Le petit musée, deuxième manière
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Le musée deuxième manière

Une étape majeure de l'histoire du musée est sa fermeture à l'automne 1866, avant le départ à Paris. Une fois encore, la tante Claire joue un rôle essentiel et Loti relate l'évènement avec beaucoup de détails. C'est vraisemblablement à cette occasion que la nature intrinsèque du « petit musée » change ; de simple cabinet d'histoire naturelle, il devient un véritable reliquaire puisque Loti y « ensevelit » les objets auxquels il tient le plus. Il évoque d'ailleurs expressément cette démarche dans Prime Jeunesse ou il utilise le mot reliquaire2. Avec l'aide de sa tante, il sature complètement l'espace en y déposant ses grandes boîtes de mes jouets d'autrefois, sous l'étagère aux fossiles, et resserre dans un secrétaire venant de l'île d'Oléron de gentilles boîtes à bonbons, de gentils bibelots qui dataient de l'enfance de maman, vases ou statuettes en porcelaine, petites chinoiseries surannées qui venaient de grands oncles navigateurs, etc.

 

Maints objets cités par Loti existent encore, retirés du « petit musée » à des époques diverses, exposés ailleurs ou plus récemment rangés pour des raisons de conservation.

Le lieu est complètement sanctuarisé par Loti, ce qui justifie sa fermeture par de véritables scellés. Même la famille proche, y compris la très fidèle tante Claire, n'est plus autorisée à y pénétrer. Toutefois, même après la réouverture au retour de Paris il conserve ce rôle de « saint des saints » et ce, jusqu'à la mort de l'écrivain. Il devient une sorte de cœur secret de la maison, vouée par ailleurs à toutes les transformations.

Cette sacralisation n'a pas empêché l'endroit d'évoluer, car durant toute son existence Loti y ensevelira des souvenirs d'un passé plus proche, certains soigneusement emballés, sorte de petites momies parallélépipédiques.

Une partie de ces boîtes et paquets demeure inviolée. Il a été décidé de ne pas ouvrir ces précieux réceptacles afin de ne pas aller contre la volonté de Loti et la radiographie a été utilisée avec plus ou moins de succès pour en connaître le contenu.

 

On conçoit mieux l'attachement de Loti à ce lieu et à son contenu à la lecture d'un texte au titre bien dans le goût de Loti : Recommandations Suprêmes qu'il laisse à son fils Samuel, où il détaille ce que doit être le sort du contenu de la maison. Étonnamment peu de chose sinon les portraits familiaux et quelques objets méritent d'être préservés à l'inverse du « petit musée ». Il le dit clairement : § 14° dans le petit musée. Là, tout m'est absolument précieux ; ce sont les souvenirs les plus chers de ma jeunesse. Je demande que l'on détruise en premier lieu l'aquarium avec les coraux et les poissons – la menuiserie de cet aquarium avait été faite par tante Clarisse. Je demande que l'on brûle plutôt que de les laisser manger par les vers les petits oiseaux empaillés contenus dans les vitrines et qui viennent de mes chasses d'autrefois ; de même pour les papillons. Quant au petit bureau d'enfant, qui vient également de l'île d'Oléron et qui est rempli de mes jouets, je demande bien entendu qu'il soit anéanti, ainsi que son contenu. Dans le fond, sous l'étagère aux fossiles, il y a une quantité de boîtes de mes jouets d'enfant et aussi des papiers curieux venant de ma grand'mère Viaud, qu'il faudra respecter ou / détruire. Détruire aussi le vieux perroquet empaillé, qui a été pendant des années le perroquet de la maison. Dans une des petites vitrines du fond, derrière les oiseaux empaillés, il y a deux couronnes de femmes tahitiennes, très jolies qui avaient été données vers 1860 à mon frère par la reine Pomaré. Sur le petit bureau d'enfant, il y a sous globe des plumets très rares de chefs Noukahiviens. En résumé, ce petit musée contient à peu près tous les souvenirs les plus précieux que je possède, y compris la petite chaise d'enfant de ma mère, ainsi que la petite chaise et la petite table d'enfant qui viennent de ma sœur et de moi même. Je ne voudrais qu'à aucun prix cela fût profané.

C'est un endroit majeur : il résume en fait toute l'existence de l'écrivain et, à ce titre, il est le cœur de la maison. Rendons grâce à Samuel de l'avoir au mieux préservé en respectant partiellement la volonté paternelle et en le laissant quasiment en l'état. Seules les deux chaises sont dans la salle Renaissance devant la cheminée. Le reste a été, comme on l'a dit, en grande partie remisé dans les réserves par mesure conservatoire.

Devenir du petit musée

De toutes les pièces que nous avons à traiter, le « petit musée » est le mieux documenté. Il a souffert mais il peut être en grande partie reconstitué.

L'exiguïté et la difficulté d'accès des lieux en interdisent cependant la visite, il faudra trouver un moyen de l'ouvrir au public sans doute par le biais d'une caméra. En tous cas, certains objets n'y seront pas réintégrés. Une partie d'entre eux, les souvenirs de famille, seront présentés avec d'autres dans la « chambre des grands-mères » dévolue à l'histoire familiale : le secrétaire de Nadine, les deux chaises et les jouets d'enfants

D'autres figureront dans le centre d'interprétation : un choix de boîtes, quelques spécimens d'histoire naturelle et la pirogue de Gustave pour évoquer le lieu et son processus de création. Les plumets Tu'ua des Marquises et ce qui reste des collectes effectuées lors du voyage de la Flore dans le Pacifique, iront dans l'espace consacré à ce voyage3.

 

 


2 Pierre Loti, Prime Jeunesse, édition de Bruno Vercier, Folio classique, n° 3280, Gallimard, Paris, 1999, 353 Si je parle longuement de ce « musée », dont je fis en outre, à partir de ces jours une sorte de reliquaire, c'est qu'il a vraiment joué un rôle dans ma vie, même plus tard dans ma vie d'homme courant le monde,-et qui croirait cela en voyant cet appartement de poupée, dont je touchais déjà de la tête le plafond trop bas !…

3 Il est souvent fait référence au centre d'interprétation qui doit être installé dans la maison mitoyenne n° 137 de la rue Pierre Loti, acquise par la ville à cet effet, afin de compléter la visite de la maison et d'évoquer les multiples aspects du personnage si complexe que fut Pierre Loti.