristiques très précises : le nombril est marqué car il symbolise la transmission de la vie et qu'il relie les hommes et leurs ancêtres. La tête est assez grosse car c'est un élément important représentant l'intellect tandis que les jambes sont courtes (elles ne servent qu'à la locomotion). Les bras sont collés au corps en signe de paix. De nombreux autres détails montrent le soin porté à la représentation de cet époux : scarifications, soucis du détail dans la représentation de la coiffure…

Après une cérémonie de mariage et de réconciliation, la « poupée » est alors conservée dans la chambre du patient et fait l'objet d'un soin constant : apport de nourriture, offrandes, onctions…

 

Les poupées de représailles tsaouer (figure) ou tislit (fiancée) des Beni Mtir (Maroc)

La poupée, jouet à destination des enfants, existe bel et bien dans le monde maghrébin.

Toutefois, du moins jusqu'à la colonisation occidentale, cette figure anthropomorphique fait souvent objet de craintes et de superstitions. Il faut sans doute lier cette méfiance à celle qui touche toute image dans les civilisations musulmanes.

Certaines poupées seraient par exemple susceptibles de devenir le réceptacle de mauvais génies ; chez les Doukkala, l'enfant ne doit pas se montrer à son père en compagnie de sa poupée tandis que le voyageur Mtouga doit éviter de croiser la route d'un enfant et de sa poupée sous peine d'apprendre la mort d'un proche à son retour…

La représentation d'un individu en poupée est donc, dans ce contexte, tout sauf innocente. Les poupées de représailles des Beni Mtir du Maroc ne sont pas des poupées d'enfants. Fabriquées jusqu'à la guerre de 1914, où la coutume s'est peu à peu perdue, elles sont les représentations de personnes (hommes ou femmes) ayant commis des parjures (adultère, protecteur trahissant son protégé,…). Exhibées au grand jour, elles servent à exercer une contrainte morale sur le fautif en provoquant un scandale en place publique. L'opprobre pouvait aussi être étendu à la famille du traître par la fabrication de poupées à l'effigie de sa femme et de ses enfants, dans le but de renforcer la honte du coupable. En cas de réparation du tort par ce dernier, la poupée était, sinon brûlée, tout du moins cachée. Certains auteurs ajoutent aussi un aspect magique à ces poupées qui seraient parfois vêtues de pièces d'étoffes dérobées au fautif, ce qui les rapproche des poupées d'envoûtement.

Fabriquées en bois par un artisan, elles figurent les coupables non pas de la manière la plus fidèle possible mais par un détail l'identifiant. Généralement l'aspect d'ensemble évolue peu : la tête est relativement importante tandis que les membres sont grêles, les bras mobiles au niveau de l'épaule et jambes fixes prolongeant le buste. Les traits du visage, la barbe, les tatouages et marques au henné sont reproduits.

Si la coutume semble révolue, on sait que la production de poupées de ce type s'est toutefois prolongée afin de satisfaire les collectionneurs occidentaux. Il est donc difficile, sans la connaissance du contexte de collecte de savoir si les exemplaires parvenus jusqu'à nous sont des poupées authentiques ayant réellement été utilisées ou de simples curiosités.