Alienor.org, conseil des musées. Un regard, une œuvre / Pyrame et Thisbé : Le contexte, fin


Pyrame et Thisbé

Le contexte, fin (page 3 de 3)

 

L'artiste a représenté l'aboutissement tragique d'une histoire d'amour, sujet d'une légende empruntée à Ovide et extraite des « Métamorphoses ».

On ne sait rien sur le commanditaire qui devait être un amateur profane, noble mécène ou riche bourgeois. Le peintre a choisi de représenter le dénouement d'une histoire, dont le récit devait être connu du grand public ou au moins de la société cultivée.

Quand la Renaissance a revalorisé l'Antiquité, les auteurs grecs et latins ont été réactualisés, puis traduits en langue vernaculaire et plus largement diffusés ; ils ont été une source abondante pour les artistes, écrivains et philosophes qui ont développé les idées humanistes. Les peintres se sont emparés des sujets mythologiques qui constituaient un réservoir narratif important, permettant de sortir des sujets exclusivement religieux et de peindre les passions humaines.

 

Ovide en particulier avec ses Métamorphoses a connu une énorme popularité et dans ce recueil qui relate des mythes d’origine grecque, la fable de Pyrame et Thisbé est sans contexte la plus célèbre. On n’est pas avec ce conte dans la mythologie pure ; la notion  de métamorphoses en est quasiment absente, sinon par le mûrier blanc qui devient noir du sang de Pyrame. C’est une élégie, tant par la forme  que par le fond et elle donne lieu à de nombreuses traductions et interprétations dans toute l’Europe occidentale à partir des XIIIème et XIVème siècles. Le sujet est profondément romantique, c’est une fable simple, très humaine qui est en phase avec l’un des principes fondamentaux de l’humanisme : la question de l’individu et de ses libertés.

L’histoire est ainsi racontée par Ovide :

« Pyrame, le plus beau des jeunes gens et Thisbé, qui éclipsait toutes les beautés de l’Orient, habitaient deux maisons contiguës, dans cette ville superbe que Sémiramis entoura dit-on de remparts… Le voisinage favorisa leur connaissance (…) leur amour s’accrut avec le temps et ils auraient allumé le flambeau d’un hymen légitime, si leur parents ne s’y étaient opposés… Une fente légère existait (…) dans le mur qui séparait leur demeure. Souvent Thisbé d’un côté et Pyrame de l’autre, s’arrêtaient près de cette ouverture pour respirer tour à tour leur haleine (…) quand la nuit venait, ils se disaient adieu. Le lendemain (…) ils reviennent au rendez-vous accoutumé. Après de longues plaintes, ils décident qu’à la faveur du silence de la nuit, ils essaieront de tromper leurs gardes et de fuir leur demeure… Ils conviennent de se réunir au tombeau de Ninus… Là, en effet, chargé de fruits plus blancs que la neige, un mûrier à la cime altière, s’élevait, sur les bords d’une fraîche fontaine. Thisbé (…) sort, elle échappe à ses gardes, et, couverte d’un voile, arrive au tombeau de Ninus, et s’assied sous l’arbre désigné.
Voilà qu’une lionne, la gueule encore teinte du sang des bœufs qu’elle a dévoré, vient se désaltérer… Aux rayons de la lune (…) Thisbé, l’aperçoit au loin ; d’un pas tremblant elle fuit dans un antre obscur ; et dans sa fuite, elle laisse tomber son voile sur ses pas. La farouche lionne (…) trouve par hasard ce voile abandonné et le déchire de ses dents sanglantes. Sorti plus tard, Pyrame voit la trace du monstre (…) et la pâleur couvre son visage. Mais bientôt à la vue du voile ensanglanté de Thisbé : « la même nuit s’écrit-il verra mourir deux amants (…) le coupable c’est moi …». Il prend le voile de Thisbé et l’emporte sous l’arbre où Thisbé dut l’attendre. (…) Alors il plonge dans son sein le fer dont il est armé, et, mourant, le retire aussitôt de sa blessure fumante. Il tombe renversé sur la terre, et son sang jaillit avec force (…) Arrosés par cette pluie de sang, les fruits de l’arbre deviennent noirs…

Cependant Thisbé, tremblante encore (…) revient et le cherche et des yeux et du cœur… Elle reconnaît le lieu… Elle voit un corps palpitant sur la terre ensanglantée… Elle presse dans ses bras les restes chéris de Pyrame, pleure sur sa blessure, mêle ses larmes avec son sang… Elle reconnaît alors son voile, elle voit le fourreau d’ivoire vide de son épée : « c’est donc ton bras dit-elle, c’est ton amour qui t’a donné la mort, infortuné ! Et moi aussi je trouverai dans mon bras le courage de t’imiter… Je te suivrai dans la nuit du tombeau »… Elle dit et se laisse tomber sur la pointe de l’épée qui traverse son cœur, toute fumante encore du sang de Pyrame. Les dieux exaucèrent sa prière : les parents l’exaucèrent aussi : le fruit de l’arbre, arrivé à sa maturité,  prend une couleur sombre, et leurs cendres reposent dans la même urne ».

Traduction de Louis Puget, Th. Guiard, Chevriau et Fouquier (1876)

Cette légende d’origine grecque a inspiré de nombreux artistes au cours de la fin du XVIème et au début du XVIIème siècle. À la Galerie des Offices de Florence, l’œuvre la plus ancienne sur ce thème est celle d’Andrea Boscoli, peintre maniériste de la fin du XVIème siècle.

Au XVIIème siècle, le français Théophile de Viau écrit un drame en cinq actes qui aura beaucoup de succès ; par ailleurs, la fable est traduite et interprétée dans tout l’Occident. En Angleterre, elle fait partie des sources qui ont inspiré le Roméo et Juliette de Shakespeare.

En peinture les formes allégoriques sont très répandues et mieux acceptées par l’Église ; plusieurs artistes du XVIIème siècle vont représenter ce drame, presque tous centrant leur œuvre sur la scène finale, notamment les hollandais Bartholomeus Breenbergh (collection musée de Brou), Nicolaus Knüpfer (collection du musée de Pau), Abraham Hondius, ou encore Léonard Bramer (musée du Louvre), sans compter des sculptures et de nombreuses gravures. Ils font tous de cette tragédie populaire un sujet en soi. Il n’en est pas de même pour le tableau de Nicolas Poussin: paysage orageux avec Pyrame et Thisbé, (musée de Francfort) : l'artiste en fait une description dans une lettre qu’il envoie à son ami le peintre parisien Jacques Stella, où il montre que le sujet n’est pas l’histoire même des deux amants, mais « il explique seulement cette idée maîtresse, en faisant correspondre à l’absurde déchaînement des forces de la nature, l’absurde et sanglante méprise des humains ».