SINE QUA NON
Retour sur une exposition

7 juillet au 31 octobre 2010, musée Bernard d'Agesci, Niort

Œuvres présentées

Sine Qua Non par Jérôme DERVEAUX (suite)

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I - On a d’abord appelé prestige l’emprise que prennent sur les esprits l’art et la littérature, soit par leur puissance de suggestion qui donne une impression de réalité devant l’imaginaire, soit par l’influence séductrice des formes et des apparences dominant la valeur intellectuelle ou la vérité du contenu. Ce sens est un peu vieilli aujourd’hui.
II - Dans un sens emprunté à la psychologie sociale, on appelle effet de prestige, ou, dans des études quantitatives, variable de prestige, l’influence que peut exercer sur le jugement esthétique la notoriété d’un artiste ou d’un écrivain, ou l’autorité accordée à l’auteur d’une appréciation. Le rôle et l’importance de la variable de prestige sont d’ailleurs eux-mêmes des variables, et diffèrent selon les sujets4
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Cette définition éclairante du terme (prestige et son extension) est celle que donne Anne Souriau. Elle nous laisse entrevoir le glissement progressif de l’objet-œuvre d’un aspect purement spirituel à une dimension marchande.

Ce n’est pas après les œuvres que nous courons, mais après leur prestige, englobant de la sorte : la valeur de son auteur, sa pertinence historique et artistique, tout autant que sa valeur marchande. Les trois pouvant être dissociées ou au contraire, participer de la même prospective.
Chacun d’entre nous joue avec ses propres règles et son propre patrimoine à ce jeu de l’excellence relative. On peut se passionner pour un personnage ubuesque internationalement reconnu dans son quartier comme on le ferait pour une star des galeries et des salles des ventes internationales. On peut aussi acheter une automobile5 estampillée de la signature d’un illustre peintre, dont seul le nom suffirait pour accéder au prestige. Tout devient alors valeur, apparat et monnaie d’échange ; mêlant de la sorte, dans une boue informe, l’original et le plagiat, l’unique et le multiple, l’artistique et l’artisanal, l’Homme et son fantôme. S’abandonner à cette paresse de l’esprit dont raffole notre époque revient à nier toute l’épopée statutaire de l’artiste. Imagier, puis peintre et plus récemment artiste6, l’individu passe ainsi du rôle de serviteur anonyme à celui de petit soldat de l’Académie pour devenir, ce qu’il se devrait d’être aujourd’hui : un déserteur libertaire. Faire émerger la signature fut une lutte. Il est nauséabond d’observer que la signature n’est plus qu’un code-barres.
De toute évidence, un mélange des genres s’opère et il apparaît urgent de nous recentrer sur ce que devrait être l’objet-œuvre. Tentons d’en cerner les contours.

Girafe (1)
Girafe (2)
Girafe (3)
Girafe (4)

David Delesalle, Girafe, quatre états, gravures sur bois en couleur, 40,8 x 30,5 cm - 2010



Ce n’est pas après les œuvres que nous courons, mais après leur prestige, englobant de la sorte : la valeur de son auteur, sa pertinence historique et artistique, tout autant que sa valeur marchande. Les trois pouvant être dissociées ou au contraire, participer de la même prospective.
Chacun d’entre nous joue avec ses propres règles et son propre patrimoine à ce jeu de l’excellence relative. On peut se passionner pour un personnage ubuesque internationalement reconnu dans son quartier comme on le ferait pour une star des galeries et des salles des ventes internationales. On peut aussi acheter une automobile5 estampillée de la signature d’un illustre peintre, dont seul le nom suffirait pour accéder au prestige. Tout devient alors valeur, apparat et monnaie d’échange ; mêlant de la sorte, dans une boue informe, l’original et le plagiat, l’unique et le multiple, l’artistique et l’artisanal, l’Homme et son fantôme. S’abandonner à cette paresse de l’esprit dont raffole notre époque revient à nier toute l’épopée statutaire de l’artiste. Imagier, puis peintre et plus récemment artiste6, l’individu passe ainsi du rôle de serviteur anonyme à celui de petit soldat de l’Académie pour devenir, ce qu’il se devrait d’être aujourd’hui : un déserteur libertaire. Faire émerger la signature fut une lutte. Il est nauséabond d’observer que la signature n’est plus qu’un code-barres.
De toute évidence, un mélange des genres s’opère et il apparaît urgent de nous recentrer sur ce que devrait être l’objet-œuvre. Tentons d’en cerner les contours.

L’objet-œuvre. C’est une image. Une image figurative ou pas. Une image inspirée par le réel ou pas. Une image bi ou tridimensionnelle. Une image à notre image. Une image qui nous fait quitter notre espace du spectateur pour rencontrer celui de l’œuvre. Une image qui renvoie à l’image d’un souvenir ou d’un instant révolu. Ou au contraire, une image qui nous projette dans un avenir dont nous ne maîtrisons aucun des paramètres qui le constituent. C’est surtout une image qui nous pousse à agir, à réagir, à penser, à réfléchir sans s’arrêter à la question bourgeoise de l’utilité. L’objet-œuvre est un acte politique au sens noble du terme, un choix d’orientation, une guidance. Et quand ce même objet-œuvre tourne le dos au voyant pour enfiler le pantalon de gros velours – confortable - de l’académisme; il disparaît dans sa propre veulerie. L’objet-œuvre n’est qu’insoumission, transgression, désobéissance et passion du demain. Il n’existe que dans son unicité.

L’objet-œuvre est œuvre d’art avant tout. C’est-à-dire qu’il n’est pas le fait d’un simple plaisir, d’une distraction ou d’un passe-temps. L’œuvre en tant qu’elle est artistique demeure dans une conscience d’elle-même. L’artiste ou le faiseur d’œuvre inscrit dans son travail son propre progrès en le rapportant à l’existant.

L’art – du latin arte : le métier – s’oppose à l’amateurisme, au dilettantisme. On ne peint, ne sculpte, n’écrit, ne (se) met en scène, ne filme, ne capte - et que sais-je encore - pour le plaisir. Le plaisir est une satisfaction superficielle qui, par facilité le plus souvent, confine l’image au triste constat du bien fait. Exhibant ainsi - et à parts égales - dans les loges d’un théâtre de boulevard : les plus beaux buts de Zinedine Zidane, une peinture de style pompier, une publicité télévisée vantant la saveur d’un café, un numéro d’équilibriste ou bien encore, un poster de Johnny Halliday.

Et si, par définition, l’artiste est un professionnel – ce qui ne signifie pas qu’il soit nécessairement frappé d’un numéro de SIRET ou qu’il vive de sa production – il est avant tout, un professionnel de la cause artistique. Ce qui signifie qu’il a fait le choix, non du savoir faire, mais du savoir dire. Il ne fait pas étalage de ses efforts mais nous met à disposition la quintessence du discours que sa voix seule est incapable d’exprimer.

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4. In Vocabulaire d’esthétique d’Étienne Souriau, sous la direction d’Anne Souriau, p.1171, 1990-2006, Quadrige/PUF.
5. Citroën commercialise une voiture dénommée Picasso.
6. À ce sujet : Nathalie Heinich : Du peintre à l’artiste, artisans et académiciens à l’âge classique, Paris, 1993, Les Éditions de Minuit.