SINE QUA NON
Retour sur une exposition

7 juillet au 31 octobre 2010, musée Bernard d'Agesci, Niort

Œuvres présentées

Sine Qua Non par Jérôme DERVEAUX (suite)

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FLUCTUAT NEC MERGITUR

Il en va de l’art, et du travail plastique de David Delesalle en particulier, comme de la voile.
Je ne suis ni skipper ni spécialiste des régates, mais il me semble que la voile est bien plus une victoire sur le vent qu’une victoire sur la mer (contrairement à ce que cela laisse paraître). Des éléments mis en jeu par la discipline maritime, l’eau est la plus présente, la plus impressionnante, mais aussi, la plus immédiate, la plus palpable. Le vent, invisible, est l’acteur majeur révélé par l’intelligence humaine qui a su inventer un dispositif – une voile – pour coefficienter la vitesse de l’immatériel. Et enfin, c’est le bateau – autre objet de l’homme - équipé de cette voile, qui révèle son apparente puissance à qui veut bien le regarder naviguer.
Le bateau est l’artifice visuel. L’eau est le support. La voile est le signe. Le vent est l’art.

À la chanson populaire aussi de révéler sa sémiologie :

Maman les p’tits bateaux
Qui vont sur l’eau
Ont-ils des jambes ?

Bien sûr ! Du moins, c’est ce que nous laisse apparaître l’immédiateté du bateau qui vogue. Il avance comme les canards dans la mare : grâce à des pattes palmées que l’on ne peut distinguer de loin tant le canard maîtrise la nage.

Et à la mère d’ajouter :
Mais oui, mon gros bêta,
S’ils n’en avaient pas,
Ils ne marcheraient pas.

Si la chanson n’était pas si légère, destinée à la prime enfance, j’oserais porter une accusation de crime par autorité. Laisser croire qu’un bateau à des jambes revient à considérer que l’artefact – cette sorte de diversion – est le fond véridique de ce qui nous parvient à l’œil. C’est user d’un raccourci grotesque pour masquer son ignorance et entretenir l’obscurantisme des plus faibles. C’est, enfin, régler le quotidien à l’horloge de la fainéantise traditionnelle.

La mère convoie la tradition – comme le ferait un père d’ailleurs – en répondant par l’affirmative à une question naïve qu’elle-même a dû poser dans son enfance. Elle fait montre ainsi, d’un acquiescement complaisant et d’un évitement qui ne l’oblige plus à démontrer autre chose que ce qu’elle a admis de ceux qui lui ont transmis.


La tradition est ce que l’homme a créé de plus avilissant. Rien n’est plus humiliant que de s’interdire de réfléchir, de penser. Rien n’est plus dégradant que de n’avoir aucun outil pour identifier et reconnaître son ignorance. Rien n’est plus éloigné de l’Homme que la méconnaissance de ses limites. Mais il est bien plus offensant encore de confisquer le temps libre - celui-là même qui éduque, qui instruit – à ceux qui en feraient, sans doute, un usage progressiste. La tradition est la négation des temps, de tous les temps : celui qui passe, celui qu’il faut pour se construire, celui qu’il faut pour devenir, celui qu’il faut pour rompre, celui qu’il faut pour advenir, celui qu’il faut pour commencer, celui qu’il faut pour recommencer, celui qu’il faut pour respirer, celui qu’il faut pour s’accaparer le présent, celui que l’on conjugue au futur simple…

La tradition, c’est cynique.

Il faut voir à Saint-Trop’ les bateaux amarrés ! Plus aucun n’a de voile. On ne sait s’ils naviguent. Ils rutilent dans le port, éblouissants comme des camions trop propres, obligeant la plèbe envieuse à les admirer chaussée de lunettes de soleil. Croyez-vous que l’un de ses marcheurs des quais se questionnerait sur la provenance de toute cette opulence ? Croyez-vous que l’un d’entre eux songerait à la démesure de l’écart qui subsiste entre les deux extrémités de la passerelle d’accès ? Mais, peut-on espérer un jour, que l’un d’entre eux se donne les moyens philosophiques de réduire la béance – voire de la supprimer – pour tous ?


Je crains que, tant que la majorité des bipèdes que nous sommes, ne sera éblouie par autre chose que l’artifice, la futilité convenable n’aura aucune raison de s’inquiéter pour son avenir.
Le drame de notre civilisation est d’avoir planifié la disparition du pourquoi.

Heureusement, des mères lisent aussi le Bateau Ivre7 à leur enfant :

[…]
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

[…]
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

[…]
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

[…]

 

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7. Poème parmi les plus connus d’Arthur Rimbaud qu’il écrivit à l’été 1871 avant de rejoindre Verlaine à Paris. Ce texte claque comme le manifeste créateur d’un adolescent révolté, trois fois fugueur, à la veille d’un nouveau départ, ourlé d’aventure maritime et de visions hallucinées.